Il chut sans un mot – ne ressentant aucune douleur de la blessure, ni d’ailleurs d’aucun point situe au- dessous de la ceinture. Avant qu’il ait pu saisir de quoi il retournait, elle avait de nouveau plonge le couteau a la base du crane.

Il portait la tenue toute simple des paysans : pantalon indigo et debardeur. Elle les enfila. Puis elle noua ses cheveux sur la nuque a l’aide de bouts de ficelle coupes sur un balai a frange et consacra une ou deux precieuses minutes a faire des etirements des quatre membres.

Aussitot apres, direction le couloir, le couteau glisse dans la ceinture, le sabre tenu a deux mains. Au premier coin, elle coupa en deux un homme a l’instant meme ou il sortait de la salle de bains : emportee par l’inertie, la lame du sabre creusa dans le mur une longue entaille. Cet assaut avait engendre l’epanchement d’une quantite de sang prodigieuse, que Nell prefera oublier le plus vite possible. Un autre homme etait en faction sur le palier de l’ascenseur et, lorsqu’il arriva, attire par le bruit, elle le transperca rapidement a plusieurs reprises, emportant cette fois une page du livre de Napier.

Les ascenseurs etaient desormais soumis a un controle centralise et sans doute places sous surveillance ; au lieu de presser le bouton d’appel, elle decoupa un trou dans les portes, rengaina son epee, penetra dans la cage et s’accrocha a une echelle de service qui courait sur la paroi.

Elle se forca a descendre avec lenteur et precaution, en s’aplatissant contre les barreaux chaque fois qu’une cabine passait. Le temps qu’elle ait descendu une cinquantaine d’etages, l’immeuble s’etait reveille pour de bon : toutes les cabines etaient en service, et quand elles passaient a sa hauteur, elle pouvait entendre a l’interieur des voix discuter avec animation.

La cage etait inondee de lumiere plusieurs niveaux en dessous. On avait force les portes. Deux Poings passerent prudemment la tete a l’interieur et se mirent a scruter la cage de haut en bas, en braquant ca et la leurs torches. Plusieurs etages en dessous, d’autres Poings finissaient de forcer une autre porte, mais ils durent prestement rentrer la tete, quand une cabine montante faillit les decapiter.

Elle avait imagine tout d’abord que le bordel de Madame Ping avait accueilli une cellule isolee de rebelles, mais il etait maintenant clair que les Poings avaient investi la plupart, sinon la totalite des etages de l’immeuble. D’ailleurs, l’integralite de Pudong faisait peut-etre dorenavant partie du Celeste Empire. Nell etait considerablement plus isolee qu’elle ne l’avait craint.

La peau de ses bras s’eclaira en rose jaunatre dans le faisceau d’une torche venant d’en dessous. Elle ne commit pas l’erreur de baisser les yeux au risque d’etre eblouie ; c’etait d’ailleurs inutile : la voix excitee de l’homme lui revela qu’elle avait ete decouverte. Un instant apres, la lumiere disparut et la cabine montante s’interposa entre Nell et les Poings qui l’avaient reperee.

Elle se souvint d’Harv et de ses copains avec leurs seances de surf sur ascenseur dans leur vieil immeuble et estima le moment opportun pour s’y mettre. Au moment ou la cabine parvenait a sa hauteur, elle sauta de l’echelle, tachant de se donner une poussee suffisante pour egaler sa velocite. Elle atterrit rudement sur le toit, car la cabine montait plus vite qu’elle ne pouvait sauter. Sous le choc, ses pieds se deroberent et elle tomba a la renverse, projetant les bras en arriere comme Dojo le lui avait enseigne, pour absorber l’impact avec les poings et les avant-bras plutot que le dos.

Redoublement de voix surexcitees a l’interieur de la cabine. La trappe d’acces au toit jaillit dans les airs, delogee de son cadre par un adroit coup de pied jete d’en dessous. Une tete apparut brusquement par l’ouverture ; Nell l’embrocha sur son poignard. L’homme retomba dans la cabine. Il etait inutile de s’attarder ; les evenements se precipitaient, et Nell n’avait d’autre choix que la violence. Elle roula sur le ventre et, projetant violemment les pieds en avant, sauta par la trappe dans la cabine, atterrit lourdement sur un cadavre et, chancelante, se redressa sur un genou. En sautant, elle s’etait erafle la pointe du menton au rebord de la trappe et s’etait de surcroit mordu la langue, aussi etait-elle un peu etourdie. Un type emacie coiffe d’un bonnet de cuir noir se tenait juste au-dessus d’elle ; il voulut saisir son arme et, alors qu’elle lui transpercait le thorax de son poignard, elle heurta quelque chose derriere elle. Elle se releva d’un bond et pivota, terrifiee, le couteau pret a frapper, pour decouvrir un autre homme, bien plus terrifie qu’elle, vetu d’un bleu de travail, fige pres du panneau de commande de l’ascenseur, et qui etait en train de hurler, les bras leves devant son visage.

