Elle criait maintenant, elle trepignait, son visage etait empourpre. Cirocco etait en tout point d’accord avec Gaby, au niveau emotionnel. Elle n’en mit pas moins le pied sur la langue. Elle etait chaude mais seche. Elle se tourna et tendit la main.
« Allons, matelot. Je le crois. »
Gaby s’arreta de trembler. Elle avait l’air abasourdi.
« Tu ne me laisserais pas ici ?
— Bien sur que non. Tu vas venir avec nous. Il faut qu’on descende rejoindre Bill et August. Allons, ou est le courage que je te connais ?
— C’est pas juste, gemit Gaby. Je ne suis pas une trouillarde. Mais tu ne peux pas me demander ca.
— Je te le demande quand meme. La seule facon de surmonter ta peur est de la regarder en face. Allons viens. »
Gaby hesita un long moment puis redressa les epaules et marcha comme si elle montait a l’echafaud.
« Je le fais pour toi, dit-elle. Parce que je t’aime, je dois rester avec toi, ou que tu ailles, meme si cela signifie notre mort a toutes deux. »
Calvin regarda Gaby d’un drole d’air mais s’abstint de toute remarque. Ils penetrerent dans la bouche et se retrouverent dans un tube etroit et translucide, marchant sur un sol mince au-dessus du vide. La marche etait longue.
A mi-longueur se trouvait la vaste poche qu’elle avait remarquee de l’exterieur. Elle etait formee d’un materiau epais et transparent et ses dimensions etaient de cent metres sur trente ; le fond en etait tapisse d’un lit de bois pulverise et de feuilles. Ils avaient de la compagnie : plusieurs sourieurs, un assortiment d’especes plus petites et des milliers de minuscules bestioles duveteuses plus petites que des musaraignes. A l’instar des autres animaux qu’ils avaient observes sur Themis, aucun ne leur preta la moindre attention.
La visibilite etait totale et ils purent constater qu’ils etaient deja a quelque distance de la falaise.
« Si nous ne sommes pas dans l’estomac d’Omnibus, ou sommes-nous ? » demanda Cirocco.
Calvin parut perplexe.
« Je n’ai jamais dit que nous n’etions pas dans son estomac. C’est meme dans sa nourriture que nous marchons. »
Gaby poussa un gemissement et tenta de repartir par ou elle etait venue. Cirocco la plaqua au sol. Elle leva les yeux vers Calvin.
« Tout va bien, dit-il. Il ne peut digerer qu’avec l’aide de ces petits animaux. Il se nourrit de leurs dechets. Ses sucs digestifs sont aussi inoffensifs que du the leger.
— Tu as entendu, Gaby ? lui susurra Cirocco. Tout va pour le mieux. Calme-toi ma cherie.
— J… J’ai entendu. T’affole pas pour moi. J’ai peur.
— Je sais. Allez, leve-toi et regarde dehors. Ca te changera les idees. » Elle l’aida a se redresser et ensemble elles tituberent jusqu’a la paroi stomacale transparente. Elles avaient l’impression de marcher sur un trampoline. Gaby pressa les mains contre la paroi et termina le voyage le nez colle contre celle-ci en sanglotant les yeux fixes dans le vide. Cirocco l’avait quittee pour aller voir Calvin.
« Il va falloir que tu fasses plus attention a elle, lui dit-elle calmement. Son sejour dans l’obscurite l’a plus affectee que nous. » Elle lui jeta un regard scrutateur. « Sauf qu’a vrai dire, je ne sais rien a ton sujet.
— Moi, ca va. Mais je n’ai pas envie de parler de ce que j’ai vecu avant ma renaissance. C’est du passe.
— C’est drole. Gaby m’a dit a peu pres la meme chose. Je ne vois pas les choses ainsi. »
Calvin haussa les epaules ; visiblement, la question de leurs opinions mutuelles ne l’interessait nullement.
« Parfait. J’aimerais juste que tu me dises ce que tu sais. Tant pis si tu ne veux pas me reveler comment tu l’as appris. »
Calvin reflechit a la proposition puis accepta.
« Je ne puis pas t’enseigner leur langage rapidement. C’est essentiellement affaire de hauteur et de duree des notes et je suis tout juste capable de manier un jargon fonde sur les notes les plus graves qui me sont perceptibles.
