« Arretez donc ce truc, bon Dieu ! » glapit Cirocco, puis elle le chanta en titanide. Cela ne fit aucune difference. Les deux creatures attelees a l’avant foncaient vers le champ de bataille et rien n’aurait pu les arreter. L’une d’entre elles brandissait au-dessus de sa tete une epee et hurlait comme un demon.
Cirocco claqua l’une des Titanides sur la croupe et faillit se faire scalper d’un revers d’epee. Gardant la tete baissee elle se pencha vers les n?uds qui attelaient les Titanides au chariot.
« Gaby, donne-moi ce machin, grouille. » L’epee vola dans les airs, la garde la premiere et atterrit a ses pieds. Elle entreprit de trancher les brides de cuir. La premiere lacha, puis la seconde.
Les Titanides ne remarquerent meme pas cette perte. Elles distancerent rapidement le chariot qui finit sa course sans douceur contre un rocher.
« Quel etait tout ce…
— Je ne sais pas. Tout ce que l’on a pu me dire c’est de me baisser. Aide-moi a sortir Bill, veux-tu ? »
Il etait eveille et ne semblait pas blesse. Il regarda le ciel tandis qu’elles le remettaient sur le brancard.
« Doux Jesus ! » dit-il juste assez fort pour couvrir les Piaillements des Titanides. « Ils sont en train de se faire massacrer la-haut. »
Cirocco leva les yeux au moment meme ou l’une des creatures volantes tranchait trois suspentes au-dessus de l’une des Titanides. Le parachute se mit en torche. La Titanide tomba comme une pierre derriere une colline basse vers l’ouest.
« C’est ca, leurs anges ? » se demanda Bill.
Pour les Titanides, c’etaient les anges de la mort. De forme humaine, mais avec des ailes couvertes de plumes de sept metres d’envergure, les anges avaient transforme en abattoir l’atmosphere paisible d’Hyperion. Tous les parachutes eurent bientot disparu du ciel.
La bataille se poursuivait derriere la colline, hors de vue. Les Titanides grincaient comme des ongles sur un tableau noir, tandis qu’au-dessus resonnait une plainte lugubre, celle des anges sans doute.
« Derriere toi ! » avertit Gaby. Cirocco se tourna vivement.
Un ange arrivait de l’est en silence. Il rasait le sol, ailes immobiles, grossissant a une vitesse incroyable. Elle vit l’epee dans sa main gauche, elle vit ce visage humain deforme par une avidite sanguinaire, les larmes qui jaillissaient du coin des yeux, les muscles qui se nouaient pour ramener l’epee en arriere…
Il leur passa au-dessus et battit des ailes pour franchir la colline basse. Leur extremite touchait le sol en soulevant des tourbillons de poussiere.
« Rate, dit Gaby.
— Assieds-toi, lui dit Cirocco. Tu fais une cible ideale, a rester debout comme ca. Et il ne t’a pas ratee ; il a change d’avis au dernier moment : je l’ai vu interrompre son mouvement.
— Pourquoi a-t-il fait ca ? » Elle s’accroupit pres de Cirocco et scruta l’horizon.
« Je l’ignore. Fort probablement parce que tu n’as pas quatre jambes. Mais le prochain pourrait ne pas etre aussi observateur. »
Elles virent un nouvel ange approcher sous un angle legerement different. Il fendait l’air, les jambes serrees ; derriere ses pieds une maniere d’empennage etait etendu. Les ailes bougeaient a peine pour entretenir son essor. Cirocco n’avait jamais vu pareil exemple de grace et d’economie de mouvements.
Elles en observerent un troisieme, en recherche de vitesse par un pique droit vers le sol. Il opera une ressource a l’ultime instant et frola le sol avant de disparaitre derriere la crete. Il aurait coupe le souffle et fait palir n’importe quel as du rase-mottes.
« Ils sont vraiment bons, murmura Cirocco.
— Je n’aimerais pas les rencontrer en combat aerien, approuva Gaby. Ils me flanqueraient une deculottee. »
Un vent glace s’etait leve de l’est, soulevant des tourbillons de poussiere sur le sol sec.
