contact de l’herbe s’effacer et l’obscurite revenir elle ouvrit brusquement les yeux.

A quelques centimetres devant son nez s’etendait un tapis vert pale fort semblable a du gazon. Du genre de celui qu’on ne rencontre que sur les greens des meilleurs terrains de golf. Il en avait l’odeur. Mais il etait plus chaud que l’air environnant, sans qu’elle puisse l’expliquer. Apres tout, ce n’etait peut- etre pas de l’herbe.

Elle passa la main dessus et renifla encore. Mettons que ce soit de l’herbe.

Elle s’assit et remarqua un cliquetis metallique : un anneau brillant encerclait son cou ; elle en avait d’autres, plus petits, aux bras et aux jambes. Tout un tas d’objets bizarres pendaient du collier, retenus par des fils. Elle l’ota en se demandant ou elle l’avait deja vu auparavant.

Se concentrer etait bizarrement difficile. L’objet qu’elle avait dans la main etait si complexe, si varie ; c’en etait trop pour son esprit morcele.

C’etait son scaphandre, debarrasse de son plastique et des joints en caoutchouc. N’avait subsiste que le metal.

Elle fit un tas de ces debris et ne remarqua qu’alors a quel point elle etait nue. Sous la couche de poussiere son corps etait totalement glabre. Meme ses sourcils avaient disparu. Inexplicablement, elle en concut de la tristesse.

Elle enfouit son visage dans ses mains et se mit a pleurer.

Cirocco ne pleurait pas facilement, ni souvent. Ce n’etait pas son genre. Mais apres un long moment elle se dit qu’elle savait enfin qui elle etait.

Maintenant elle pouvait chercher ou elle etait.

Une demi-heure apres peut-etre, elle se sentit prete a partir. Mais cette decision soulevait une douzaine de questions : Partir, oui, mais pour ou ?

Elle avait eu l’intention d’explorer Themis mais c’etait lorsqu’elle avait un vaisseau spatial et disposait des ressources technologiques de son cocon terrestre.

Elle n’avait plus maintenant que son corps nu et quelques debris de metal.

Elle etait dans une foret tapissee d’herbe et composee d’une essence d’arbre unique. Elle les appelait des arbres en appliquant le meme raisonnement que pour l’herbe un peu plus tot. Si l’objet fait dix-sept metres de haut, possede un tronc cylindrique et brun avec au sommet ce qui peut ressembler a des feuilles, alors c’est un arbre. Ce qui n’excluait pas qu’il puisse la devorer avec entrain a la premiere occasion.

Il fallait qu’elle ramene ses inquietudes a un niveau raisonnable. Eliminer les choses auxquelles on ne peut rien, ne pas trop s’inquieter de celles auxquelles on ne peut pas grand-chose. Et se rappeler qu’en usant de la prudence que semble dicter la logique on meurt de faim dans une caverne.

L’air etait dans la premiere categorie. Il pouvait contenir un poison.

« Alors cesse immediatement de respirer ! » dit-elle a haute voix. Parfait. Au moins semblait-il pur ; et elle ne toussait pas.

Pour l’eau, elle n’y pouvait pas grand-chose. Il faudrait bien qu’elle en vienne a en boire un peu, a supposer qu’elle en trouve – ce qui venait en tete de liste dans ses priorites. Une fois qu’elle en aurait decouvert elle pourrait peut-etre faire du feu pour la faire bouillir. Sinon elle la boirait, microbes compris.

Venait ensuite la nourriture, qui la preoccupait plus que tout. Meme si rien dans les environs ne s’appretait a la manger, elle n’avait aucun moyen de savoir si ce qu’elle mangerait, elle, ne serait pas empoisonne. Ou pas plus nutritif que de la cellulose.

Si cela ne suffisait pas, restait le risque calcule. Mais comment calculer un risque lorsqu’un arbre peut fort bien ne pas en etre un ?

D’ailleurs ils ne ressemblaient pas tant que ca a des arbres : les troncs avaient l’aspect du marbre poli. Les hautes branches etaient paralleles au sol ; elles s’etendaient sur une distance precise avant de se couder a angle droit. Au-dessus, les feuilles etaient plates, semblables a des nenuphars de trois a quatre metres de diametre.

