Elle ne se rappelait plus comment elle etait descendue, hurlant tout du long. Sans s’en rendre compte, elle s’etait ecorche le genou. Gaby etait eveillee. Elle avait un femur dans la main et paraissait decidee a s’en servir.

« Descends ! descends ! hurla Cirocco. Il y a quelque chose la-haut. Qui pourrait se servir de l’arbre comme d’un cure-dents. » Elle franchit d’un bond les huit derniers metres, atterrit a quatre pattes et se rua sur la pente ou elle percuta Calvin.

« Tu ne m’as pas entendue ? Il faut qu’on se tire d’ici. Il y a cette chose…

— Je sais, je sais », l’apaisa-t-il, en ecartant les mains, paumes ouvertes. « Je suis parfaitement au courant et il n’y a pas de quoi s’affoler. Je n’ai pas eu le temps de vous en parler avant que vous dormiez. »

Cirocco se sentait abattue mais loin d’etre apaisee. C’etait terrible de contenir cette tension nerveuse sans avoir d’exutoire. Ses pieds avaient hate de courir. Faute de mieux, elle se mit a l’engueuler :

« Ben merde, Calvin ! Tu n’as pas eu le temps de me parler d’une chose comme ca ? Qu’est-ce que c’est, et qu’est-ce que tu en sais ?

« C’est notre moyen de quitter la falaise, dit-il. Il s’appelle… » Il pinca les levres et siffla trois notes aigues terminees par une trille. « … mais je vois que ca parait bizarre combine avec de l’anglais. Je l’ai baptise Omnibus.

— Tu l’as baptise Omnibus, repeta-t-elle, ebahie.

— C’est cela meme. C’est une saucisse.

— Une saucisse. »

Il la regarda d’un drole d’air. Elle grinca des dents.

« Il ressemble plutot a un dirigeable mais ce n’en est pas un car il n’a pas un squelette rigide. Je vais l’appeler, tu jugeras par toi-meme. » Il porta deux doigts a ses levres et lanca un long sifflement aux modulations complexes et dissonantes.

« Il est en train de l’appeler, dit Cirocco.

— J’ai entendu, repondit Gaby. Tu te sens bien ?

— Ouais. Mais mes cheveux vont repousser gris. »

Une serie de trilles leur repondit d’en haut puis rien ne se passa pendant plusieurs minutes. Ils attendirent.

Omnibus apparut enfin sur leur gauche. Il etait a trois ou quatre cents metres de la falaise, parallelement a la paroi, et meme a cette distance ils ne le voyaient qu’en partie : un rideau gris-bleu rigide tendu devant eux. Puis Cirocco repera l’?il. Calvin siffla encore et l’?il pivota puis finit par se poser sur lui. Calvin se retourna pour expliquer :

« Il ne voit pas tres bien.

— Dans ce cas je prefererais rester hors de portee. Disons dans le comte voisin.

— Ce ne serait pas assez loin, remarqua Gaby avec une terreur respectueuse. Son cul doit y etre encore. »

Le nez disparut tandis qu’Omnibus continuait de passer. Et continuait, continuait, continuait de passer. Il etait apparemment interminable.

« Ou va-t-il ? demanda Cirocco.

— Il lui faut du temps pour s’arreter, expliqua Calvin. Il ne va pas tarder a se debiner. »

Cirocco et Gaby rejoignirent enfin Calvin au bord de la falaise pour assister a l’operation.

Omnibus la saucisse mesurait un bon kilometre de bout en bout. Il ne lui manquait qu’une croix gammee sur la queue pour ressembler a une replique agrandie du dirigeable allemand Hindenburg.

Non, decida Cirocco, ce n’etait pas totalement exact : fanatique de l’aerostation, elle avait activement participe au projet de la NASA d’en construire un presque aussi grand qu’Omnibus. A force de travailler avec les ingenieurs charges du projet elle connaissait par c?ur le dessin du LZ-129.

La forme etait identique : un cigare allonge au nez arrondi, avec une poupe effilee. Il y avait meme une sorte de nacelle suspendue en dessous quoique beaucoup plus en arriere que sur l’Hindenburg. La couleur differait, tout comme la texture du revetement. Il n’y avait aucune membrure apparente ; Omnibus etait lisse, comme les vieilles saucisses Goodyear, et maintenant qu’elle pouvait le voir en pleine lumiere il luisait avec une iridescence nacree, vaguement huileuse, sur sa teinte de fond gris-bleu.

