Mais c’etait il y a longtemps, se souvint-elle.

… tandis que son visage l’elancait. Ils lui enlevaient ses bandages. Tres cinematographique. Manque de pot, je ne peux pas le voir. Visages rassembles qui attendent – la camera les cadre rapidement –, la gaze sale qui tombe aupres du lit, se devidant en couches successives – et alors :… mais… mais docteur… elle est superbe.

Mais elle ne l’etait pas. Ils lui avaient dit a quoi s’attendre.

Deux cocards monstrueux et la peau boursouflee, ecarlate. Les traits etaient intacts, elle n’avait pas de cicatrices mais n’etait pas plus belle qu’avant. Le nez ressemblait toujours vaguement a une lame de couteau, et alors ? Il n’avait pas ete brise et son orgueil lui interdisait de le faire changer pour de simples raisons d’esthetique.

(En prive, elle haissait ce nez et restait persuadee que c’etait a cause de lui et a cause de sa haute taille qu’elle avait obtenu le commandement du Seigneur des Anneaux. Il y avait eu des pressions pour qu’on selectionne une femme mais ceux qui prenaient la decision ne seraient pas alles jusqu’a confier a une petite minette le commandement d’un astronef couteux.)

Un astronef couteux.

Cirocco, tu recommences a divaguer. Mords-toi la langue.

Ce qu’elle fit. Elle percut le gout du sang – et vit le lac gele se ruer vers elle, sentit son visage s’ecraser contre le tableau de bord, releva la tete du verre brise qui se mit aussitot a degringoler dans un puits sans fond. Sa ceinture la maintenait suspendue au-dessus des abysses. Un corps glissa parmi les decombres et elle essaya de saisir sa botte…

Elle se mordit encore, avec force, et sentit dans sa main quelque chose. Une eternite s’ecoula et elle sentit quelque chose contre son genou. Elle rassembla les deux sensations et comprit qu’elle venait de se toucher.

Elle s’offrit une orgie solitaire et glissante dans l’obscurite. Elle delirait d’amour pour ce corps qu’elle redecouvrait maintenant. Elle se pelotonna, mordit et lecha tout ce qui etait a portee tandis que ses mains pincaient et tiraient. Elle etait imberbe et douce, lisse comme une anguille.

Un liquide epais, presque gelifie, s’immisca dans ses narines lorsqu’elle essaya de respirer. Ce n’etait pas deplaisant ; ni meme effrayant une fois l’habitude prise.

Et il y avait un bruit. Une basse lente, qui devait etre le battement de son c?ur.

Aussi loin qu’elle s’etirat, elle ne pouvait toucher que son corps. Elle tenta bien de nager un moment, mais sans pouvoir dire si elle avancait.

Alors qu’elle s’interrogeait sur la conduite a tenir, elle s’endormit.

L’eveil etait un processus incertain, progressif. Pendant un moment elle ne sut si elle revait ou si elle etait consciente. Et se mordre n’y changeait rien. On peut bien rever d’une morsure, pas vrai ?

A propos, comment pouvait-elle dormir en un moment pareil ?

Et maintenant qu’elle y repensait elle n’etait plus sure du tout d’avoir dormi. Cela commencait a devenir plutot problematique, s’apercut-elle : les differences entre les etats de conscience s’averaient infimes lorsque existaient si peu de sensations pour leur donner corps. Sommeil, reve, reve eveille, lucidite, demence, eveil, assouplissement ; elle n’avait aucun contexte pour leur offrir une signification.

Elle pouvait entendre sa terreur a l’acceleration des battements de son c?ur. Elle allait devenir dingue, et elle le savait. Pour lutter contre cela, elle s’agrippa avec tenacite a la personnalite qu’elle avait reconstruite a partir de ce tourbillon de demence.

Nom : Cirocco Jones. Age : trente-quatre. Race : pas noire, mais pas blanche non plus.

Elle etait sans patrie, legalement americaine mais en realite membre de cette tierce culture deracinee issue des grandes firmes multinationales. Sur la Terre, toute ville de quelque importance avait son ghetto yankee avec ses petites chapelles, ses colleges britanniques et sa restauration express. Cirocco avait vecu dans la plupart d’entre eux. C’etait la vie d’un mioche de l’armee, moins la securite.