« Leur taille varie d’une dizaine de metres a une longueur legerement superieure a celle d’Omnibus. Ils se deplacent souvent par bancs ; celui-ci possede une petite escorte – tu ne les as pas vus : ils etaient sur l’autre flanc. Mais en voici quelques-uns. »
Il indiqua l’exterieur : une flotte de six creatures se bousculait. On eut dit de gros poissons. Cirocco pouvait entendre leurs sifflements percants.
« Ils sont amicaux et tout a fait intelligents. Ils n’ont pas d’ennemi naturel. Ils fabriquent de l’hydrogene a partir de leur nourriture et le conservent sous une legere pression. Ils transportent de l’eau en guise de lest, qu’ils larguent lorsqu’ils veulent monter. Pour redescendre, ils expulsent de l’hydrogene. Leur peau est resistante mais toute dechirure est en general fatale.
« Leur maniabilite est limitee : leur controle n’est guere precis et la plupart du temps leurs mouvements sont lents. Ils se font parfois pieger par un incendie. S’ils ne peuvent s’echapper, ils explosent comme une bombe.
— Et toutes les creatures qui sont ici ? demanda Cirocco. Ont-ils besoin de toutes pour digerer leur nourriture ?
— Non : uniquement des petites betes jaunes. Elles ne peuvent se nourrir que de ce que la saucisse leur prepare. Tu n’en trouveras qu’a l’interieur de leur estomac. Quant aux autres bestioles, elles sont comme nous : des stoppeurs et des passagers.
— Je ne pige pas. Pourquoi la saucisse se comporte-t-elle ainsi ?
— Question de symbiose, combinee avec l’intelligence de faire son propre choix et d’agir a sa guise. Sa race collabore avec les autres races autochtones, les Titanides en particulier. Il leur rend des services, qu’ils lui retournent en…
— Les Titanides ? »
Il esquissa un sourire et ouvrit les mains. « C’est le terme que je substitue a l’un de ses sifflements. Je n’ai qu’une vague idee de leur apparence car je manie plutot mal les descriptions complexes. Je crois savoir que ce sont des creatures a six pattes, toutes femelles. Je les ai baptisees Titanides puisque c’est le nom donne dans la mythologie grecque aux Titans de sexe feminin. J’ai egalement baptise d’autres choses.
— Par exemple ?
— Les regions, les fleuves, les chaines de montagnes. J’ai nomme les differentes zones d’apres les Titans.
— Quelles… oh, ouais, je me rappelle maintenant. » Calvin avait fait de la mythologie son passe-temps. « Rappelle-moi qui etaient les Titans.
— Les enfants d’Uranus et Gaia. Gaia est sortie du Chaos. Elle donna naissance a Uranus, en fit son egal et ensemble ils concurent les Titans : six hommes et six femmes. J’ai baptise de leur nom les jours et les nuits puisqu’il y a ici six zones diurnes et six zones nocturnes.
— Si tu as attribue des noms de femme aux zones nocturnes, je m’en vais les rebaptiser. »
Il sourit. « Rien de tel. Ce fut plutot au hasard. Regarde derriere, l’ocean gele. Ocean etait un nom tout trouve. Le pays que nous survolons actuellement, c’est Hyperion et la zone nocturne devant, avec ses montagnes et sa mer irreguliere s’appelle Rhea. Lorsque tu regardes Rhea depuis Hyperion, le nord est sur ta gauche et le sud sur ta droite. Ensuite, en suivant le cercle – je ne les ai pas vus, bien sur, mais je sais qu’ils sont la – tu trouves Crios, que tu peux apercevoir, puis derriere la courbe : Phebus, Tethys, Thea, Metis, Dione, Japet, Cronos et Mnemosyne. Tu peux entrevoir Mnemosyne sur l’autre rive d’Ocean, derriere nous. On dirait un desert. »
Cirocco tenta de se les mettre dans la tete.
« Je n’arriverai jamais a me rappeler tout ca.
— Les seuls qui importent actuellement sont Ocean, Hyperion et Rhea. En fait ce ne sont pas tous des noms de Titans. Le nom de Themis etait deja attribue et j’ai pense que cela risquait de provoquer des confusions. Alors… eh bien… » Il detourna les yeux, avec un sourire timide. « Bon. Je n’arrivais pas a me souvenir du nom de deux Titans. Alors j’ai emprunte Metis, qui est la sagesse, et Dione. »
Cirocco n’y voyait guere d’inconvenient : la toponymie etait pratique et denotait une certaine systematique. « Laisse-moi deviner pour les cours d’eau. Toujours la mythologie ?
