Gaby se tenait a quelques metres du rebord d’une falaise. A mesure qu’elle avancait, le panorama qui s’offrait a Cirocco s’ajustait, reculait, s’elargissait. Lorsqu’elle s’arreta aux cotes de Gaby, elle ne pouvait toujours pas voir le flanc de la falaise mais avait une bonne estimation de sa hauteur. Elle devait se mesurer en kilometres. Elle sentit son estomac se retourner.

Elles etaient devant une fenetre naturelle ouverte sur une vingtaine de metres dans le rideau d’arbres. Devant elles il n’y avait rien d’autre que l’air sur deux cents kilometres.

Elles etaient sur le rebord de l’anneau et voyaient Themis sur toute sa largeur. De l’autre cote, une ombre fine comme un cheveu marquait sans doute une falaise symetrique de celle sur laquelle elles se trouvaient. Derriere s’etendait un paysage verdoyant qui passait au blanc puis au gris avant de se muer en un jaune brillant a mesure que son regard remontait le flanc incurve jusqu’a la zone translucide du toit.

Ses yeux redescendirent vers la falaise lointaine. En dessous s’etendait egalement un paysage vert, avec des nuages blancs qui masquaient le sol ou moutonnaient au-dessus du point ou elle se trouvait. C’etait un panorama comparable a celui qui s’offre du sommet d’une montagne sur Terre a l’exception d’un detail : le sol semblait plat lorsqu’on ne regardait ni a gauche ni a droite. Car il etait courbe. Elle deglutit, tordit le cou, se pencha pour tenter de le redresser, pour tenter de refuser le fait qu’au loin le sol etait plus haut qu’elle sans pourtant avoir monte.

Elle suffoqua, tendit les mains et se laissa tomber a quatre pattes. Dans cette position, ca allait mieux. Elle s’approcha de l’abysse sans cesser de regarder sur sa gauche. Dans le lointain s’etendait un paysage plonge dans l’ombre qu’elle apercevait de biais. Une mer obscure scintillait dans la nuit, une mer qui trouvait le moyen de ne pas quitter ses rivages pour se deverser sur elle. De l’autre cote de la mer se trouvait une autre zone eclairee, pendant de celle qu’elle avait devant elle, qui s’effacait avec la distance. Au-dela, son champ de vision etait coupe par le toit qui semblait se recourber pour rejoindre le sol. Elle savait que ce n’etait qu’une illusion de la perspective ; sa hauteur demeurait constante.

Elles etaient pres du terminateur de l’une des zones de jour eternel. Brumeux, il commencait a obscurcir le paysage sur sa droite, sans les contours clairs et nets du terminateur d’une planete vue de l’espace : au contraire il se fondait en une zone crepusculaire qu’elle estima large de trente a quarante kilometres. Au-dela regnait la nuit mais pas l’obscurite. Il y avait une autre mer, deux fois plus vaste que celle qui s’etendait dans la direction opposee. Eclairee comme par un brillant clair de lune, elle etincelait comme une plaine de diamants.

« N’est-ce pas de cette direction que provenait le vent ? demanda Gaby.

— Ouais, si du moins nous n’avons pas ete desorientees par un coude de la riviere.

— Je ne crois pas. On dirait de la glace. »

Cirocco opina. La calotte glaciaire se brisait a l’endroit ou la mer se resserrait en detroit pour devenir finalement un fleuve qui courait devant elle pour aller se jeter dans l’autre ocean. En face, le paysage etait montagneux, raboteux comme une planche a laver. Elle ne parvenait pas a saisir comment le fleuve pouvait se frayer un chemin au travers des montagnes pour gagner la mer de l’autre cote. Elle en conclut que la perspective lui jouait des tours. L’eau ne pouvait pas couler vers le haut, meme sur Themis.

Derriere le glacier s’etendait une autre zone eclairee, plus brillante et plus jaune que la precedente, tel un desert de sable. Pour l’atteindre il leur faudrait traverser la mer gelee.

« Trois jours et deux nuits, remarqua Gaby. Voila qui cadre parfaitement avec la theorie. J’avais dit que nous pourrions embrasser presque la moitie de l’interieur de Themis en tout point. Ce que je n’avais pas imagine c’etait ceci. »

Cirocco suivit le doigt pointe de Gaby : elle vit ce qui semblait une serie de cables qui partaient du sol pour rejoindre en biais le toit. Il y en avait trois alignes presque en face d’elles, si bien que le premier cachait en partie les deux suivants. Cirocco les avait deja apercus plus tot mais les avait elimines car elle etait incapable de les comprendre sur le coup. Maintenant elle regarda plus attentivement et fronca les sourcils. Comme une quantite deprimante de choses sur Themis, ils etaient enormes.