Et l’Hindenburg n’avait pas de poils. Omnibus si ; le long d’un sillon ventral, une toison qui s’allongeait et s’epaississait vers le milieu pour se rarefier vers l’arriere. Un paquet de minces filaments pendait sous le nodule central, sous cette espece de nacelle.

Puis il y avait les yeux et les nageoires caudales. Cirocco vit un globe oculaire lateral et supposa qu’il devait y en avoir d’autres. La queue d’Omnibus n’avait que trois derives au lieu de quatre : un empennage vertical et deux ailerons. Cirocco les voyait s’inflechir tandis que la creature monstrueuse s’efforcait de tourner le nez dans leur direction tout en reculant sur la moitie de sa longueur. Les ailerons etaient fins et transparents, semblables aux surfaces portantes d’un planeur O’Neil a propulsion musculaire, et souples comme des meduses.

« Tu… euh, tu parles a cette chose ? demanda Cirocco.

— Couramment ». Il souriait a la saucisse. Cirocco ne l’avait jamais vu aussi heureux.

« C’est donc une langue facile a apprendre ? »

Il fronca les sourcils. « Non, je ne pense pas qu’on puisse le dire.

— Tu es ici depuis… combien de temps ? Sept jours ?

— Je te dis que je sais lui parler. Je sais un tas de choses sur lui.

— Dans ce cas, comment l’as-tu appris ? »

A l’evidence, la question le troublait.

« Je le savais en m’eveillant.

— Repete voir ?

— Je savais, c’est tout. La premiere fois que je l’ai vu, je savais deja tout sur lui. Lorsqu’il a parle, j’ai compris. Pas plus complique que ca. »

C’etait certainement plus complique que ca, Cirocco en etait persuadee. Mais il semblait en apparence peu enclin a approfondir la question.

Il fallut pres d’une heure a Omnibus pour se positionner et aborder la falaise en la touchant presque du nez. Pendant toute la duree de l’operation, Gaby et Cirocco s’etaient prudemment mises a distance. Elles se sentirent rassurees en decouvrant sa bouche. C’etait une fente d’un metre de large, ridiculement petite pour une creature de cette taille, situee vingt metres en dessous de l’?il anterieur. Sous la bouche se trouvait un autre orifice : un sphincter qui faisait office a la fois de soupape et de sifflet.

Un objet long et rigide jaillit de la bouche et se tendit jusqu’au sol.

« Allons – Calvin leur fit signe – montons a bord. »

Aucune des deux femmes ne parvenait a se decider. Elles le regarderent ahuries. Il parut exaspere puis sourit a nouveau.

« Je suppose que vous avez du mal a le croire, mais c’est vrai. J’en connais un bout sur ces creatures. J’ai meme deja fait une balade avec. Il est parfaitement cooperatif ; d’ailleurs il va dans la meme direction que nous. Et il n’y a aucun danger : il ne mange que des plantes, et encore en faible quantite. S’il mangeait trop, il coulerait. » Il posa le pied sur la longue passerelle et se dirigea vers l’entree.

« Sur quoi es-tu en train de marcher ? hasarda Gaby.

— Je suppose qu’on pourrait considerer ceci comme sa langue. »

Gaby pouffa mais son rire sonnait creux et s’etrangla dans une quinte de toux. « Tout ca, ce n’est pas un peu trop… voyons, Seigneur, Calvin ! Tu es la, tranquille, sur la langue de ce foutu machin et tu me demandes d’entrer dans sa bouche, dans sa bouche, bon Dieu. Je suppose que… appelons ca son gosier – qu’au fond de son gosier se trouve quelque chose qui n’est pas exactement un estomac mais remplit exactement le meme role. Et lorsque les sucs commenceront a nous inonder je suppose que tu auras une explication claire et nette pour ca aussi ?

— Eh Gaby, je t’ai promis qu’il n’y avait aucun danger…

— Non merci ! cria Gaby. Je suis peut-etre la derniere des idiotes mais personne ne me croirait assez bete pour aller me jeter dans la gueule d’un de ces foutus monstres. Seigneur ! Est-ce que tu sais ce que tu me demandes ? J’ai deja ete bouffee vivante une fois dans ce voyage. Et je ne vais pas encore me laisser faire. »

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