comme barbares ou gwailo – qui reste occidental et nous est donc totalement etranger. Depuis des siecles, depuis l’epoque des Guerres de l’opium, nous luttons pour absorber le yong de la technologie sans importer le ti occidental. Mais cela s’est revele impossible. Tout comme nos ancetres n’ont pu ouvrir nos ports a l’Occident sans accepter le poison de l’opium, nous n’avons pu ouvrir nos existences a la technologie de l’Occident sans accueillir en meme temps ses idees, qui ont ete un veritable fleau pour notre societe. La consequence en a ete des siecles de chaos. Nous vous demandons de mettre fin a cela en nous donnant la Graine.

— Je ne vois pas en quoi la Graine pourra vous aider.

— La Graine est une technologie ancree dans le ti chinois. Nous vivons a son rythme depuis cinq mille ans, expliqua le Dr X. D’un geste de la main, il indiqua la fenetre. Il y avait des rizieres avant qu’il y ait des parkings. Le riz etait la base de notre societe. Les paysans qui semaient les graines avaient le statut le plus eleve dans la hierarchie confuceenne. Comme l’a dit le Maitre : Que les producteurs soient nombreux, et rares les consommateurs. Quand l’Alun a debarque d’Atlantis, de Nippon, nous avons cesse de semer, parce que le riz sortait desormais des compilateurs de matiere. Ce fut la destruction de notre societe. Quand notre societe etait fondee sur l’agriculture, on pouvait dire a juste titre, en repetant les paroles du Maitre : La vertu est la racine ; l’abondance le resultat. Mais avec le ti occidental, l’abondance ne vient plus de la vertu mais de l’astuce. De sorte que les relations filiales en sont bouleversees. C’est le chaos… conclut le Dr X, avec regret ; puis, quittant des yeux sa tasse de the pour indiquer la fenetre : les parkings et le chaos. »

Hackworth demeura silencieux une bonne minute. Des images lui etaient revenues a l’esprit et, cette fois, pas des hallucinations fugitives mais la vision parfaitement concrete d’une Chine liberee du joug de l’Alim etrangere. C’etait une situation qu’il avait deja vue, peut-etre meme contribue a creer. Elle revelait un spectacle qu’aucun gwailo n’aurait jamais l’occasion de voir : le Celeste Empire a l’avenement de l’Ere de la Graine. Des paysans cultivaient leurs champs et leurs rizieres, et meme en periode de secheresse ou d’inondation, la terre procurait une moisson abondante : des vivres, bien sur, mais aussi quantite de plantes inhabituelles, des fruits qui donnaient des medicaments, des bambous mille fois plus resistants que les varietes naturelles, des arbres qui produisaient du caoutchouc synthetique et des granules de carburant propre et sans danger. En bon ordre, des paysans hales apportaient leurs productions aux grands marches dans des villes propres nettoyees des conflits et du cholera, ou tous les jeunes gens etaient des etudiants studieux et respectueux, et ou tous les anciens etaient honores et bien soignes. C’etait une simulation ractive vaste comme la Chine entiere, et Hackworth aurait pu s’y perdre, et peut-etre s’y perdit-il durant un laps de temps qu’il n’aurait su estimer. Mais finalement il cligna les yeux pour dissiper le reve et but une gorgee de the pour revenir sur la voie de la raison.

« Vos arguments ne sont pas sans merite, dit-il au Dr X. Merci de m’avoir aide a envisager la question sous un jour different. Je vais y reflechir en retournant a Shanghai. »

Le Dr X le raccompagna jusqu’au parking du McDonald. La chaleur lui parut d’abord agreable, comme un bain relaxant, meme si Hackworth savait qu’il ne tarderait pas a avoir l’impression de s’y noyer. Kidnappeur s’approcha au pas et replia les jambes, pour aider Hackworth a l’enfourcher plus aisement.

« Vous nous avez aides de votre plein gre pendant dix ans, dit le Dr X. Votre destin est de creer la Graine.

— Balivernes, dit Hackworth. J’ignorais tout de la nature du projet. »

Sourire du Dr X. « Vous le connaissiez parfaitement bien. » Il sortit une main des longues manches de sa robe et agita le doigt, comme un instituteur indulgent qui fait mine de gronder un eleve intelligent mais dissipe. « Vous avez agi non pas pour servir votre Reine mais pour servir votre propre nature, John Hackworth, et votre nature, je la comprends. Pour vous, l’ingeniosite est un but en soi, et une fois que vous avez decouvert une maniere ingenieuse de realiser quelque chose, vous n’avez d’autre choix que de la realiser, tout comme l’eau qui trouve une fissure dans une digue n’a d’autre choix que de s’y introduire pour inonder les terres de l’autre cote.

