— Mais pourquoi ne nous as-tu pas appelees ? » demanda Cirocco.
Calvin brandit les restes de son casque.
« Je n’ai plus de micro », expliqua-t-il en extirpant l’extremite du fil coupe. « Je pouvais ecouter mais pas emettre. J’ai attendu. J’ai mange des fruits. Je me sentais tout simplement incapable de tuer le moindre animal. » Il ouvrit ses larges mains et haussa les epaules.
« Comment savais-tu que c’etait le bon endroit pour attendre ? demanda Gaby.
— Je n’en savais rien, ca c’est sur.
— Eh bien ! », dit Cirocco. Elle se claqua les cuisses et se mit a rire. « Eh bien, voyez-vous ca ! Juste quand on etait sur le point de desesperer de rencontrer quelqu’un d’autre, nous tombons sur toi. C’est trop beau pour etre vrai, hein, Gaby ?
— Hein ? Oh, ouais, c’est super.
— C’est chouette aussi de vous voir, les filles. Ca fait cinq jours maintenant que je vous ecoute. Ca fait plaisir d’entendre une voix familiere.
— Ca fait vraiment si longtemps ? »
Calvin tapota le chronometre digital a son poignet.
« Il continue de fonctionner a la perfection. Des que nous rentrerons j’enverrai une lettre au fabricant.
— A ta place, c’est a celui du bracelet que j’enverrais mes remerciements, dit Gaby. Le tien est en metal et le mien etait en cuir. »
Calvin haussa les epaules. « Je m’en souviens. Il coutait plus cher que mon salaire mensuel d’interne.
— Cela me parait toujours trop long. Nous n’avons dormi que trois fois.
— Je sais bien. Bill et August ont egalement les memes difficultes pour estimer le temps. »
Cirocco leva les yeux.
« Bill et August sont vivants ?
— Ouais, j’ai pu les ecouter. Ils sont en bas, au fond. Je peux vous indiquer l’endroit. Bill a une radio complete, tout comme vous. August n’a qu’un recepteur. Bill a releve quelques points de repere avant d’indiquer par radio comment le retrouver. Il est reste deux jours a attendre et August l’a rejoint tres vite. Maintenant ils appellent a intervalle regulier. Mais August ne reclame qu’April et elle pleure pas mal.
— Seigneur, haleta Cirocco. Je veux bien le croire. Tu n’as aucune idee de l’endroit ou se trouve April, ou Gene ?
— Je crois avoir entendu Gene une fois. Il pleurait, comme l’a dit Gaby. »
Cirocco reflechit, et fronca les sourcils.
« Pourquoi Bill ne nous a-t-il pas entendues, dans ce cas ? Il devait ecouter, lui aussi.
— Ce doit etre une question de visibilite radio, expliqua Calvin. La falaise faisait ecran. J’etais le seul a pouvoir entendre les deux groupes mais sans possibilite d’agir.
— Alors il devrait nous entendre maintenant, si…
— Ne t’excite pas. A cette heure-ci ils dorment et ne t’entendront pas. Ces ecouteurs font comme le bourdonnement d’un moucheron. Ils devraient se reveiller dans cinq ou six heures. » Son regard passa de l’une a l’autre. « Le mieux que vous ayez a faire, les filles, c’est de dormir un peu, vous aussi. Cela fait vingt-cinq heures que vous etes debout. »
Cette fois-ci, Cirocco n’eut aucun mal a le croire. Elle savait qu’elle ne tenait que par l’excitation du moment ; ses paupieres etaient lourdes. Mais elle ne pouvait pas ceder tout de suite.
« Et toi, Calvin ? Est-ce que tu as eu des problemes ? »
Il haussa un sourcil. « Des problemes ?
— Tu sais tres bien de quoi je veux parler. »
Il parut se replier sur lui-meme.
« Je ne veux pas en parler. Jamais. »
Elle prefera ne pas insister. Il semblait apaise, comme s’il etait parvenu a un
Gaby se leva et s’etira avec un enorme baillement.
