d’arret, puis elles s’ouvrirent a nouveau en coulissant.

Nell s’etait deja mise en position de defense. S’il fallait qu’elle batte a mort chaque fille une par une, elle n’hesiterait pas. Mais aucune n’envahit la cabine. Au lieu de cela, la meneuse avanca d’un pas et braqua quelque chose sur Nell. Il y eut un petit bruit sec, Nell sentit une piqure d’aiguille au thorax et, en quelques secondes, ses bras devinrent d’un poids insurmontable. Elle s’affaissa ; inclina la tete ; flechit les genoux. Elle etait incapable de garder les yeux ouverts ; alors qu’ils se refermaient, elle vit les filles se precipiter vers elle, souriant de plaisir, en agitant leurs rubans rouges. Nell etait incapable de bouger le petit doigt mais elle demeurait parfaitement lucide, alors qu’elles la ligotaient avec leur ruban. Elles procedaient avec lenteur, methode et application : c’est ce qu’elles faisaient chaque jour de leur vie.

Les tortures des heures qui suivirent furent d’une nature purement experimentale et preliminaire. Elles ne durerent pas longtemps et n’occasionnerent aucun dommage irremediable. Ces filles s’etaient fait un metier de ligoter et torturer les gens d’une maniere qui ne laissait pas de trace, et c’etait a vrai dire la seule chose qu’elles savaient faire. Quand la meneuse s’avisa de plaquer une cigarette contre la joue de Nell, c’etait entierement inedit, et les autres filles en resterent plusieurs minutes interdites et silencieuses. Nell sentit que la plupart n’avaient pas le cran de se livrer a de telles exactions et voulaient simplement la remettre aux Poings en echange de leur statut de citoyennes du Celeste Empire.

Les Poings commencerent d’arriver une douzaine d’heures plus tard. Certains etaient vetus de stricts complets civils, d’autres portaient l’uniforme des vigiles de l’immeuble, d’autres encore donnaient l’impression de s’etre fringues pour aller en boite draguer les filles.

Tous avaient une mission precise des leur arrivee. Il etait evident que cette suite allait plus ou moins tenir lieu de Q.-G. local quand la rebellion aurait commence pour de bon. Ils se mirent a apporter des fournitures avec le monte-charge et paraissaient passer un temps considerable au telephone. De nouveaux contingents arrivaient d’heure en heure, jusqu’au moment ou ils furent pres de deux douzaines a occuper la suite de Madame Ping. La plupart etaient creves, crasseux, et ils filaient se coucher pour s’endormir aussitot.

En un sens, Nell aurait prefere qu’ils fassent ce qu’ils avaient a faire et qu’on n’en parle plus. Mais il ne se passa rien durant un bon bout de temps. A l’arrivee des premiers Poings, les filles les conduisirent aupres de Nell qu’on avait fourree sous un lit et qui gisait maintenant dans une mare de sa propre urine. Le chef lui braqua brievement une lampe sur le visage, avant de se detourner, pas interesse le moins du monde. On aurait dit qu’une fois verifie que les filles avaient accompli leur part pour la revolution, Nell cessait pour lui d’avoir le moindre interet.

Elle supposa qu’il etait inevitable que, le moment venu, ces hommes prendraient avec elle ces libertes qu’on a toujours considerees, pour ces combattants rebelles qui se sont deliberement coupes des influences feminines debilitantes de la societe civilisee, comme un droit de requisition a l’egard de celles qui ont eu l’infortune d’etre leurs captives. Pour rendre cette perspective encore moins attrayante, elle avait pris la mesure desesperee de se laisser souiller par les emissions fetides de ses fonctions naturelles. Mais la plupart des Poings etaient trop occupes et, des que le plus moche des fantassins se pointait, les filles de Madame Ping etaient trop heureuses de se rendre utiles en ce domaine. Nell reflechit qu’une poignee de soudards qui se retrouvaient consignes dans un bordel arrivaient tout naturellement avec un certain nombre d’idees preconcues et que les occupantes des lieux seraient bien mal avisees de les decevoir a cet egard.

Nell etait entree dans le siecle pour trouver son destin, et voila ce qu’elle avait trouve. Elle comprenait dorenavant mieux que jamais la sagesse des remarques de Miss Matheson sur l’hostilite du monde et l’importance d’appartenir a une tribu puissante ; tout l’intellect de Nell, tout son vaste savoir, tous ses talents accumules au long d’une vie de formation intense ne pesaient d’aucun poids en face d’une poignee de paysans organises. Elle n’arrivait pas vraiment a dormir dans sa position actuelle : elle divaguait au seuil de la conscience, visitee parfois par des hallucinations et des reves eveilles. Plus d’une fois, elle reva que l’Agent avait revetu sa tenue d’hoplite pour venir la sauver ; et sa douleur quand elle reprenait entierement conscience et realisait que son esprit lui avait menti etait pire que n’importe quelle torture infligee par ses bourreaux.

