vu ?
— C’est parce que tu n’as pas de miroir. »
Gaby demeura intarissable pendant des heures ; elle n’aimait pas que Cirocco s’eloigne d’elle. Elles s’etaient deplacees vers une position moins en vue, pour aller s’asseoir au pied d’un arbre, Cirocco adossee au tronc et Gaby appuyee contre elle.
Elle lui raconta son periple le long de la riviere mais le sujet sur lequel elle voulait sans cesse revenir – ou dont elle ne pouvait se liberer – etait son experience dans les entrailles de la creature. Pour Cirocco cela ressemblait a un reve prolonge qui n’avait guere de rapport avec sa propre experience mais peut-etre fallait-il l’attribuer au manque de termes adequats.
« Je me suis reveillee dans l’obscurite plusieurs fois, tout comme toi, dit Gaby. Et a ce moment j’etais incapable de sentir, de voir ou d’entendre quoi que ce soit, et je n’avais aucune envie de m’eterniser ainsi.
— Je revenais sans cesse a mon passe. Il etait d’un realisme extreme. Je pouvais… le ressentir entierement.
— Moi aussi, dit Gaby. Mais ce n’etait pas une repetition. Tout etait nouveau.
— Est-ce que tu savais toujours ou tu etais ? Pour moi, ce fut cela le pire : me rappeler pour oublier ensuite. Je ne sais pas combien de fois ca m’est arrive.
— Si, moi je savais toujours ou j’etais. Mais je commencais a en avoir marre d’etre moi-meme, si cela peut avoir un sens. Les possibilites sont tellement limitees.
— Que veux-tu dire par la ? »
Gaby eut un geste hesitant, comme si ses mains voulaient saisir le vide. Elle abandonna et se tourna dans les bras de Cirocco pour la regarder longuement dans les yeux. Puis elle reposa la tete entre les seins de Cirocco. Elle en fut troublee mais la chaleur et la camaraderie de cette intimite etaient trop agreables. Elle baissa les yeux sur le crane de Gaby et dut se retenir d’y deposer un baiser.
« J’y suis restee vingt ou trente ans, enonca Gaby avec calme. Et ne viens pas me dire que c’est impossible. Je sais pertinemment qu’une telle duree ne s’est pas ecoulee dans le reste de l’univers. Je ne suis pas dingue.
— Je n’ai jamais dit ca. » Cirocco lui caressa les epaules et son tremblement cessa.
« Quoique… je ne puisse pas soutenir le contraire non plus. Jusqu’a present je n’avais jamais eu besoin qu’on me cajole pour m’empecher de pleurer. Je suis desolee.
— Ca ne me gene pas », murmura Cirocco, et c’etait vrai. Il lui etait, s’apercut-elle, etonnamment facile de susurrer des paroles de reconfort a l’oreille de l’autre femme. « Gaby, aucun d’entre nous n’aurait pu traverser ces epreuves sans en etre marque. J’ai pleure pendant des heures. J’ai vomi. Cela peut me reprendre et dans ce cas j’aimerais que tu prennes soin de moi.
— Je le ferai, ne t’inquiete pas pour ca. » Elle parut se detendre un peu plus.
« Le temps reel n’a pas d’importance, finit par dire Gaby. C’est le temps interne qui importe. Et cette horloge me dit que j’ai passe des annees la-dedans. Je suis montee au paradis par un Bon Dieu d’escalier de cristal et, aussi sur que je suis assise ici, j’en vois encore chaque marche, je sens les nuages le fouetter, j’entends mes pieds grincer sur le verre. Et c’etait un paradis hollywoodien avec tapis rouge sur les trois ou quatre derniers kilometres, des portes d’or hautes comme des gratte-ciel et des gens avec des ailes. Et je n’y croyais pas, mais vois-tu, j’y croyais pourtant. Je savais que je revais, je savais que c’etait ridicule et en fin de compte, lorsque je n’en ai plus voulu, le reve disparut. »
Elle bailla et rit doucement.
« Pourquoi je te raconte tout ca ?
— Pour t’en debarrasser, peut-etre. Ca te fait du bien ?
— Un peu. »
Sur ce, elle devint plus calme et Cirocco crut qu’elle s’etait endormie. Mais non : elle fremit et se nicha plus profondement contre sa poitrine.
