Elles etaient certaines que ce bruit provenait de l’air aspire a la Porte des Vents et transporte tout la-haut vers quelque destination inconnue. Deux mille marches encore et elles penetraient a nouveau dans une zone torride. Elles se haterent pour la traverser, sans meme prendre la peine de se deshabiller car elles savaient que le bout du tunnel etait proche. Comme prevu la chaleur decrut apres avoir atteint un maximum, digne d’un sauna, que Cirocco estima a soixante-quinze degres.

Gaby etait toujours en tete et c’est elle qui apercut la premiere le jour. Il ne faisait pas plus clair que sur l’autre face : cela commenca par une mince bande argentee qui s’ouvrait sur leur gauche pour finir par une corniche le long du cable. Elles se donnerent des grandes claques dans le dos puis reprirent leur ascension.

Toujours montant, toujours vers le sud, elles passerent le sommet du cable et commencerent a redescendre de l’autre cote. Le cable etait desormais absolument denude : ni arbre ni terre, nulle part. C’etait la premiere fois que Gaia leur apparaissait comme cette machine dont Cirocco avait soupconne l’existence : un edifice massif, incroyable ; l’?uvre de creatures qui vivaient peut-etre encore dans le moyeu. Le cable lisse et nu montait maintenant sous un angle de soixante degres, en se rapprochant de la gueule evasee du rayon. L’espace subsistant entre la paroi du rayon et le cable lui-meme s’etait reduit a moins de deux mille metres.

Sur le versant sud, l’escalier penetrait dans un nouveau tunnel. Elles s’y engagerent avec confiance, mais il leur reservait une surprise. Elles avaient traverse rapidement la premiere zone de chaleur et se congratulaient lorsqu’elles sentirent la temperature commencer a redescendre. Arrivee aux alentours de dix degres, elle remonta a nouveau.

« Diable ! Cette fois, c’est different. Partons !

— Dans quel sens ?

— Reculer serait aussi desastreux qu’avancer. Avancons ! »

Le seul danger etait en fait que l’une d’elles tombe et se blesse mais leur situation terrorisa Cirocco et lui rappela qu’il ne fallait jamais sous-estimer Gaia. Elle avait oublie que le cable etait compose d’un lacis de brins au sein desquels la circulation des fluides froids et chauds pouvait effectuer des parcours complexes.

Elles franchirent la zone de vibrations – qui, elle, demeurait toujours au centre – puis la zone froide, celle-ci nettement moins glaciale que la premiere, avant d’emerger a nouveau sur la face nord du cable.

Le sommet a traverser, puis un troisieme tunnel. Ce tunnel franchi, retour au sommet.

Elles repeterent cette sequence sept fois en deux jours. Elles auraient pu aller plus vite si le quatrieme tunnel ne les avait pas retardees par des congeres entre lesquelles meme Gaby ne pouvait passer qu’apres les avoir entamees au piolet. Il leur avait fallu huit heures pour se frayer un chemin.

Mais lorsqu’elles atteignirent de nouveau la face sud, le tunnel avait cette fois-ci disparu : la pente se situait desormais entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix degres et l’escalier s’enroulait maintenant autour du cable comme la spirale coloree autour d’un baton de sucre d’orge.

Elles n’avaient ni l’une ni l’autre envie de camper sur une corniche large d’un metre cinquante surplombant un a-pic de deux cent cinquante kilometres. Cirocco savait qu’elle se retournait dans son sommeil : un mouvement de trop et elle risquait de tomber… de haut. Aussi, bien qu’elles fussent toutes les deux epuisees, elles continuerent de grimper et de grimper autour du cable, l’epaule gauche collee a la paroi d’une solidite rassurante.

Cirocco n’aimait pas du tout ce qui s’annoncait au-dessus d’elles : plus elles approchaient et plus la tache semblait s’averer impossible.

Elles savaient, par leurs observations effectuees a l’exterieur, que chaque rayon etait de section elliptique, avec un petit axe de cinquante kilometres et un grand axe d’un peu moins de cent, avant de s’evaser pour se raccorder au toit du tore. Elles avaient maintenant depasse cette section evasee et les parois du rayon qu’elles apercevaient dans la penombre etaient pratiquement verticales. Ce qu’elles n’avaient pas prevu, c’etait l’anneau qui obstruait l’orifice de ce tube monstrueux. Il faisait facilement cinq kilometres de large.