Ou etait la prudence excessive et ou etait la temerite ? Il n’y avait pas de guide explicatif et les dangers n’etaient pas annonces. Mais si elle ne faisait pas quelques suppositions elle ne pourrait pas bouger et il fallait qu’elle bouge. Elle commencait a avoir faim.

Elle prit sa resolution et se dirigea vers l’arbre le plus proche. Elle le claqua du plat de la main. Il resta immobile, supremement indifferent.

« Rien qu’un arbre tout bete. »

Elle examina le trou d’ou elle avait emerge.

C’etait une dechirure brune au milieu de l’etendue d’herbe. Autour, quelques mottes retournees retenues par des radicelles duveteuses. Le trou lui-meme n’avait qu’un demi-metre de profondeur ; les rebords en s’effritant l’avaient partiellement comble.

« Quelque chose a essaye de me manger, dit-elle. Quelque chose qui a devore tous les materiaux organiques de ma combinaison, et tout mon systeme pileux et qui a excrete ici tout le reste. Moi compris. » Au passage, elle nota sans deplaisir que la chose l’avait classee parmi les excrements.

Cette bete etait un sacre morceau. Ils savaient que la partie exterieure du tore – le sol sur lequel elle etait assise – faisait trente kilometres de haut. Et cette chose etait assez gigantesque pour happer le Seigneur des Anneaux alors qu’il orbitait a 400 kilometres de distance. Elle avait passe un long moment dans ses entrailles et pour une raison quelconque s’etait averee indigeste. Et l’etre l’avait rejetee par le sol, ici meme.

Ca ne tenait pas debout : s’il pouvait manger le plastique, pourquoi pas elle ? Les commandants de bord etaient-ils trop coriaces ?

L’etre avait devore tout l’astronef, des morceaux aussi grands que le module propulseur, d’autres de la taille d’eclats de verre, et d’autres qui etaient des silhouettes tournoyantes en combinaison spatiale au casque fracasse…

« Bill ! » Elle etait debout, chaque muscle de son corps tendu. « Bill ! Je suis ici, ici ! Vivante ! Ou es- tu ? »

Elle se frappa le front de la main. Si seulement elle pouvait s’extraire de la gangue de boue qui lui ralentissait l’esprit. Elle n’avait pas oublie l’equipage mais jusqu’a maintenant elle ne l’avait pas raccorde a cette Cirocco qui venait de renaitre, glabre et nue sur le sol tiede.

« Bill ! » cria-t-elle encore. Elle tendit l’oreille, puis s’effondra, les jambes repliees. Elle arracha des touffes d’herbe.

Reflechis. Il est a presumer que la creature l’aura traite comme un autre vulgaire debris. Oui mais il etait blesse.

Elle aussi, maintenant qu’elle y repensait. Elle examina ses cuisses et n’y decouvrit meme pas la marque d’un bleu. Ca ne voulait rien dire. Elle pouvait aussi bien avoir passe cinq ans que cinq mois a l’interieur de la creature.

Tous les autres pouvaient arriver et se faire recracher par le sol a n’importe quel moment. Quelque part la-dessous, a environ un metre cinquante de profondeur, se trouvait sans doute l’orifice excreteur de cette creature. Si elle attendait et si la chose n’avait pas plus de gout pour les etres humains qu’elle n’en avait eu pour le specimen nomme Cirocco, ils pourraient a nouveau se retrouver.

Elle s’assit pour les attendre.

Une demi-heure plus tard (ou bien n’etait-ce que dix minutes ?) cela lui parut absurde : la creature etait gigantesque. Elle avait englouti le Seigneur des Anneaux comme un carre de chocolat. Elle devait s’etendre sous une grande partie du sol de Themis et rien ne permettait d’affirmer que ce seul orifice absorbat tout le trafic. Il pouvait y en avoir d’autres, repartis dans toute la campagne.

Peu apres, elle songea a autre chose. Ils arrivaient, eloignes les uns des autres, mais ils arrivaient et elle en etait heureuse. Mais sa pensee etait simple : elle avait faim, elle avait soif, et elle etait crasseuse. Ce qu’elle desirait avant tout, c’etait de l’eau.

Le paysage etait en pente douce. Elle aurait voulu parier qu’un ruisseau courait quelque part en contrebas.

Elle se redressa et fouilla du bout du pied le tas de debris metalliques. Cela faisait trop a porter mais c’etait

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