« J’ai eu tout le temps de m’observer a loisir, dit-elle d’une voix pateuse. Ca ne m’a pas plu : j’en venais a me demander ce que je faisais de moi-meme. Un probleme qui ne m’avait auparavant jamais preoccupee.
— Qu’est-ce qui ne te plaisait pas en toi ? lui demanda Cirocco. Moi je t’aimais plutot bien.
— Vrai ? Je ne vois pas ce que tu me trouvais. D’accord, je ne genais personne, j’etais capable de me debrouiller toute seule. Mais a part ca ? Quoi de bien ?
— Tu faisais tres bien ton boulot. Je ne te demandais rien de plus. Tu fais partie de l’elite sinon tu n’aurais pas ete recrutee pour la mission. »
Gaby soupira. « A vrai dire, ca ne m’impressionne pas. Je veux dire que pour atteindre ce niveau j’ai du sacrifier presque tout ce qui fait un etre humain. Comme je disais, j’ai vraiment fait de l’introspection.
— Et qu’as-tu decide ?
— En premier lieu, de laisser tomber l’astronomie.
— Gaby ?
— C’est la verite. Et puis merde. Nous ne sortirons jamais d’ici et il n’y a pas d’etoiles a contempler. De toute facon il m’aurait fallu trouver une autre occupation. Et cela ne s’est pas fait d’un coup. J’ai eu le temps, tout le temps, pour changer d’avis. Tu sais, je n’ai meme pas un amant, nulle part. Pas meme un ami.
— Je suis ton amie.
— Non. Pas comme je l’entends. Les gens me respectaient pour mon travail, les hommes me desiraient pour mon corps. Mais je ne me suis jamais fait d’amis, meme quand j’etais gosse. Pas des amis auxquels on peut ouvrir son c?ur.
— Ce n’est pas aussi difficile.
— J’espere que non. Parce que je vais devenir une autre personne. Je parlerai aux gens de mon moi veritable. C’est la premiere fois que je puis le faire car pour la premiere fois je me connais vraiment moi-meme. Et j’aimerai. Je m’occuperai de mon prochain. Et j’ai l’impression que tu es la premiere. » Elle leva la tete et sourit a Cirocco.
« Que veux-tu dire ? » Cirocco fronca legerement les sourcils. « Cela me fait tout drole et je l’ai ressenti des que je t’ai vue. Elle reposa la tete. Je crois que je t’aime. » Cirocco en resta muette, puis elle se forca a rire.
« Eh, mon chou, tu te crois encore dans ton paradis hollywoodien. Le coup de foudre, ca n’existe pas. Il faut du temps. Gaby ? »
Plusieurs fois elle essaya de lui parler mais soit elle s’etait endormie, soit elle faisait parfaitement semblant. De guerre lasse, elle s’adossa contre l’arbre.
« Oh ! Seigneur ! »
Chapitre 6.
Une idee judicieuse eut ete de monter la garde. Tout en essayant d’emerger du sommeil, Cirocco se demanda pourquoi depuis son arrivee sur Themis elle avait si rarement fait ce qui etait judicieux. Il leur faudrait s’accoutumer a cette etrange absence de temps. Elles ne pouvaient plus continuer a marcher ainsi jusqu’a l’epuisement.
Gaby dormait en sucant son pouce. Cirocco tenta de se lever sans la deranger. En vain. Elle geignit puis ouvrit les yeux.
« Es-tu aussi affamee que moi ? » demanda-t-elle avec un baillement.
« Difficile a dire.
— Tu crois que ce sont les baies ? Peut-etre qu’elles ne sont pas bonnes.
— Impossible d’en juger si vite. Mais jette un ?il par la. Ca pourrait bien etre le petit dejeuner. »
Gaby regarda dans la direction que lui indiquait Cirocco. Un animal s’abreuvait au ruisseau. Tandis qu’elles l’observaient il leva la tete et les considera. Il n’etait pas a plus de vingt metres. Cirocco se raidit, prete a toute eventualite. La creature cligna des yeux et baissa la tete.
« Un kangourou a six pattes, dit Gaby. Et sans oreilles. »
C’etait une description correcte. L’animal etait couvert d’un pelage ras ; il etait pourvu de deux longues pattes arriere – quoique pas aussi grandes que celles d’un kangourou. Les deux paires de pattes avant etaient plus
