chirurgie. Il transpirait en abondance. Berceuse l’epongea et son regard lui montra de la gratitude. « Peux-tu m’approcher cette lampe ? »

Gaby deplaca la lampe vacillante. Elle projetait sur les murs l’ombre immense de ses jambes. Cirocco percut le cliquetis metallique des instruments qu’on prenait dans le bac de sterilisation puis sentit la curette racler contre le speculum.

Calvin aurait voulu des instruments en acier inoxydable mais les Titanides etaient incapables d’en fabriquer. Berceuse et lui avaient travaille avec les meilleurs artisans pour confectionner des instruments en laiton qui pussent le satisfaire.

« Ca fait mal, gemit Cirocco.

— Tu lui fais mal », expliqua Gaby comme si Calvin etait incapable de comprendre l’anglais.

« Gaby, ou tu te tais ou je vais devoir trouver quelqu’un d’autre pour me tenir la lampe. » Cirocco ne l’avait jamais entendu s’exprimer aussi sechement. Il fit une pause et s’essuya le front avec sa manche.

La douleur n’etait pas intense mais persistante, et difficile a localiser, un peu comme pour un mal d’oreille. Elle pouvait entendre et sentir l’action de la curette et cela la faisait grincer des dents.

« Je l’ai, dit Calvin, doucement.

— Tu as quoi ? Tu peux le voir ?

— Ouais. Tu etais bien plus avancee que je ne le pensais. Une chance que tu aies insiste pour qu’on le fasse. » Il reprit son curetage, en s’interrompant parfois pour nettoyer son instrument.

Gaby se detourna pour examiner quelque chose dans la paume de sa main. « Ca a quatre jambes », murmura-t-elle et elle fit mine de s’approcher de Cirocco.

« Je ne veux pas voir ca. Enlevez-moi ca d’ici !

— Pourrais-je regarder ? chanta Berceuse.

— Non ! » Elle luttait contre la nausee et, incapable de chanter sa reponse a la Titanide, hocha vigoureusement la tete. « Gaby, detruis ca. Tout de suite, tu m’as entendue ?

— C’est fait, Rocky. »

Cirocco laissa echapper un profond soupir qui se mua en sanglot. « Je ne voulais pas te crier dessus. Berceuse m’a dit qu’elle voulait le voir. J’aurais probablement du la laisser faire. Peut-etre en aurait-elle su l’origine. »

Cirocco assurait qu’elle etait capable de marcher mais les conceptions medicales des Titanides exigeaient force caresses, chaleur et chansons de reconfort. Berceuse la transporta par les rues poussiereuses jusqu’aux quartiers que les Titanides lui avaient reserves. Elle lui chanta l’air destine au reconfort des detresses mentales lorsqu’elle la coucha. Il y avait deux lits vides pres du sien.

« Bienvenue a l’hopital veterinaire », l’accueillit Bill. Elle parvint a sourire faiblement tandis que Berceuse arrangeait les couvertures.

« Votre ami plein d’humour grince encore des plaisanteries ? chanta Berceuse.

— Oui, il appelle ceci l’endroit-ou-l’on-soigne-les-animaux.

— Il devrait avoir honte. La medecine est la meme pour tout le monde. Buvez ceci et vous vous detendrez. »

Cirocco s’empara de la gourde et but longuement. Le liquide la brula interieurement en repandant sa chaleur dans tout son corps. Les Titanides buvaient des boissons fermentees pour les memes raisons que les etres humains : c’etait l’une des plus agreables decouvertes de ces six derniers jours.

« J’ai comme l’impression de m’etre fait taper sur les doigts, dit Bill. Je reconnais cette intonation maintenant.

— Elle t’adore, Bill, meme quand tu es impossible.

— J’esperais te remonter le moral.

— C’etait une tentative interessante. Bill, ca avait quatre jambes.

— Ouille ! Et moi qui fais des plaisanteries sur les animaux. » Il s’approcha pour lui prendre la main.

« Ca va bien. C’est fini maintenant, et tout ce que je veux, c’est dormir. »

Ce qu’elle fit, apres avoir encore bu deux grandes lampees.