A la longue, ils se lasserent de la puanteur emanant de sous le lit et la tirerent de sa mare de fluides corporels a demi desseches. Sa capture remontait a trente-six heures au moins. La meneuse des filles, celle qui lui avait colle la cigarette sur la joue, trancha le ruban rouge, coupant en meme temps la chemise de nuit d’une salete immonde. Les membres de Nell s’affalerent au sol, inertes. La meneuse avait apporte un de ces fouets qu’elles employaient parfois avec leurs clients et elle s’en servit pour la frapper jusqu’a ce que la circulation revienne. Cela attira un petit groupe de rebelles qui s’entasserent dans la chambre pour mieux jouir du spectacle.

La fille traina Nell, a quatre pattes, vers un placard a balais et la forca a en sortir un seau et une serpilliere. Puis elle l’obligea a nettoyer les saletes sous le lit, inspectant frequemment le resultat et la battant ensuite, dans un simulacre apparent de riche Occidental grondant un pauvre chien errant. Il devint clair, au bout de la troisieme ou quatrieme seance de recurage, que ce manege visait plus la distraction des soldats que des raisons d’hygiene.

Puis, ce fut le retour au placard a balais, ou Nell fut de nouveau ligotee, cette fois avec des entraves ultralegeres, et abandonnee la, par terre dans l’obscurite, nue et sale. Quelques minutes apres, on vint y jeter ses possessions – quelques habits qui ne plaisaient pas aux filles, et un bouquin qu’elles etaient incapables de lire.

Quand elle fut certaine que la fille au fouet etait partie, elle s’adressa a son Manuel et lui demanda de faire de la lumiere.

Elle avisa un gros matri-compilateur pose au fond du placard ; les filles s’en servaient pour fabriquer les objets de grande taille dont elles avaient besoin. Cet immeuble etait apparemment relie a l’Alim de Pudong en Republique cotiere, puisque les services d’Alim n’avaient pas ete coupes avec l’explosion de la Chaussee ; d’ailleurs, les Poings n’y auraient sans doute pas etabli leur quartier general s’il avait ete coupe de tout.

Une fois toutes les deux heures environ, un Poing entrait dans ce cagibi et ordonnait au MC de creer quelque chose, en general un banal produit en vrac, genre ration alimentaire. En deux de ces occasions, Nell subit les outrages dont elle avait depuis le debut redoute la survenue ineluctable. Elle ferma les yeux durant l’accomplissement de ces atrocites, sachant que, quoi que ces individus et leurs acolytes puissent faire endurer au simple receptacle de son ame, cette derniere demeurait aussi sereine, aussi protegee de leur etreinte que l’est la pleine lune des incantations furieuses d’un chaman aborigene. Elle essaya plutot de reflechir a la machine qu’elle etait en train de concevoir avec l’aide du Manuel, a l’engrenement de ses rouages et a la disposition de ses roulements, a la programmation de la logique a barrettes et au stockage de sa force motrice.

Lors de sa seconde nuit au placard, apres que la majorite des rebelles se furent couches et que l’utilisation du matri-compilateur eut apparemment cesse pour la nuit, elle donna l’ordre au Manuel de charger son plan dans la memoire du MC, puis elle rampa jusqu’a la machine et actionna le bouton marche avec la langue.

Dix minutes plus tard, la machine se repressurisait avec un cri percant. Toujours avec la langue, Nell commanda l’ouverture de la porte. Un sabre et un couteau reposaient sur le plancher du MC. Elle se retourna, a tout petits mouvements precautionneux, respirant profondement pour ne pas gemir de la douleur emanant des parties de son corps les plus fragiles et les plus vulnerables, malgre tout vicieusement lesees par ses ravisseurs. Elle tendit vers l’arriere ses mains entravees et saisit le manche du couteau.

Des pas se rapprochaient dans le couloir. Quelqu’un avait du entendre siffler le MC et se dire qu’il etait l’heure de manger. Mais Nell ne pouvait precipiter les choses ; elle devait rester prudente.

La porte s’ouvrit. C’etait un des officiers, peut-etre l’equivalent d’un sergent. Il lui braqua une torche sur le visage, puis etouffa un rire et alluma le plafonnier.

Le corps de Nell lui bloquait la vue de la machine, mais il etait evident que la prisonniere cherchait a attraper quelque chose. Sans doute se dit-il que ce n’etait que de la nourriture.

Il entra dans le placard et lui flanqua negligemment un coup de pied dans les cotes avant de la saisir par le bras pour l’eloigner du MC, lui faisant tellement mal aux poignets que les larmes ruisselerent sur son visage. Mais elle ne lacha pas le couteau.

Le Poing regardait a l’interieur du MC. Il resta abasourdi, et ca devait durer un certain moment. Nell man?uvra le couteau pour que la lame ne touche que le lien reliant les menottes, puis elle pressa le bouton MARCHE. Ca reussit : le fil de la lame s’anima, telle une tronconneuse nanotech, et cisailla le lien en un instant, aussi facilement qu’on coupe un ongle. Sur son elan, Nell ramena ensuite l’arme devant elle et l’enfouit dans les reins du rebelle.

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