Le cable semblait le traverser sans solution de continuite pour sans doute se poursuivre au-dessus et s’arrimer d’une maniere ou de l’autre au moyeu. Pendant l’une de leurs periodes de repos elles examinerent l’anneau qui semblait etre juste au-dessus de leur tete alors qu’il etait encore a deux mille metres de distance. Plafond bien massif pour couronner leurs efforts, il s’etendait apparemment a l’infini, tant que l’on n’avait pas remarque, ecrasee par la perspective, son ouverture centrale. Celle-ci faisait quatre-vingts kilometres sur quarante mais pour y parvenir il aurait fallu parcourir le plafond forme par la face inferieure de l’anneau sur une distance de cinq kilometres.

Gaby haussa un sourcil en regardant Cirocco.

« Ne va pas chercher a t’inquieter. Gaia nous a jusqu’a present ete favorable. Grimpe, mon amie. »

Gaia, encore une fois, leur fut favorable. Lorsqu’elles eurent atteint le sommet du cable, elles decouvrirent un nouveau tunnel, perce au travers du toit gris.

Elles allumerent la lampe en remarquant que leur reserve d’huile touchait a sa fin, et poursuivirent l’ascension. Le tunnel tournait vers la gauche, comme si le cable etait toujours la, bien qu’elles n’aient plus le moyen de s’en assurer. Elles compterent deux mille degres, puis deux mille encore.

« Je suis en train de me demander, dit Gaby, si cela ne va pas continuer ainsi jusqu’au moyeu. Et ne viens pas me raconter que tu prends ca pour une bonne nouvelle.

— Je sais, je sais. Continue de monter. » Cirocco, quant a elle, pensait a l’huile pour la lampe, a l’etat de leurs provisions, et a leurs outres a moitie vides. Il restait encore trois cents kilometres jusqu’au moyeu. A raison de trois marches au metre, cela leur faisait encore pres d’un million de degres a gravir. Elle consulta sa montre pour chronometrer leur allure.

Elles montaient en moyenne deux marches par seconde ; une simple poussee des orteils pour se propulser sur la marche suivante. A cette altitude la gravite n’etait que d’environ un huitieme de G – la moitie de celle, deja faible, regnant a leur point de depart.

Deux marches par seconde representaient un trajet d’une duree d’un demi-million de secondes. 8 333,333 minutes, ou 138 heures ou encore pas loin de six jours. Soit le double en incluant les periodes de repos et de sommeil et en comptant large…

« Je sais a quoi tu penses, dit Gaby derriere elle. Mais pourrons-nous y arriver dans le noir ? »

Elle avait touche la le point crucial. La nourriture pouvait leur faire deux semaines. L’eau serait suffisante, a condition de la rationner – mais pas pour le retour.

Mais a ce stade, la denree la plus critique restait l’huile pour la lampe. Elles n’avaient plus qu’une reserve de cinq heures et aucune possibilite de la renouveler.

Elle etait encore en train de retourner le probleme dans tous les sens en quete d’une formule qui les menerait au sommet, lorsqu’elles emergerent sur le plancher du rayon.

Aucun spectacle ne l’avait fait se sentir aussi minuscule. Ni O’Neil I, ni les etoiles dans l’espace, ni meme le sol de Gaia : Cirocco pouvait en embrasser l’ensemble du regard et son sens de la perspective etait completement mis en defaut.

Il etait impossible de discerner la courbure des murs : ils s’etiraient, rectilignes – comme une ligne d’horizon verticale – avant de se refermer brusquement a une certaine distance, delimitant ainsi un espace apparemment semi-circulaire et non pas cylindrique.

L’ensemble baignait dans une luminescence vert pale. L’eclairage provenait de quatre rangees de fenetres verticales projetant de biais des rais de lumiere qui se croisaient dans le vide central de la structure.

Pas si vide que cela, d’ailleurs : car dans l’axe du cylindre se trouvaient trois cables verticaux, tresses comme une natte, montant droit comme une regle, tandis que derivaient au milieu des rayons lumineux d’etranges nuages cylindriques en lente rotation.

Cirocco se rappelait avoir songe a une cathedrale lors de leur exploration de la voute etroite et sombre situee sous le cable. Gaia avait epuise ses ressources en superlatifs mais elle se rendait compte qu’il ne s’etait alors agi que d’une simple chapelle abandonnee : la cathedrale, elle l’avait maintenant sous les yeux.

« Je croyais avoir deja tout vu, remarqua tranquillement Gaby en designant la paroi derriere elle. Mais une jungle verticale ? »

C’etait la seule facon de decrire effectivement la chose : accroches au mur, lancant leurs branches a l’horizontale ou vers le haut, les memes arbres eternels tapissaient l’interieur du rayon. Avec la distance, ils se

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