l’evidence aux anges devant pareilles attentions ; son visage etait rouge de bonheur et d’excitation et ses yeux scintillaient.

Pourquoi ne parvenait-elle pas a se laisser simplement aller et profiter de l’instant ?

Une partie de son trouble avait du transparaitre car Gaby devint soudain serieuse. Elle prit la main de Cirocco, puis devisagea sa compagne en hochant lentement la tete. Elles n’echangerent pas une parole mais le regard de Gaby lui disait avec eloquence : « Tu n’as rien a craindre de moi. »

Cirocco sourit et Gaby aussi. Elles finirent leur platee de ragout, tenant leur ecuelle pres de la bouche sans se soucier des bonnes manieres.

Mais l’atmosphere n’etait plus la meme. Gaby etait silencieuse. Bientot ses mains se mirent a trembler et l’ecuelle lui echappa en roulant sur les marches. Elle se redressa, hoqueta, sanglota, cherchant a tatons la main de Cirocco posee sur son epaule. Elle remonta les genoux, serra les poings sous le menton, enfouit le visage au creux de l’epaule de Cirocco et se mit a pleurer.

« Oh, je souffre. Comme je souffre.

— Eh bien, laisse-toi aller. Pleure. » Elle posa la joue sur sa chevelure courte et brune, si fine et deja tout ebouriffee, puis elle lui souleva le menton a la recherche d’un endroit a embrasser au milieu des pansements. Elle s’approchait de sa joue lorsqu’au dernier moment, sans bien savoir pourquoi, elle lui baisa les levres. Elles etaient humides et brulantes.

Gaby la regarda un long moment puis elle renifla bruyamment avant de reposer son visage sur l’epaule de Cirocco. Elle l’enfouit au creux de son cou puis ne bougea plus. Plus de tremblements, plus de sanglots.

« Comment fais-tu pour etre si forte ? » lui demande-t-elle d’une voix etouffee mais tellement proche.

« Et toi, si courageuse ? Tu n’arretes pas de me sauver la vie. »

Gaby eut un hochement de tete. « Non, je suis serieuse. Si je ne t’avais pas en ce moment pour me reposer sur toi, je deviendrais folle. Et toi qui ne pleures meme pas…

— Je n’ai pas la larme facile.

— Et le viol, c’est facile ? » Elle cherchait a nouveau le regard de Cirocco. « Seigneur, j’ai tellement mal. J’ai mal pour Gene et j’ai mal pour toi et je ne sais pas, des deux, ce qui est le pire.

— Gaby, je serais prete a faire l’amour avec toi si cela pouvait soulager ta peine. Mais moi aussi, j’ai mal. Physiquement. »

Gaby hocha la tete.

« Ce n’est pas la ce que je desire de toi ; meme si tu te sentais bien. Je ne te demande pas d’etre prete a l’amour : je ne suis pas Gene et je prefere encore souffrir de mon cote que t’avoir ainsi. Il me suffit de t’aimer. »

Que lui dire ? Que lui dire ? Tiens-t’en a la verite, se dit Cirocco.

« Je ne sais pas si je pourrai jamais t’aimer en retour. Pas de cette facon. Mais aide-moi, aussi. » Elle l’etreignit puis lui donna une petite tape sur le nez. « Alors aide-moi, aussi ; tu es la meilleure amie que j’aie jamais eue. »

Gaby emit un petit soupir.

« Il faudra que je m’en contente, pour l’instant. » Cirocco crut qu’elle allait se remettre a pleurer, mais non. Alors elle l’etreignit brievement et l’embrassa dans le cou.

« La vie est bien dure, pas vrai ? demanda-t-elle d’une petite voix.

— C’est ca. Allez, au dodo. »

Elles s’installerent d’abord sur trois marches : Gaby, etendue en haut, Cirocco a se retourner en tous sens au milieu et les braises mourantes sur le degre inferieur.

Mais Cirocco se reveilla en criant dans l’obscurite totale. Son corps etait trempe de sueur tandis qu’elle attendait que frappe la lame de Gene. Gaby la fit se rallonger et la maintint jusqu’a ce que le cauchemar fut passe.

« Depuis combien de temps es-tu la ? s’etonna Cirocco.