Alors les Titanides chargerent en contournant la colline, suivies par une escadrille d’anges. Cirocco reconnut Berceuse, Clarinette et Foxtrot. L’anterieur droit de Clarinette etait macule de sang. Les Titanides maniaient des lances en bois a pointe de laiton et des epees de bronze.
Elles ne clamaient plus leur chant guerrier mais l’ardeur brillait toujours dans leurs yeux. La vapeur s’echappait de leurs narines et la sueur luisait sur les peaux nues. Elles foncerent dans un bruit de tonnerre puis firent volte-face pour affronter les anges.
« Elles prennent le chariot comme couverture, s’exclama Gaby. Nous allons etre prises entre deux feux. Filons, vite !
— Et Bill ? » cria Cirocco.
L’espace d’un instant, les yeux de Gaby se riverent aux siens. Elle semblait prete a parler puis elle grogna de maniere inintelligible et lui arracha son epee. Avec un courage proprement insense, elle vint se placer a l’arriere du chariot pour faire face a la ruee des anges. Une fois encore, Cirocco ne la voyait plus que de dos, unique rempart entre son amour et l’imminent danger.
Les anges l’ignorerent.
Elle se tenait l’arme prete mais ils contournerent les flancs du chariot pour se ruer sur les Titanides postees de l’autre cote.
Le fracas etait incroyable. Le hululement des anges se melait aux cris percants des Titanides tandis que des dizaines d’ailes geantes battaient l’air.
Une forme monstrueuse emergea du nuage de poussiere, un cauchemar teinte de brun et de noir dont les ailes battaient comme des ombres vivantes. Aveugle, agitant en tous sens son epee et sa lance, l’ange essayait de retrouver son equilibre. Il ne semblait pas plus grand qu’un enfant de dix ans. Un sang noir s’ecoulait d’une blessure a son flanc.
Il etait au-dessus d’elles lorsqu’il projeta sa lance. La pointe metallique traversa la manche de Gaby et vint se ficher dans le plancher du chariot en vibrant comme la corde d’un arc. Mais l’ange etait deja passe et de son cou depassait la hampe de bois d’un javelot. Il tomba et Cirocco ne vit plus rien.
Aussi vite qu’elle avait debute, la bataille etait terminee. Les hululements changerent de tonalite et les anges prirent leur essor et s’eloignerent ; ils n’etaient deja plus que des silhouettes ailees, loin dans les airs, foncant vers l’est.
Au sol, une grande agitation regnait pres du chariot : les trois Titanides etaient en train de pietiner le corps de l’ange tombe a terre. Il eut ete difficile de reconnaitre que le cadavre avait jamais eu forme humaine. Cirocco detourna les yeux, malade de voir ce sang et cette rage meurtriere sur le visage des Titanides.
« A ton avis, qu’est-ce qui les a fait fuir ? demanda Gaby. Encore quelques minutes et ils les auraient taillees en morceaux.
— Ils ont du voir quelque chose que nous ignorons », dit Cirocco.
Bill regardait vers l’ouest.
« La, leur dit-il en pointant le doigt. Quelqu’un arrive. »
Cirocco reconnut deux silhouettes familieres : Cornemuse et Banjo, les deux bergers, qui s’approchaient au galop.
Gaby eut un rire amer. « Tu devrais nous trouver mieux : l’une de ces gamines n’a que trois ans a peine, au dire de Rocky.
— La », repeta Bill, indiquant cette fois la direction opposee.
Et derriere la crete apparut une vague de Titanides, en une cavalcade bariolee.
Chapitre 16.
Six jours etaient passes depuis l’attaque des anges. Soixante et un jours depuis leur emergence sur Gaia. Cirocco etait etendue sur une table basse, les pieds appuyes sur des etriers improvises. Quelque part en dessous se trouvait Calvin, mais elle refusait de le regarder. Berceuse, la guerisseuse titanide, chantait en regardant se derouler l’operation. Son chant se voulait apaisant mais c’etait un bien mince reconfort.
« Le col est dilate, annonca Calvin.
— J’aimerais autant ne pas en entendre parler.
— Desole. » Il se redressa un instant et Cirocco apercut son front et ses yeux au-dessus du masque de