Gaby passa la premiere heure apres son operation a repeter a tout le monde qu’elle se sentait bien, puis elle vomit et resta fievreuse pendant deux jours. August traversa l’epreuve sans en etre aucunement affectee. Cirocco etait endolorie mais en bonne sante.

Bill se portait bien puisqu’il se retablissait mais Calvin jugea que l’os n’avait pas ete remis convenablement.

« Alors combien de temps encore cela va-t-il prendre ? » demanda Bill. Ce n’etait pas la premiere fois qu’il posait cette question. Il n’y avait rien a lire, pas de television a regarder ; rien qu’une fenetre donnant sur une rue sombre de Titanville. Il ne pouvait parler a ses infirmieres, sinon en petit negre : Berceuse apprenait l’anglais, mais avec une extreme lenteur.

« Au moins deux semaines encore, repondit Calvin.

— J’ai l’impression de pouvoir marcher tout de suite.

— Tu en serais probablement capable et c’est bien la le danger : ta jambe se briserait comme une allumette. Non, je ne te laisserai pas te lever, meme avec des bequilles, avant quinze jours.

— Et si on le sortait ? proposa Cirocco.

— Aurais-tu envie de sortir, Bill ? »

Ils sortirent donc Bill et son lit dans la rue pour le deposer a quelque distance de la sous l’un de ces arbres en parasol qui rendaient Titanville invisible de haut et leur fournissait le meilleur semblant de nuit depuis leur exploration de la base du cable. Les Titanides eclairaient en effet leurs demeures et leurs rues en permanence.

« As-tu vu Gene aujourd’hui ? demanda Cirocco.

— Ca depend de ce que tu entends par aujourd’hui, remarqua Calvin avec un baillement. C’est toujours toi qui as ma montre.

— Mais tu ne l’as pas vu ? »

Calvin fit un signe de denegation. « Pas depuis un bout de temps.

— Je me demande ce qu’il fabrique. »

Calvin avait decouvert Gene alors qu’il suivait l’Ophion, dans un defile sinueux traversant la chaine des monts Nemesis de Crios, la zone diurne immediatement a l’ouest de Rhea. Il disait avoir emerge dans la zone crepusculaire et n’avoir cesse de marcher depuis, dans l’espoir de rejoindre les autres.

Lorsqu’on lui demandait ce qu’il avait fait, il se contentait de repondre par « survivre ». Cirocco n’en doutait pas mais se demandait simplement ce qu’il entendait par la. Il balayait son experience de privation sensorielle en expliquant qu’il s’etait inquiete au debut mais s’etait calme une fois qu’il eut compris la situation.

Cirocco, la non plus, n’etait guere satisfaite par une telle explication.

Au debut, elle se rejouit d’avoir enfin quelqu’un qui fut, semblait-il, aussi peu affecte qu’elle. Gaby geignait toujours dans son sommeil. Bill avait des trous de memoire, quoiqu’il se remit lentement. August faisait de la depression chronique a tendance suicidaire. Calvin etait heureux mais preferait la solitude. Gene et elle etaient les deux seuls en apparence relativement inchanges.

Elle savait pourtant que le mystere l’avait touchee lors de son sejour dans l’obscurite : elle etait capable de chanter aux Titanides. Elle sentait que Gene avait du subir plus qu’il n’en voulait bien reveler et se mit donc a en guetter des indices.

Il souriait tout le temps. Ne cessait d’assurer qu’il se sentait en pleine forme, meme lorsqu’on ne lui demandait rien. Il etait amical. Par moments, il en faisait trop, mais en dehors de ca il semblait parfaitement normal.

Elle decida d’aller le trouver pour tenter une fois encore de parler avec lui de ses deux mois d’absence.

Elle aimait Titanville.

Il faisait bon sous les arbres : comme dans Gaia la chaleur provenait du sol, les frondaisons avaient un effet de serre. C’etait une chaleur seche ; pieds nus et en chemisette legere, Cirocco se trouvait parfaitement a l’aise. Les rues etaient plaisamment eclairees par des lanternes en papier qui lui rappelaient leurs homologues

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