« Moi, je leve la seance, dit-elle. Ou veux-tu t’etendre, Rocky ? »
Calvin se leva a son tour. « J’ai trouve un coin que j’ai prepare, leur dit-il. La-haut, dans l’arbre. Vous pouvez vous y mettre toutes les deux ; moi je resterai debout pour ecouter Bill. »
C’etait un nid d’oiseau fait de lianes et de brindilles. Calvin l’avait garni d’une substance duveteuse. Il y avait largement de la place mais Gaby choisit de rester tout pres, comme les fois d’avant. Cirocco se demanda si elle devait y mettre un frein mais jugea que cela n’avait guere d’importance.
« Rocky ?
— Quoi ?
— Je voudrais que tu sois prudente avec lui. »
Cirocco emergea de son demi-sommeil.
« Mmmmph ? Calvin ?
— Il lui est arrive quelque chose. »
Cirocco considera Gaby d’un ?il congestionne. « Essaie de dormir, Gaby, d’accord ? » Elle tendit la main pour lui tapoter la jambe.
« Fais gaffe, c’est tout », marmonna Gaby.
Si au moins il y avait quelque chose pour indiquer le matin, se dit Cirocco en baillant. Ca faciliterait le reveil. Quelque chose comme un coq ou les rayons rasants du soleil.
Gaby etait encore endormie. Elle se degagea de son etreinte et se dressa sur la large branche.
Calvin n’etait nulle part en vue. Le petit dejeuner etait a portee de bras : un fruit pourpre de la taille d’un ananas. Elle en prit un et le mangea, ecorces et pepins. Elle se mit a grimper.
C’etait plus facile qu’il n’y paraissait. Elle montait aussi aisement que sur une echelle. Pas a dire, une pesanteur d’un quart de G avait du bon et cet arbre etait ideal pour grimper : elle n’avait pas vu mieux depuis l’age de huit ans. Le tronc noueux offrait des prises lorsque les branches etaient rares. Elle ajouta quelques egratignures a sa collection mais c’est un prix qu’elle etait prete a payer.
Elle se sentait heureuse pour la premiere fois depuis son arrivee sur Themis. Elle ne comptait pas ses rencontres avec Gaby et Calvin car ces instants d’emotion avaient frole l’hysterie. Elle se sentait bien, tout simplement.
« Bon dieu, ca fait meme plus longtemps que ca », marmonna-t-elle. Elle n’etait pas du genre lugubre. Il y avait meme eu de bons moments a bord du
Mais bientot, elle ne pensa plus a rien pour se laisser entierement envahir par ses efforts : elle etait consciente de chacun de ses muscles, du moindre pouce de sa peau. Escalader un arbre, sans aucun vetement, lui procurait une etonnante sensation de liberte. Jusqu’a present sa nudite n’avait ete qu’une gene, un danger. Elle l’appreciait maintenant. Elle sentait sous ses orteils la rugueuse texture de l’arbre, la souplesse des branches. Elle en aurait yodle comme Tarzan.
A l’approche de la cime lui parvint un bruit nouveau. C’etait un craquement repete en provenance d’un point invisible derriere le feuillage jaune-vert, devant elle et quelques metres en dessous.
S’avancant avec prudence, elle s’allongea sur une branche horizontale pour regarder dans le vide.
Un mur gris-bleu se dressait devant elle. Elle n’avait aucune idee de ce que cela pouvait etre. Le craquement se reproduisit, plus fort cette fois-ci, et legerement en surplomb. Un amas de branches brisees passa devant elle avant de disparaitre dans le vide. Puis, sans avertissement, l’?il apparut.
« Aoh ! » Le hurlement lui avait echappe. Avant meme d’avoir realise elle se retrouva trois metres en arriere, projetee par le mouvement de l’arbre, et regardant fixement cet ?il monstrueux. Il etait aussi large que ses bras etendus, luisant d’humidite, et etonnamment humain.
Il cligna.
Une fine membrane se contracta depuis l’exterieur, pareille a l’iris d’un appareil photographique, puis se rouvrit, litteralement en un clin d’?il.
