beau milieu, presque aussi grande que Nell. Le revetement exterieur de la maquette etait mediatronique, tout comme celui du batiment reel, et il reproduisait (du moins le supposa-t-elle), les images qui etaient en ce moment meme affichees sur les facades de l’edifice : pour l’essentiel, des panonceaux publicitaires, meme si quelques Poings avaient apparemment reussi a s’introduire pour les recouvrir de graffiti.

Nell avisa, poses sur le toit du modele reduit, un stylet – en fait, une simple tige noire pointue a son extremite – et une palette exhibant un disque chromatique et diverses autres commandes. Nell s’en empara, effleura de la pointe du stylet la zone verte du disque chromatique et l’appliqua ensuite a la surface de la maquette. Un trait lumineux vert apparut sur la trace du stylet, defigurant une publicite pour une compagnie aerienne.

Quelles que soient les initiatives qu’elle puisse prendre dans le peu de temps qui lui restait, il y avait une chose bien precise qu’elle pouvait faire ici, vite et bien. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais une intuition lui dictait que ce pourrait etre utile ; a moins que ce soit une pulsion artistique, le besoin de creer une ?uvre qui lui survivrait, ne fut-ce que quelques minutes. Elle commenca donc par effacer tous les grands panneaux publicitaires des etages superieurs du gratte-ciel. Puis elle traca un simple dessin au trait, en couleurs primaires : un ecu bleu avec pour meubles un livre dessine en rouge et blanc ; deux clefs jaune d’or entrecroisees ; et une graine marron. Elle commanda l’affichage de sa creation sur les quatre facades de l’edifice, entre les cent et deux centiemes etages.

Puis elle reflechit au meilleur moyen de s’evader de ces lieux. Peut-etre y avait-il des aeronefs sur le toit. Il devait certainement y avoir des gardes, mais peut-etre que par une combinaison de surprise et de furtivite, elle parviendrait a en venir a bout. Elle emprunta l’escalier d’incendie pour gagner l’etage superieur, puis le suivant, et le suivant. Deux niveaux au-dessus, elle entendit les gardes postes sur le toit, qui bavardaient et jouaient au mah- jong. Loin en contrebas, elle entendait d’autres Poings en train de gravir l’escalier, volee apres volee, a sa recherche.

Elle meditait sur sa prochaine action quand les gardes au-dessus d’elle furent brutalement interrompus par des ordres aboyes dans leurs emetteurs radio. Aussitot, plusieurs Poings devalerent l’escalier au pas de charge, en poussant des cris surexcites. Nell, bloquee dans la cage, se prepara a les cueillir par surprise, mais, au lieu de cela, ils traverserent au galop le dernier etage pour gagner le palier de l’ascenseur. En moins de deux minutes, une cabine etait arrivee et les embarquait. Nell attendit quelques instants, aux aguets, sans parvenir a entendre le contingent qui approchait par en dessous.

Elle escalada les dernieres volees de marches pour emerger enfin sur le toit de l’immeuble, soulagee a la fois par le contact de l’air pur et par la decouverte que l’endroit etait entierement desert. Elle gagna le bord du toit et scruta la rue, presque huit cents metres en contrebas. Dans les fenetres obscures du gratte-ciel mort d’en face, elle apercevait l’image inversee du blason de la princesse Nell.

Au bout d’une minute ou deux, elle nota qu’un phenomene assimilable a une onde de choc etait en train de descendre la rue tout en bas, progressant au ralenti, recouvrant un nouveau pate de maisons toutes les deux minutes. Les details etaient difficiles a distinguer a cette distance : il semblait s’agir d’un groupe de pietons parfaitement structure, tous vetus de la meme tenue sombre, qui s’enfoncaient dans la cohue des refugies, chassant les barbares paniques vers le barrage de Poings ou sur les cotes, dans les halls des immeubles abandonnes.

Nell resta plusieurs minutes fascinee par le spectacle. Puis son ?il se porta, par hasard, vers une autre rue, et elle y vit se derouler un phenomene identique.

Elle parcourut rapidement le perimetre du toit du gratte-ciel. En definitive, c’etaient plusieurs colonnes qui avancaient inexorablement vers les fondations de l’edifice au sommet duquel elle etait juchee.

A la longue, une colonne traversa l’ultime barrage de refugies et parvint a la lisiere de la vaste esplanade au pied de son immeuble, ou elle se retrouva face aux defenses rebelles. A ce point, la petite troupe stoppa brutalement et attendit quelques minutes, le temps de se reprendre et d’attendre l’arrivee des autres colonnes.