Sa mere etait celibataire. Elle etait ingenieur-conseil et travaillait souvent pour les compagnies petrolieres. Elle n’avait pas desire d’enfant mais c’etait sans compter avec le gardien de prison arabe. Il l’avait violee lors de sa capture a la suite d’un incident de frontiere entre l’Irak et l’Arabie saoudite. Pendant que l’ambassadeur de la Texaco negociait sa liberation, Cirocco etait nee. On avait entre-temps seme quelques tetes nucleaires dans le desert et l’incident de frontiere s’etait mue en guerre eclair lorsque les troupes iraniennes et bresiliennes avaient repris la prison. Avec la modification de l’equilibre politique, la mere de Cirocco s’etait orientee vers Israel. Cinq ans plus tard, elle avait un cancer des poumons – consequence des retombees. Elle avait passe les quinze annees suivantes a subir un traitement a peine moins douloureux que sa maladie.

Cirocco avait grandi comme un echalas, avec sa mere pour seule compagne. Elle decouvrit les Etats-Unis lorsqu’elle avait douze ans. A l’epoque, elle savait lire et ecrire ce qui lui evita les ravages du systeme educatif americain. Quant a son developpement emotionnel, c’etait une autre affaire. Elle ne se liait pas facilement mais restait d’une loyaute farouche envers ses quelques amis. Sa mere avait des idees arretees sur l’education d’une jeune fille, ce qui incluait aussi bien le maniement des armes et le karate que la danse et les lecons de chant. Exterieurement, elle ne manquait pas d’assurance. Elle seule savait combien elle etait vulnerable et terrifiee derriere cette carapace. C’etait son secret – si bien garde qu’elle berna les psychologues de la NASA qui lui confierent le commandement d’un vaisseau.

Et qu’y avait-il de vrai la-dedans, se demanda-t-elle. Inutile ici de mentir. Oui, la responsabilite du commandement la terrorisait. Peut-etre que tous les chefs, en secret, n’etaient pas surs d’eux-memes et savaient au trefonds de leur esprit qu’ils ne meritaient pas la responsabilite qui leur etait echue. Mais ce n’etait pas la le genre de question a poser. Et si les autres n’avaient pas la trouille, eux ? Alors, votre secret etait evente.

Elle en vint a se demander comment elle en etait arrivee a commander un vaisseau si ce n’etait pas ce qu’elle desirait. Mais que desirait-elle, reellement ?

Je voudrais sortir d’ici, essaya-t-elle de dire. Je voudrais qu’il se Passe quelque chose.

Et voici qu’il se passa effectivement quelque chose.

Elle sentit un mur sous sa main gauche. Peu apres, elle en decouvrit un autre avec la droite. Des parois chaudes, douces, elastiques, exactement comme elle s’imaginait etre une paroi stomacale. Elle les sentait bouger sous ses doigts.

Et elles commencerent a se rapprocher. Elle se trouva logee, la tete la premiere, dans un tunnel inegal. Les parois se mirent a se contracter. Pour la premiere fois, elle se sentit claustrophobe. Jusqu’alors, les espaces confines ne l’avaient jamais troublee.

Les parois puisaient et se ridaient, la poussant vers l’avant jusqu’a ce qu’enfin sa tete emerge dans la fraicheur. Elle etait coincee dans un orifice rugueux ; le fluide lui encombrait les poumons et elle toussa, inhala, sentit sa bouche s’emplir de saletes. Elle toussa encore en recrachant du fluide mais cette fois-ci ses epaules etaient degagees et elle put lever la tete dans l’obscurite pour inspirer librement. Elle haleta, cracha et se mit a respirer par le nez.

Ses bras se libererent, puis ses hanches, et elle s’attaqua au materiau spongieux qui l’emprisonnait. Cela sentait ces jours d’enfance passes dans un sous-sol de terre battue, dans cet espace frais et confine ou les adultes ne viennent que pour reparer la plomberie. Lorsqu’on a neuf ans et qu’on creuse dans la poussiere.

Elle degagea une jambe, puis l’autre et reprit son souffle, la tete courbee, cachee dans la poche d’air formee par ses bras et son torse. Elle respirait par spasmes humides.

La terre s’effritait derriere son cou pour rouler le long de son corps en emplissant peu a peu l’espace libre. Elle etait enterree mais vivante. Maintenant il fallait creuser mais elle ne pouvait se servir de ses bras.

Luttant contre la panique, elle poussa avec les jambes. Les muscles de ses cuisses se nouerent, ses articulations craquaient mais elle sentit ceder la masse au-dessus d’elle.

Sa tete jaillit a l’air et a la lumiere. Haletant et crachant, elle deterra un bras puis l’autre et s’agrippa a ce qui ressemblait a de l’herbe mouillee. Elle rampa a quatre pattes hors du trou et s’effondra. Les doigts enfonces dans la terre benie elle s’endormit en pleurant.

Cirocco n’avait pas envie de se lever. Elle resistait en faisant semblant de somnoler. Lorsqu’elle sentit le

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