tout ce qu’elle avait en guise d’outil. Elle saisit l’un des bracelets les plus petits, puis s’empara du collier qui naguere formait la base de son casque. Les composants electroniques brimbalaient encore autour.

C’etait peu, mais il faudrait faire avec. Elle passa le large anneau a son epaule et commenca a descendre la colline.

* * *

La mare etait alimentee par une cascade de deux metres en provenance d’un torrent qui serpentait dans une petite vallee. Les grands arbres en surplomb lui masquaient la vue du ciel. Debout sur un rocher pres de la rive, elle essayait d’estimer la profondeur de la mare et songeait a y sauter.

Elle ne fit qu’y songer : l’eau etait claire mais comment savoir ce qui pouvait s’y cacher ? Elle franchit d’un saut l’escarpement d’ou se jetait la cascade. C’etait facile avec un quart de G. En quelques pas, elle avait rejoint une plage de sable.

L’eau etait chaude, douce, bouillonnante. C’etait de loin ce qu’elle avait goute de meilleur dans sa vie. Elle but tout son saoul, puis s’aspergea et se recura avec du sable, l’?il aux aguets : les trous d’eau sont lieux a surveiller avec precaution. Lorsqu’elle eut termine, elle se sentit raisonnablement humaine pour la premiere fois depuis son eveil. Elle s’assit sur la greve humide, les pieds dans l’eau.

Elle etait plus fraiche que l’air ou le sol mais toutefois d’une chaleur surprenante pour ce qui semblait etre un torrent glaciaire. Puis elle se rendit compte que c’etait logique si Themis etait chauffee comme ils l’avaient suppose, par en dessous. Le soleil au niveau de l’orbite de Saturne n’aurait pas procure une chaleur suffisante mais les voiles triangulaires etaient maintenant sous ses pieds et leur role etait sans doute de capter et d’emmagasiner la chaleur solaire. Elle imagina de gigantesques rivieres souterraines d’eau brulante courant a quelques centaines de metres sous le sol.

Se deplacer semblait la prochaine etape inscrite au programme mais dans quelle direction ? Droit devant : on pouvait eliminer. Sur l’autre berge, le sol montait a nouveau. Vers l’aval, la marche devrait etre plus facile et la conduirait bientot vers les plaines.

« Decisions, decisions », grommela-t-elle.

Elle considera le tas de debris metalliques qu’elle avait transportes durant toute la… la quoi ? la matinee ? l’apres-midi ? Impossible de mesurer ainsi le temps. On ne pouvait ici parler que de temps ecoule et elle n’en avait aucune notion.

Elle avait toujours le collier du casque a la main. Ses sourcils se froncerent tandis qu’elle l’examinait plus attentivement.

Sa combinaison avait contenu une radio. Certes il etait impossible qu’elle eut traverse l’epreuve intacte, mais – tant pis – elle se mit a fouiner et denicha ce qu’il en subsistait : une pile minuscule et les restes d’un interrupteur, allume. Point final. La majeure partie de l’appareil etant composee de metal et de plaquettes de silicone, elle avait garde un rayon d’espoir.

Elle regarda encore. Ou etait le haut-parleur ? Ce devait etre un petit cone metallique – seul reste d’un casque d’ecoute. Elle le decouvrit et le porta a l’oreille.

« … cinquante-huit, cinquante-neuf, neuf mille trois cent soixante… »

« Gaby ! » Elle s’etait mise debout et hurlait, mais la voix familiere poursuivait son decompte, imperturbable. Cirocco s’agenouilla sur le rocher pour etaler d’une main tremblante les debris de son casque, tenant toujours l’ecouteur a l’oreille tandis qu’elle triait parmi les composants. Elle trouva le minuscule laryngophone.

« Gaby, Gaby, reponds s’il te plait. Est-ce que tu m’entends ?

— … quatre-vingts – Rocky ! Est-ce toi, Rocky ?

— C’est moi. Ou… ou est… » Elle se forca au calme, deglutit avant de poursuivre : « Est-ce que ca va ? As- tu vu les autres ?