Le plus proche pouvait servir de modele aux autres. Il etait a cinquante kilometres de distance mais elle distinguait la centaine de brins qui le composaient. Chacun devait avoir deux a trois cents metres d’epaisseur. Les autres details se perdaient avec la distance.

Les trois cables alignes grimpaient en pente raide au-dessus de la mer gelee, sur une portee de cent cinquante kilometres ou plus pour rejoindre le toit en un point qu’elle savait devoir correspondre a l’un des rayons, vu de l’interieur. Une bouche conique qui s’evasait comme l’embouchure d’une trompette pour former le toit et les flancs du tore. Pres de l’autre bord de l’embouchure, a cinq cents kilometres de la, elle pouvait distinguer d’autres cables.

Il y en avait d’autres encore sur sa gauche mais ceux-ci montaient verticalement pour disparaitre dans la voute du toit. Derriere se trouvaient de nouvelles rangees de cables inclines qui rejoignaient l’embouchure de l’autre rayon, invisible de l’endroit ou elle se tenait, celui qui se trouvait a la verticale de la mer dans les montagnes.

Les cables s’ancraient au sol dans de puissantes excroissances montagneuses.

« On dirait les cables d’un pont suspendu, remarqua Cirocco.

— Tout a fait d’accord. Et je crois que c’est le cas. Et pas besoin de pylones pour les supporter. Ils peuvent etre ancres au centre. Themis est un pont suspendu circulaire. »

Cirocco se rapprocha encore du rebord. Elle pointa la tete et jeta un ?il vers le sol, deux kilometres plus bas.

La falaise etait aussi proche de la perpendiculaire que peut l’etre une surface irreguliere. Ce n’est que pres du pied qu’elle s’incurvait pour rejoindre le sol.

« Tu ne penses pas a descendre ca, n’est-ce pas ? demanda Gaby.

— L’idee m’a effleuree mais je ne suis pas tres chaude. Et puis, qu’y aurait-il de mieux la-dessous ? Nous savons en gros que nous pouvons survivre ici. » Elle se tut. Etait-ce la leur unique objectif ?

Si elle en avait l’occasion elle troquerait bien la securite contre l’aventure, si la securite etait synonyme de hutte de branchages et de regime a base de viande crue et de fruits. Elle deviendrait dingue en l’espace d’un mois.

Et le paysage qui s’etendait en dessous etait magnifique. Avec des pics incroyablement escarpes et des lacs d’un bleu lumineux, enchasses comme des gemmes. Elle apercevait des paturages moutonnants, des forets inextricables, et loin vers l’est planait la mer de minuit. On ne pouvait savoir quel danger recelait ce paysage mais il semblait l’appeler.

« On pourrait descendre le long de ces lianes », avanca Gaby en indiquant un itineraire possible.

Le flanc de la falaise etait recouvert de plantes. La jungle se deversait par-dessus le rebord comme un torrent fige. Des arbres massifs croissaient sur le roc denude, accroches comme des bernacles. La roche n’apparaissait que par endroits, et meme la le spectacle n’etait pas desespere : elle avait l’aspect d’une formation basaltique ; un faisceau serre de piliers cristallins revelant de vastes tables hexagonales la ou les colonnes s’etaient brisees.

« C’est faisable, admit finalement Cirocco. Mais ce ne serait ni sur ni facile. Il nous faudrait trouver une bonne raison pour tenter le coup. » Quelque chose de plus valable que l’impulsion irraisonnee qu’elle ressentait, se dit-elle.

« Bordel, je n’ai pas envie de rester coincee la-haut non plus, dit Gaby avec un sourire.

— Alors tes ennuis sont termines », enonca tranquillement une voix derriere elles.

Tous les muscles du corps de Cirocco se banderent. Elle se mordit les levres et fit un effort sur elle-meme pour s’ecarter du surplomb a gestes lents et prudents.

« Par ici. Je vous attendais. »

Assis sur une branche a trois metres du sol, les pieds dans le vide, se tenait Calvin Greene.

Chapitre 7.

Avant que Cirocco n’ait eu le temps de se remettre ils etaient assis en cercle et Calvin parlait.

« Je suis sorti pas loin de l’endroit ou disparait la riviere, disait-il. C’etait il y a une semaine. Je vous ai entendues le deuxieme jour.

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