— Adieu, docteur X, dit Hackworth. Vous comprendrez que, meme si je vous tiens personnellement en tres haute estime, je ne puis honnetement vous souhaiter bonne chance dans vos efforts actuels. » Il effleura son chapeau et s’inclina bien bas, forcant Kidnappeur a rectifier legerement sa position pour lui permettre de garder l’equilibre. Le Dr X lui rendit son salut, lui presentant une derniere fois le bouton corallin de son bonnet. Hackworth piqua des fers pour regagner Shanghai.

Pour le retour, il suivit un itineraire plus septentrional, empruntant une des nombreuses radiales qui convergeaient sur la metropole. Apres un certain temps de chevauchee, il prit nettement conscience d’un son reste jusqu’ici aux limites de sa perception : un martelement sourd, lointain, rapide, peut-etre deux fois plus rapide que son propre pouls. Il songea bien sur immediatement aux Tambourinaires, et il fut tente d’aller explorer les canaux proches pour voir si leur colonie avait etendu ses vrilles jusqu’aussi loin a l’interieur des terres. Et puis il tourna ses regards en direction du nord et vit a trois kilometres de la, sur la plaine, une longue procession qui progressait sur un autre grand axe, noire colonne de pietons marchant sur Shanghai.

Il nota que leurs deux itineraires convergeaient, aussi poussa-t-il Kidnappeur au petit galop, dans l’espoir de parvenir a l’intersection avant qu’elle soit obstruee par cette colonne de refugies. Kidnappeur les distanca sans peine mais en vain ; quand il parvint a la fourche, ce fut pour decouvrir qu’elle avait ete requisitionnee par l’avant-garde de la colonne qui y avait etabli un barrage et refusait de le laisser passer.

Le contingent qui controlait maintenant le carrefour etait entierement compose de jeunes filles, certaines agees a peine d’une douzaine d’annees. Elles etaient plusieurs dizaines, et elles avaient apparemment enleve l’objectif a un groupe de Poings inferieur en nombre, qu’on pouvait voir allonges, ligotes, sous un bosquet de muriers, saucissonnes avec de la corde en plastique. Les trois quarts des filles etaient de faction, presque toutes armees de pieux de bambou aiguises, meme si l’on pouvait noter egalement quelques fusils et des armes blanches. Le quart restant etait de repos : accroupies en cercle pres de l’intersection et buvant des tasses d’eau bouillie, elles etaient toutes plongees dans des livres. Hackworth reconnut ceux-ci : ils etaient tous identiques, et tous avaient une couverture couleur jade marbree, meme si tous avaient ete personnalises par des autocollants, des graffiti et autres decorations au fil des annees.

Hackworth s’avisa que plusieurs autres filles, organisees en groupes de quatre, l’avaient suivi sur la route a bicyclette : elles venaient de le depasser pour rejoindre leur groupe.

Il n’avait d’autre choix que d’attendre que la colonne soit passee. Le roulement de tambour continua de s’amplifier jusqu’a ce que la chaussee tremble a chaque martelement et que les amortisseurs incorpores aux jambes de Kidnappeur entrent en action, flechissant imperceptiblement a chaque secousse. Une autre avant-garde passa devant eux ; Hackworth put sans peine en evaluer la taille a deux cent cinquante-six elements : un bataillon etait forme de quatre pelotons, eux-memes formes de quatre compagnies de quatre pelotons de quatre filles. L’avant-garde etait constituee d’un tel bataillon, avancant au pas redouble, sans doute pour prendre de l’avance sur le gros de la troupe avant le prochain grand carrefour.

Puis ce fut enfin la colonne principale, divisee en bataillons, chaque pied heurtant le sol a l’unisson de tous les autres. Chaque bataillon portait plusieurs chaises a porteur, qui passaient de peloton en peloton toutes les deux minutes pour repartir le fardeau entre les filles. Ce n’etaient pas des palanquins luxueux : on les avait improvisees avec du bambou et de la corde en nylon, puis garnies de materiaux recuperes de vieux mobilier de cafeteria en plastique. Juche sur ces chaises, Hackworth vit des filles qui ne semblaient pas differentes des autres, sinon qu’elles pouvaient avoir un ou deux ans de plus. Elles n’avaient pas l’apparence d’officiers : elles ne donnaient pas d’ordre, ne portaient aucun insigne particulier. Hackworth ne comprenait pas pourquoi elles voyageaient en chaise a porteur jusqu’au moment ou il en detailla une, qui avait croise les jambes et ote l’un de ses chaussons. Son pied souffrait d’une malformation : il etait trop court de plusieurs centimetres.

Mais toutes les autres filles en chaise etaient profondement absorbees par leur Manuel. Hackworth degrafa un petit instrument d’optique fixe a sa chaine de montre ; c’etait un combine telescope/microscope nanotech qui etait souvent bien pratique, et il s’en servit pour regarder par-dessus l’epaule de la jeune fille. Elle examinait le diagramme d’un petit appareil nanotechnologique, parcourant un didacticiel redige par Hackworth plusieurs annees auparavant.

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