— Moi, un peu, hasarda Gaby.
— Eh bien, tu seras notre pilote. Change de place avec moi. » Elle lacha le gouvernail et se dirigea avec precaution vers l’avant. Elle s’adossa, s’etira et croisa les mains derriere la nuque. « Je prendrai les decisions importantes », leur dit-elle dans un enorme baillement. « Ne me derangez pas a moins d’un typhon. » Elle ferma les yeux sous un concert de huees.
La Clio etait longue, sinueuse et lente. Au milieu, leurs rames de quatre metres ne touchaient pas le fond. Lorsqu’ils les laissaient trainer dans l’eau ils pouvaient sentir des objets les heurter. Ils ne surent jamais de quoi il s’agissait. Ils maintenaient le
Cirocco n’avait envisage d’aborder que pour le ravitaillement – operation qui ne leur prit jamais plus de dix minutes. En revanche, le guet ne s’etait pas avere une reussite : trop souvent le
Ils avaient decide de camper toutes les quinze ou vingt heures. Cirocco etablit un roulement pour laisser en permanence deux personnes eveillees lorsqu’ils naviguaient et une lorsqu’ils campaient.
La Clio sinuait sur un terrain presque plat, tel un serpent dope au Nembutal. Il leur arrivait de bivouaquer a moins d’un kilometre en ligne droite de leur campement precedent. Sans le cable de soutenement arrime au sol en plein centre d’Hyperion ils auraient perdu tout sens de l’orientation. Cirocco savait, grace a leur reconnaissance aerienne, qu’ils auraient le cable a l’est longtemps apres le confluent avec l’Ophion.
Le cable etait toujours la, tel un inimaginable gratte-ciel qui montait et semblait basculer vers eux avant de disparaitre au travers du toit vers l’espace. Ils passeraient non loin de lui sur leur route menant aux cables inclines tendus vers le rayon a la verticale de Rhea. Cirocco esperait pouvoir l’examiner de pres.
Leur existence prit un tour routinier. Bientot ils travaillaient sans faille comme une equipe, sans presque avoir besoin de se parler. La plupart du temps, il n’y avait pas grand-chose a faire hormis guetter les barres de sable. Gaby et Bill passaient beaucoup de temps a ameliorer les vetements de chacun. L’un et l’autre etaient devenus habiles au maniement des aiguilles en os. Bill rafistolait en permanence le gouvernail et s’employait a rendre l’interieur du navire plus confortable.
Cirocco passait le plus clair de son temps a revasser en regardant passer les nuages. Elle envisageait les differents moyens d’atteindre le moyeu et tentait d’anticiper les problemes mais c’etait une bien futile occupation. Les possibilites etaient trop variees pour autoriser une prevision raisonnable. Elle preferait de loin retourner a ses reveries.
Elle finit par chanter et les surprit l’un et l’autre. Elle avait pris des cours de chant et de piano pendant dix ans dans son enfance et meme avait envisage une carriere lyrique avant que ne la saisisse le demon de l’espace. Personne ne l’avait su avant le voyage du
Bill fabriqua un luth a partir d’une coque de noix, de fils de parachute et d’une peau de sourieur. Il apprit a en jouer et Gaby se joignit a eux avec un tambourin en coque de noix. Cirocco leur enseigna quelques chansons en leur fixant les harmonies : Gaby faisait une soprano passable, Bill un tenor detonant.
Ils chanterent les chansons a boire des bars de O’Neil I, des chansons du hit-parade, des airs de dessins animes et de vieux films. L’un devint rapidement leur prefere compte tenu des circonstances. Il parlait d’une chaussee de briques jaunes [3] et du merveilleux magicien d’Oz. Ils le braillaient tous les matins en levant le camp, et criaient de plus belle lorsque la foret leur repondait par ses cris.
Plusieurs semaines s’ecoulerent avant qu’ils n’atteignent l’Ophion. Leur paisible routine ne fut interrompue qu’a deux reprises seulement.
Le premier incident survint trois jours apres leur depart lorsqu’un ?il, au bout d’un long pedoncule, jaillit de l’eau a moins de trois metres du
Ils se mirent a ramer vers la berge sitot qu’ils apercurent la creature. L’?il etait pointe vers eux et ne trahissait ni interet ni emotion : il se contentait de les regarder fixement. Il ne parut guere s’emouvoir de leur fuite. Il regarda pendant deux a trois minutes puis disparut aussi rapidement qu’il avait surgi.
Une fois a terre, tous s’accorderent pour estimer qu’il n’y avait pas grand-chose a faire. La creature ne s’etait pas montree hostile – ce qui ne presageait toutefois rien de son attitude future. Mais il n’etait pas question d’interrompre leur expedition simplement a cause des gros poissons qui peuplaient la riviere.
Ils ne tarderent pas a voir d’autres yeux et finirent meme par s’y habituer. Ils ressemblaient tellement a des periscopes que Bill les surnomma des U-boote.
Quant au second incident, ils y etaient plus prepares car il s’etait deja produit auparavant : c’etait cet enorme gemissement que Calvin avait baptise Lamentation de Gaia.
Ils avaient eu suffisamment de temps avant le pire de la tempete pour faire accoster le
Les conditions d’observation n’etaient pas ideales avec cette bourrasque qui lui fouettait le visage tandis que les nuages roulaient au-dessus d’eux, pourtant elle parvint a entrevoir la progression de la tempete en provenance d’Ocean. Elle descendait du toit : les nuages se deversaient par le vaste cone surmontant la mer gelee, tel le souffle glace de Dieu. Le vent venait frapper la couche de glace en soulevant des tornades que la distance rendait minuscule mais qui devaient s’averer gigantesques.
Cirocco pouvait voir au travers des nuages qui se ruaient sur Hyperion les cables de soutenement inclines reliant le sol au ciel au-dessus d’ocean. S’ils oscillaient dans le vent, leur mouvement demeurait trop lent pour etre percu, mais il ne faisait aucun doute qu’ils devaient subir des contraintes enormes. De ces cables s’ecoulait un fin rideau de brume grise. En la voyant ainsi se deverser dans l’angle forme par le cable avec le sol elle dut faire un effort pour comprendre que les particules formant cette bruine, vues d’une telle distance, devaient etre aussi grosses que des arbres. Puis les nuages obscurcirent toute vision et la neige se mit a tomber. Peu apres la riviere devint agitee et son niveau monta presque a hauteur du
Elle comprit qu’elle voyait a l’?uvre une partie du systeme eolien de Gaia et se demanda par quel moyen l’air etait aspire a l’interieur du rayon et quel mecanisme le refoulait ensuite. Elle s’interrogea egalement sur la violence d’un tel processus. Les observations de Calvin faisaient remonter a dix-sept jours la derniere Lamentation ; elle esperait qu’un delai identique s’ecoulerait avant la prochaine.
Comme la fois precedente, la vague de froid ne se prolongea pas plus de six ou sept heures et la neige ne se maintint pas. Ils supporterent mieux l’epreuve grace aux vetements en toile de dirigeable qui se revelerent plus efficaces que leur aspect ne le laissait presager car ils faisaient office de coupe-vent.
Le trentieme jour apres leur emergence fut marque par deux faits : l’un qui se produisit et l’autre qui ne se produisit pas.
Le premier etait leur arrivee au confluent de la Clio et du puissant fleuve Ophion. Ils etaient alors loin dans le sud d’Hyperion, a mi-distance du cable vertical central et de son homologue meridional qui maintenant les dominaient l’un et l’autre.
L’Ophion etait bleu-vert, plus large et plus rapide que la Clio. Il aspira le