Nell avait suppose d’abord qu’il pouvait s’agir de renforts de Poings convergeant vers cet immeuble qui etait visiblement destine a servir de Q.-G. aux rebelles avant leur assaut final contre la Republique cotiere. Mais il fut bientot evident que ces nouveaux venus avaient d’autres projets. Apres quelques minutes d’une tension insupportable dans un silence presque parfait, au meme signal non audible, toutes les colonnes se ruerent soudain sur l’esplanade. Sitot apres avoir debouche des rues etroites, elles eclaterent pour se disposer en eventail avec precision, comme a la parade, avant de charger les groupes de rebelles soudain paniques et totalement desorganises, en poussant un formidable cri de guerre. Quand ce cri se repercuta sur les deux cents niveaux de la tour pour parvenir jusqu’aux oreilles de Nell, celle-ci sentit ses cheveux se dresser sur la tete, parce que ce n’etait pas le cri grave et puissant de guerriers males, mais un piaillement furieux sorti de la gorge de milliers de jeunes filles, aigu et strident comme un bagad de cornemuses.

C’etait la tribu de Nell, et elles etaient venues sauver leur chef. Nell tourna les talons et se precipita dans l’escalier.

Le temps qu’elle ait rejoint le rez-de-chaussee et jailli, assez etourdiment, dans le hall d’accueil, les filles avaient defonce en plusieurs endroits les murs de l’immeuble pour y faire irruption et submerger ses derniers defenseurs. Elles agissaient par groupes de quatre : une fille (la plus grande) se ruait sur un adversaire, brandissant un pieu de bambou aiguise pointe sur sa poitrine. Pendant qu’elle accaparait son attention de la sorte, deux autres filles (les plus petites) convergeaient sur lui de part et d’autre. Elles le saisissaient chacune par une jambe et, avec ensemble, le soulevaient dans les airs. Dans l’intervalle, la quatrieme (la plus rapide) etait passee derriere la victime pour lui enfoncer dans le dos la lame d’un couteau ou toute autre arme blanche. Nell vit appliquer cette technique six ou sept fois, sans le moindre echec, et sans autre dommage pour les filles que quelques bleus ou eraflures.

Elle ressentit soudain un instant de panique totale, lorsqu’elle crut qu’elles s’appretaient a lui faire subir le meme sort ; mais apres qu’elles l’eurent soulevee dans les airs, aucune attaque ne survint de l’avant ou de l’arriere, et pourtant des filles continuaient d’arriver de partout, ajoutant chacune sa modeste contribution au but supreme qui etait d’elever Nell le plus haut possible dans les airs. Tandis que les derniers opposants etaient traques et aneantis jusque dans les ultimes recoins du hall, Nell se retrouva juchee sur les epaules de ses petites s?urs et conduite vers l’entree de l’immeuble pour gagner l’esplanade, ou pres de cent mille filles – Nell etait incapable de compter tous les regiments et les brigades – s’agenouillerent avec ensemble, comme toutes frappees par un vent divin, et lui presenterent la panoplie de leurs armes, pieux de bambou, pics, pioches, tuyaux de plomb et nunchakus. Les commandantes provisoires de ses divisions se tenaient au premier rang, accompagnees de ses ministres provisoires de la defense, des affaires etrangeres, de la recherche et du developpement : toutes s’inclinerent avec une reverence de leur cru, intermediaire entre la courbette chinoise et le salut victorien.

Nell aurait du etre muette et paralysee de stupeur, mais non : pour la premiere fois de sa vie, elle comprenait pourquoi on l’avait mise au monde et se sentait enfin a l’aise dans sa situation. A un moment, son existence n’etait qu’une horreur absurde, l’instant d’apres, tout prenait un sens eclatant. Elle se mit a parler, les mots lui venaient avec la meme aisance que si elle les avait lus sur les pages du Manuel. Elle acceptait l’allegeance de l’Armee des Souris, les felicitait pour leurs actes heroiques et, balayant du geste l’esplanade, par-dela les tetes de ses petites s?urs, elle embrassa les milliers et milliers de residents isoles en Nouvelle-Atlantis, a Nippon, en Israel et dans toutes les autres Tribus exterieures. « Notre premier devoir est de les proteger, dit-elle. Montrez- moi la situation de la ville et de tous ceux qui l’habitent. »

Elles voulaient la porter, mais elle sauta sur les paves de l’esplanade pour se diriger a pied vers leurs rangs, qui s’ouvrirent pour lui laisser le passage. Les rues de Pudong etaient remplies de refugies affames et terrifies, et, passant parmi eux, vetue d’une simple tenue de paysanne maculee de son sang et de celui des autres, les entraves brisees pendant encore aux poignets, suivie du cortege de ses generaux et de ses ministres, s’avancait la princesse barbare, avec son livre et son epee.

Carl Hollywood va se promener sur les quais

Carl Hollywood fut reveille par un carillonnement a ses oreilles et une brulure a la joue qui s’avera due a un eclat de vitre long de trois centimetres enfonce dans sa chair. Quand il s’assit sur le lit, celui-ci emit une serie de

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