Nell recula d’un pas, rabaissa la pointe du couteau. L’homme portait l’uniforme d’un ouvrier d’entretien, et on l’avait manifestement arrache a ses activites pour lui confier les commandes de l’ascenseur. Celui que Nell venait de tuer, le type au bonnet de cuir noir, devait etre un vague sous-officier de la rebellion qui ne pouvait se rabaisser a presser les boutons lui-meme.

« Vous arretez pas ! montez ! montez ! » lui dit-elle en indiquant le plafond. La derniere chose qu’elle voulait, c’etait qu’il arrete la cabine a l’etage de Madame Ping.

L’homme s’inclina rapidement plusieurs fois de suite, tripota son tableau de commande, puis se retourna vers Nell, avec un sourire reconnaissant.

En tant que citoyen de la Republique cotiere employe dans les services, il connaissait quelques mots d’anglais, et Nell savait quelques mots de chinois. « En bas… des Poings ? demanda-t-elle.

— Beaucoup Poings.

— Rez-de-chaussee… Poings ?

— Oui. Beaucoup Poings rez-de-chaussee.

— La rue… Poings ?

— Poings, armee se battre dans la rue.

— Autour de cet immeuble ?

— Poings autour immeuble partout. »

Nell avisa le panneau de commande de l’ascenseur : quatre colonnes serrees de boutons, aux couleurs differentes selon l’affectation de chaque niveau : en vert, les commerces ; en jaune, les logements ; en rouge, les bureaux ; en bleu, les etages de service. La plupart de ces derniers etaient en sous-sol, mais il y en avait un, cinq niveaux avant le toit.

« Service d’entretien ? demanda-t-elle en l’indiquant.

— Oui.

— Poings, la-haut ?

— Non. Poings tous en bas. Mais Poings sur le toit !

— Allez a cet etage. »

Quand la cabine s’arreta a cinq etages du sommet, Nell ordonna au machiniste de l’immobiliser, puis elle remonta sur son toit et detruisit les moteurs pour la bloquer sur place. Elle sauta sur le plancher de la cabine, en evitant de regarder les corps ou de sentir l’odeur de sang et d’autres fluides corporels qui l’avaient envahie et qui etaient en train de s’ecouler par les portes ouvertes et de goutter dans la cage. Il ne faudrait pas longtemps avant que tout ceci soit decouvert.

Elle avait toutefois un leger repit ; tout ce qu’il fallait, c’etait decider comment l’employer. Le placard d’entretien de l’etage avait un compilateur de matiere, analogue a celui qu’elle avait utilise pour lui confectionner des armes, et elle savait qu’elle pourrait y compiler des explosifs pour pieger le palier. Mais les Poings avaient eux aussi leurs explosifs, et ils pouvaient fort bien regler la question en faisant sauter les derniers etages de l’immeuble.

D’ailleurs, ils etaient sans doute quelque part au sous-sol, dans un poste de commande, a surveiller le trafic sur le reseau d’Alim du batiment. Utiliser le MC risquait tout simplement de trahir sa position ; ils n’auraient qu’a couper l’Alim et monter tranquillement la cueillir.

Elle fit un rapide tour de l’etage pour evaluer ses ressources. Un coup d’?il par les baies panoramiques du bureau, lui permit de constater le nouvel etat des lieux regnant dans les rues de Pudong : une bonne partie des gratte-ciel avaient ete raccordes aux lignes d’Alim exterieures et se retrouvaient a present plonges dans le noir, meme si, par endroits, des flammes jaillissaient des fenetres defoncees et jetaient une lueur primitive sur les rues trois cents metres en contrebas. Ces edifices avaient ete presque entierement evacues, de sorte que les arteres etaient encombrees d’une foule bien superieure a leur capacite. L’esplanade jouxtant la tour ou Nell se trouvait prisonniere avait ete bouclee par un barrage de Poings et etait relativement degagee.

Elle trouva une piece sans fenetre equipee d’un mur mediatronique qui affichait un vertigineux collage d’images : fleurs, details de cathedrales europeennes et de temples shintoistes, estampes de paysages chinois, photos agrandies d’insectes et de grains de pollen, divinites indiennes aux bras multiples, planetes et lunes du systeme solaire, motifs abstraits du monde islamique, graphes d’equations mathematiques, portraits de modeles des deux sexes. En dehors de cela, la piece etait vide, a l’exception d’une maquette du batiment qui se dressait au

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