« Peut-etre un mois, en service. Mais cela peut dependre du temps que nous avons passe… a l’interieur, tu vois ? Je n’en ai pas la moindre idee. Et toi ?
— Non. As-tu des cheveux ?
— Pas un poil. » Elle se passa la main sur le crane et nota qu’il lui semblait moins lisse. « Mais ca repousse. »
Cirocco descendait la vallee, tenant l’ecouteur et le micro pour qu’elles puissent continuer leur conversation.
« J’ai encore plus faim lorsque j’y pense, dit Gaby. Et c’est a cela que je pense en ce moment. As-tu apercu ces petites baies ? »
Cirocco regarda autour d’elle mais ne vit rien de tel.
« Elles sont jaunes et a peu pres de la taille du pouce. J’en ai une dans la main. Elle est molle et translucide.
— Tu vas la manger ? »
Il y eut une pause. « C’est la question que j’allais te soumettre.
— Il va bien nous falloir essayer tot ou tard. Peut-etre qu’une seule ne suffira pas a te tuer.
— Juste me rendre malade », et elle rit. « Celle-ci cede sous la dent. Il y a une gelee epaisse a l’interieur. On dirait du miel avec un arriere-gout de menthe. Cela fond dans la bouche. Ca y est. La peau est moins sucree mais je vais la manger quand meme. C’est peut-etre le seul element nutritif. »
Et encore, se dit Cirocco. Il n’y avait aucune raison pour que ce fruit put les nourrir. Elle etait contente que Gaby ait decrit avec un tel luxe de details ses sensations en mangeant la baie, mais elle en savait la raison : les equipes de deminage employaient la meme technique. L’un restait a l’ecart tandis que l’autre decrivait ses moindres gestes a la radio. Si la bombe explosait le survivant etait averti pour la fois suivante.
Lorsqu’elles eurent juge qu’il s’etait ecoule un delai raisonnable sans effet negatif, Gaby se mit a manger d’autres baies. Peu apres, Cirocco en decouvrit egalement. Elles lui parurent presque aussi bonnes que ses premieres gorgees d’eau.
« Gaby, je ne tiens presque plus sur mes pieds. Je me demande depuis combien de temps nous sommes debout. » Il y eut un long silence et elle dut renouveler son appel. « Hm ? Oh ! salut ! Qu’est-ce que je fais ici ? » Elle semblait legerement ivre.
Cirocco fronca les sourcils. Ou ca, ici ? Gaby, que se passe-t-il ?
— Je me suis assise une minute pour me reposer les jambes. J’ai du m’endormir.
— Tache de te reveiller suffisamment pour trouver une bonne place pour ca. » De son cote, elle cherchait deja. Voila qui allait poser un probleme : aucun endroit ne semblait satisfaisant. Et elle savait que la plus mauvaise idee etait de se coucher seule en terrain inconnu. La seule chose pire serait de vouloir rester debout plus longtemps.
Elle s’avanca un peu sous les arbres et s’emerveilla de la douceur de l’herbe sous ses pieds nus. Tellement plus agreable que les rochers. Elle s’y assierait bien une minute.
Elle s’eveilla dans l’herbe, se rassit vivement et observa les alentours. Pas un mouvement.
Sur une etendue d’un metre, tout autour de l’endroit ou elle avait dormi, l’herbe avait vire au brun, sechee comme du foin.
Elle se redressa et posa le regard sur un gros rocher. Elle s’en etait approchee par l’aval tandis qu’elle cherchait un endroit ou dormir. Elle le contourna et decouvrit sur son autre face une grande lettre G.
Chapitre 5.
Gaby voulut absolument faire demi-tour. Cirocco ne protesta pas ; cela lui parut raisonnable mais elle n’aurait jamais pu le lui suggerer.
Elle suivit le courant et rencontra souvent les marques laissees par Gaby. A un endroit elle dut quitter la berge sablonneuse et grimper dans l’herbe pour contourner un eboulis. Arrivee au gazon elle y decouvrit une serie de taches brunes ovales espacees comme des traces de pas. Elle s’agenouilla pour les toucher. Elles etaient seches et friables, exactement comme l’herbe sur laquelle elle avait dormi.