— Oh, capitaine. C’etait epouvantable… » Sa voix se brisa et Cirocco l’entendit sangloter. Puis Gaby deversa un flot de paroles incoherentes : comme elle etait heureuse d’entendre la voix de Cirocco, comme elle s’etait sentie seule, comment elle avait cru demeurer la seule survivante avant d’ecouter sa radio et d’y entendre des voix.

« Des voix ?

— Oui, il y en a au moins un autre de vivant, a moins que ce ne soit toi qui pleurais.

— Je… diantre, j’ai pleure un bon moment. C’etait peut-etre ma voix.

— Je ne crois pas, dit Gaby. Je suis presque sure que c’est Gene. Il chante aussi, des fois. Rocky, c’est si bon d’entendre ta voix.

— Je sais. C’est bon d’entendre la tienne. » Elle se forca encore a prendre une profonde inspiration, a desserrer son etreinte sur l’arceau du casque. Gaby avait repris son controle mais elle etait pour sa part au bord de l’hysterie. Et elle n’aimait pas ca.

« Ce qui m’est arrive ! poursuivait Gaby. J’etais morte, capitaine, j’etais au ciel et je ne suis meme pas croyante ; pourtant j’y etais…

— Gaby, calme-toi. Ressaisis-toi. »

Silence, ponctue de reniflements.

« Je crois que ca va aller maintenant. Desolee.

— C’est bon. Si tu as traverse la meme chose que moi, je te comprends parfaitement. Bon, maintenant ou es-tu ? »

Une pause, puis un gloussement. « Il n’y a pas de plaques de rue dans le coin, dit Gaby. C’est un canyon, pas tres profond. Encombre de rochers avec un torrent au fond. Avec ces droles d’arbres sur les berges.

— Ca ressemble pas mal a l’endroit ou je me trouve. » Mais quel canyon ? s’interrogea-t-elle. « Dans quel sens vas-tu ? Tu comptais tes pas ?

— Ouais. Vers l’aval. Si je pouvais sortir de cette foret je verrais la moitie de Themis.

— C’est ce que j’ai pense, moi aussi.

— Il nous faudrait juste un ou deux points de repere pour voir si nous sommes dans le meme coin.

— C’est ce qu’il me semblait : sinon nous ne pourrions pas nous entendre. »

Gaby ne repondit pas et Cirocco comprit son erreur.

« C’est vrai : la transmission a vue.

— Exact. Ces radios ont une grande portee. Et ici l’horizon se courbe vers le haut.

— J’y croirais plus si je pouvais le voir. La ou je suis on pourrait se croire dans la foret enchantee de Disney World en fin de soiree.

— Disney aurait fait un meilleur boulot, remarqua Gaby. Il y aurait plus de details et des monstres sortiraient de derriere les arbres.

— Ne parle pas de ca. Tu en as vu ?

— Un ou deux insectes, a ce que je crois.

— J’ai vu un banc de petits poissons. Ils ressemblaient a des poissons. Oh, a propos : ne va pas dans l’eau. Ils pourraient etre dangereux.

— Je les ai vus. Apres etre entree dans l’eau. Mais ils n’ont rien fait.

— As-tu note quelque trait remarquable dans le paysage ? Quelque chose d’inhabituel ?

— Quelques cascades. Deux arbres abattus. »

Cirocco jeta un ?il alentour et decrivit la mare et la cascade. Gaby lui repondit qu’elle avait traverse plusieurs coins analogues. Ce pouvait etre le meme torrent mais rien ne permettait de l’affirmer.

« Bien, reprit Cirocco. Voici ce que nous allons faire : des que tu trouves un rocher oriente vers l’amont, fais une marque dessus.

— Comment ?

— Avec une autre pierre. » Elle en trouva une de la taille du poing et attaqua le rocher sur lequel elle etait assise. Elle y grava un grand C. Impossible de se meprendre sur son origine artificielle.

« Je suis en train de le faire.

— Recommence tous les cent metres environ. Si nous sommes sur la meme riviere, nous devons nous suivre et celle qui est en tete peut attendre que l’autre la rattrape.

— Ca me parait bon. Euh… Rocky, combien de temps durent ces piles ? »

Cirocco fit une grimace et se frotta le front.

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