— Depuis que j’ai recommence a pleurer. Merci de m’avoir laisse venir pres de toi. » Menteuse. Mais elle sourit en y pensant.

La temperature monta encore au cours des mille marches : il faisait si chaud qu’elles ne pouvaient toucher les murs et que la semelle de leurs chaussures brulait. Cirocco sentit le gout de la defaite car elle savait qu’il leur restait encore plusieurs milliers de marches avant meme d’etre a mi-parcours, auquel point elles pouvaient esperer voir la temperature redescendre.

« Encore mille marches, dit-elle. Si nous y parvenons. S’il ne fait pas plus frais, on fait demi-tour pour essayer par l’exterieur. » Mais elle savait bien que le cable etait maintenant trop incline. Et les arbres, des avant qu’elles ne penetrent dans le tunnel, etaient deja trop espaces pour etre utilisables. L’inclinaison du cable atteindrait quatre-vingts degres avant qu’elles n’atteignent le rayon. Elles se trouveraient peut-etre alors en face d’une muraille de verre, la pire hypothese qu’elle eut envisagee en preparant leur voyage.

« Comme tu voudras. Attends une minute, je voudrais oter cette chemise. J’etouffe. »

Cirocco se deshabilla elle aussi puis elles poursuivirent leur chemin dans la fournaise.

Cinq cents marches plus haut, elles avaient renfile leurs vetements. Encore trois cents marches et elles ouvraient les sacs pour en sortir les manteaux.

De la glace commencait d’apparaitre sur les murs et la neige crissait sous leurs pieds. Elles mirent des gants et rabattirent la capuche de leurs parkas. Immobiles dans la lueur de la lampe soudain rendue plus brillante par la reflexion des parois givrees, elles regardaient leur haleine se condenser en cristaux de glace en scrutant le corridor qui devant elles se retrecissait indiscutablement.

« Encore mille marches ? suggera Gaby.

— Tu as du lire dans mes pensees. »

Bientot la glace contraignit Cirocco a baisser la tete, puis a ramper a quatre pattes. L’obscurite retomba peu apres et Gaby prit la tete en tenant la lampe devant elle. Cirocco s’arreta pour souffler dans ses mains engourdies puis elle se mit sur le ventre et rampa.

« Eh ! Je suis coincee ! » Elle constata avec plaisir qu’il n’y avait nulle panique dans sa voix. C’etait terrifiant mais elle savait bien qu’elle pouvait se liberer en faisant marche arriere.

Puis elle n’entendit plus aucun bruit devant elle.

« O.K. Je ne peux toujours pas faire demi-tour mais ca commence a s’elargir. Je vais voir devant ce qui se passe. Vingt metres. D’accord ?

— D’accord. » Elle entendit les crissements s’eloigner. L’obscurite se referma sur elle et elle eut juste le temps d’avoir un acces de sueurs froides avant que la lampe ne l’eblouisse. En un instant Gaby etait de retour. Elle avait des cristaux de glace dans les sourcils.

« C’est ici le passage le plus difficile.

— Dans ce cas, je passerai. Je ne suis pas venue jusque-la pour finir coincee comme un bouchon dans un goulot.

— Voila ce que tu as gagne a boulotter tous ces bonbons, ma grosse. »

Gaby ne parvenant pas a la degager, elle recula pour recuperer son piolet. Apres avoir entame la glace, elle fit un nouvel essai.

« Vide tes poumons », suggera Gaby. Elle la tira par les mains. Elle parvint enfin a la sortir.

Derriere elles, un pan de glace long de pres de un metre se detacha du toit et degringola le tunnel avec bruit.

« Voila pourquoi le passage est ouvert, constata Gaby. Le cable est flexible : en travaillant, il brise la glace.

— Ca, plus l’air chaud qui est derriere nous. Bon, cessons de faire des hypotheses, d’accord ? Allez, en route. »

Elles ne tarderent pas a pouvoir se mettre debout et peu apres la glace n’etait plus qu’un souvenir. Elles oterent les manteaux en se demandant quelle serait la prochaine epreuve.

Le grondement apparut quatre cents marches plus loin. Il s’amplifia au point qu’il leur etait facile d’imaginer d’immenses machines en train de bourdonner juste derriere la paroi du tunnel. L’un des murs etait chaud mais sans commune mesure avec ce qu’elles avaient deja pu traverser.

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