« J’ai retrouve une partie de ta piste, dit-elle a Gaby. Tes pieds n’ont pas du toucher l’herbe plus d’une seconde et pourtant cela a suffi a la tuer.
— J’ai remarque le meme phenomene en me reveillant. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je crois que nous secretons une substance qui empoisonne l’herbe. Si c’est le cas, nous ne devons pas avoir une odeur tres agreable pour les gros animaux qui pourraient en temps normal s’interesser a nous.
— Voila une bonne nouvelle.
— En revanche, cela pourrait signifier que nos metabolismes sont radicalement differents. Ce qui n’est pas si bon, cote nourriture.
— Cote conversation, tu es un vrai boute-en-train. »
« C’est toi, la devant ? »
Cirocco cligna des yeux dans la pale lumiere jaune. La riviere courait tout droit sur une longue distance et juste a l’amorce d’un coude se dressait une silhouette minuscule.
« Ouais. C’est moi si c’est bien toi qui agites les bras. »
Gaby poussa un hurlement – un bruit douloureux dans le minuscule ecouteur. Cirocco entendit a nouveau son cri une seconde plus tard, beaucoup plus faible. Elle sourit et sentit que ce sourire s’agrandissait de plus en plus. Elle n’avait pas voulu courir – ca ressemblait trop a un mauvais film – mais elle courait malgre tout, et Gaby egalement, avec des sauts d’une longueur absurde dans cette gravite faible.
Elles se heurterent avec une telle violence qu’elles en eurent un moment le souffle coupe. Cirocco embrassa sa compagne plus petite en la soulevant du sol.
« Bon dieu, tu as l’air en pleine forme ! » dit Gaby. Une de ses paupieres etait prise de tremblements et elle claquait des dents.
« Eh, reprends-toi, du calme », l’apaisa Cirocco en lui frottant le dos des deux mains. Son sourire etait si large qu’il faisait mal a voir.
« Je suis desolee mais je crois que je vais faire une crise de nerfs. Il y a de quoi rire, non ? » Et elle rit effectivement, mais ce rire creux lui blessait l’oreille et il ne tarda pas a se muer en sanglots et en hoquets. Elle serrait Cirocco a lui briser les cotes. Cirocco ne chercha pas a lutter : elle la fit s’allonger sur la rive sablonneuse et l’etreignit tandis que de grosses larmes coulaient sur ses epaules.
Cirocco ne savait plus a quel moment les etreintes consolatrices avaient pris une tout autre tournure : cela s’etait produit si progressivement. Gaby etait restee longtemps insensible et cela lui avait paru naturel de la tenir serree et de la frotter tandis qu’elle recouvrait son calme. Puis il avait semble tout naturel que Gaby la caresse a son tour et qu’elles se serrent l’une contre l’autre. La ou tout ceci prit un tour quelque peu inhabituel, ce fut lorsqu’elle se retrouva en train d’embrasser Gaby qui repondait a son baiser. Elle se dit qu’elle aurait du arreter a ce moment-la mais elle n’en avait pas envie parce qu’elle etait incapable de dire si les larmes qu’elle goutait etaient les siennes ou celles de Gaby.
Et d’ailleurs elles ne firent pas vraiment l’amour. Elles se frotterent l’une contre l’autre et s’embrasserent a pleine bouche et, lorsque vint l’orgasme, cela lui parut presque deplace. C’est du moins ce qu’elle ne cessait de se repeter.
Quand ce fut fini, il fallait bien que l’une ou l’autre dise quelque chose et mieux valait semblait-il parler d’un autre sujet.
« Ca va mieux maintenant ? »
Gaby opina. Elle avait encore les yeux brillants mais elle souriait.
« Euh, hm. Quoique ca ne soit surement pas definitif. Je me suis reveillee en hurlant. J’ai franchement peur de m’endormir.
— Ce n’est pas non plus ce que je prefere. Tu sais que tu es le bestiau le plus marrant que j’aie jamais
