— Bordel, je croyais juste leur montrer quelques bricoles. Comme cette carte. Pas de strategie sans carte. Il leur faudrait egalement quelques tactiques nouvelles mais… »

Maitre-Chanteur poussa le sifflement aigu qui chez lui tenait lieu de raclement de gorge. Cirocco se rendit compte qu’ils l’avaient ignore.

« Pardonnez-moi, entonna-t-il. Ce dessin est certes chose admirable. Je le ferai reproduire sur ma poitrine a l’occasion du prochain jamboree entre les trois cites. Mais nous parlions de moyens de tuer les anges. J’aimerais en savoir plus sur cette poudre de violence grise que vous mentionniez tout a l’heure.

— Seigneur, Gene ! » explosa Cirocco, puis elle maitrisa son intonation. « Maitre-Chanteur, mon ami, qui manie fort mal votre chant, s’est fort certainement mal exprime. J’ignore tout d’une telle poudre. »

Les yeux de Maitre-Chanteur etaient deux lacs de douceur. « Eh bien, faute de poudre, parlez-moi donc de ce dispositif Permettant de lancer des javelots plus vite que ne peut le faire le bras.

La aussi, vous devez avoir mal compris. Patientez encore un instant, voulez-vous ? » Elle se tourna vers Gene, en essayant de conserver son calme. « Gene, sors d’ici. Je te parlerai plus tard.

— Rocky, tout ce que je desire faire est…

— C’est un ordre, Gene. »

Il hesita. Elle etait entrainee au combat a main nue, elle avait plus d’allonge que lui mais il avait aussi de l’entrainement et sa force etait superieure. Elle n’etait pas certaine de pouvoir le battre, mais semblait prete a essayer.

Il y eut un instant de flottement. Puis Gene se decrispa, frappa la table du plat de la main et sortit a grandes enjambees. Maitre-Chanteur avait suivi toute la scene sans en perdre une miette.

« Je suis desole si j’ai provoque quelque fausse note entre vous et votre ami, chanta la Titanide.

— Ce n’etait pas de votre faute. » Elle avait les mains glacees, maintenant que la confrontation etait terminee. « Je… ecoutez, Maitre-Chanteur – elle chantait sur le mode reserve aux egaux – lequel croyez-vous ? Gene, ou moi ?

— Soyons francs, Ro-Co. Vous aviez l’air de quelqu’un qui aurait quelque chose a cacher. »

Cirocco se mordait les phalanges en se demandant que faire. La Titanide etait sure qu’elle mentait, mais que savait-elle au juste ?

« Vous avez raison, conceda-t-elle enfin. Nous possedons une poudre de violence, assez puissante pour detruire cette ville entiere. Nous detenons le secret de moyens de destruction dont la simple evocation m’emplit de honte ; des choses qui pourraient percer un trou dans votre monde et faire s’echapper l’air que vous respirez dans le vide glace de l’espace.

— Nous n’avons nul besoin de cela, chanta Maitre-Chanteur, l’air toutefois interesse. La poudre suffira amplement.

— Je ne puis vous en donner : nous n’en avons pas apporte avec nous. »

La Titanide avait a l’evidence soigneusement considere sa reponse avant de la chanter enfin.

« Votre ami Gene pensait qu’il etait possible de fabriquer ces choses. Nous sommes habiles dans l’art du bois et dans la chimie des choses vivantes. »

Cirocco soupira. « Il a probablement raison. Mais nous ne pouvons vous donner les secrets. »

Maitre-Chanteur resta silencieux.

« Mes sentiments personnels ne font rien a l’affaire, expliqua-t-elle. Ceux qui sont au-dessus de moi, les sages de mon espece, ont decrete qu’il en serait ainsi. »

Maitre-Chanteur haussa les epaules. « Si vos aines vous l’ordonnent, vous n’avez guere le choix.

— Je suis heureuse que vous voyiez les choses ainsi.

— Oui. » Il fit une pause, choisissant a nouveau soigneusement ses notes. « Votre ami Gene n’a pas autant de respect pour ses anciens. Si je le lui redemandais, il pourrait me reveler les choses dont j’ai besoin pour avoir la victoire. »

Elle defaillit mais essaya de n’en rien laisser paraitre.

« Gene avait oublie. Il a subi bon nombre d’epreuves durant son voyage ; ses pensees divaguaient mais je lui ai maintenant rappele son devoir.

— Je vois. » Il s’accorda un autre temps de reflexion, lui offrant un verre de vin qu’elle but avec reconnaissance. « Je pense etre moi-meme capable de fabriquer un lanceur de javelots : une canne flexible, les extremites reliees par une corde.

— Franchement, je suis surprise que vous n’en ayez pas deja. Vous disposez de choses bien plus complexes.

— Nous avons un objet fort semblable qui sert de jouet a nos enfants.

— La nature de votre guerre contre les anges me laisse perplexe. Pourquoi vous battez-vous ? »

Maitre-Chanteur fronca les sourcils. « Parce que ce sont des anges.

— Il n’y a pas d’autre raison ? Votre tolerance envers les autres races m’a impressionnee. Vous n’eprouvez aucune animosite envers moi ou mes amis, ni envers les saucisses ou les Yetis d’Ocean.

— Ce sont des anges, repeta-t-il.

— Vous ne voulez pas vivre sur le meme territoire ?

— Les anges seraient incapables de nourrir leurs enfants au sein de Gaia s’ils quittaient les grandes tours. Et nous ne Pourrions pas vivre accroches aux murs.

— Donc vous ne vous battez pas pour un territoire ou pour de la nourriture. La raison pourrait-elle etre religieuse ? Adorent-ils un autre Dieu ? »

Il rit. « Adorer ? Comme vous composez etrangement vos chansons. Il n’existe qu’une seule deesse. Meme pour les anges. Gaia est connue de toutes les races en son sein.

— Alors, je ne comprends vraiment pas. Pourriez-vous m’expliquer ? Pourquoi vous battez-vous ? »

Maitre-Chanteur, le chef militaire, reflechit un bon moment. Lorsqu’il chanta enfin, c’etait dans un mode mineur et triste.

« De toutes les choses de la vie, voila bien la seule sur laquelle j’aimerais interroger Gaia. Qu’il nous faille mourir et retourner a la terre – je n’y vois aucune objection, n’en concois aucune amertume. Que le monde soit un cercle et que les vents soufflent lorsque Gaia respire – voila des choses que je puis comprendre. Qu’il y ait des temps ou l’on doive souffrir de la faim ; ou que l’Ophion majestueux soit avale par la poussiere, ou que les vents froids de l’ouest nous glacent – je l’accepte comme je doute de pouvoir faire mieux si je devais m’en occuper : Gaia a la charge de bien des contrees et parfois son regard doit se tourner ailleurs.

« Lorsque claquent les grands piliers du ciel, au point de faire trembler le sol et de faire craindre que le monde ne se rompe et s’eparpille dans le vide, je ne me plains pas.

« Mais lorsque Gaia respire, lorsque la haine est sur moi, je ne me raisonne plus. Je mene mon peuple a la bataille, sans meme m’apercevoir que mon arriere-fille vient de tomber a mes cotes. Je ne m’en suis pas rendu compte. Elle m’etait etrangere parce que le ciel etait empli d’anges et que le temps etait venu de les combattre. Ce n’est qu’apres, lorsque la rage nous abandonne, que nous comptons nos pertes. Ce n’est qu’alors que la mere retrouve son enfant mort sur le champ de bataille. Ce fut alors que je decouvris la fille de ma chair, blessee par les anges mais pietinee par son propre peuple.

« C’etait il y a cinq souffles d’ici. Mon c?ur en est encore malade et je crains qu’il ne guerisse jamais. »

Cirocco n’osa pas rompre le silence lorsque Maitre-Chanteur se detourna d’elle. Il se leva, marcha vers la porte, face a l’obscurite, tandis que Cirocco s’abimait dans la contemplation de la chandelle tremblotante sur la table. Il emettait des bruits qui devaient sans aucun doute etre des pleurs bien que ne ressemblant en rien aux pleurs d’un etre humain. Au bout d’un moment, il revint s’asseoir pres d’elle, l’air tres las.

« Nous combattons quand la rage s’empare de nous. Nous ne cessons de combattre avant que les anges ne soient tous morts ou retournes chez eux.

— Vous parlez du souffle de Gaia. J’ignore de quoi il s’agit.

— Vous avez entendu son gemissement. C’est une tornade furieuse qui descend des tours celestes ; un vent glacial lorsqu’il vient de l’ouest et torride lorsqu’il vient de l’est.

— Avez-vous jamais tente de parler aux anges ? Refusent-ils d’entendre votre chant ? »

Encore une fois, il haussa les epaules. « Qui peut chanter a un ange, et quel ange voudrait l’entendre ?

— Je ne comprends toujours pas que nul n’ait tente de… negocier avec eux. » Le mot etait difficile a formuler. La meilleure approximation qu’elle puisse en trouver signifiait « se rendre » et « tourner casaque » au

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