« Tu avais raison : il a disparu.
— Non, pas encore. Mais ce sera vrai d’ici une minute. »
Cirocco vit ce qu’il restait du trou : une minuscule ellipse noire au milieu du plancher gris, et qui se contractait comme un iris. La seule fois ou elles avaient pu l’observer depuis la face inferieure, l’orifice etait presque aussi large que le rayon lui-meme. Maintenant il faisait moins de dix kilometres d’ouverture et continuait de se retrecir. Il ne tarderait pas a se refermer autour des cables verticaux qui emergeaient en son centre.
« Tu as une explication ? demanda Gaby. Quel interet de separer ainsi le rayon de la couronne exterieure ?
— Je n’en ai pas la moindre idee. Je suppose toutefois qu’il va se rouvrir. Les anges le traversent regulierement, aussi… » Elle s’interrompit puis sourit. « C’est la respiration de Gaia.
— Tu peux repeter ?
— C’est ce que les Titanides appellent le vent d’est. Ocean apporte le temps froid et la Lamentation, tandis que Rhea amene l’air chaud et les anges. D’ou ce tube de trois cents kilometres de haut muni d’une valve a chaque extremite : tu peux l’utiliser comme une pompe, en creant des zones de haute et de basse pression afin de deplacer l’air.
— Et comment y parviendrais-tu ? demanda Gaby.
— Je vois deux moyens : une espece de piston pour comprimer ou rarefier l’air. Je n’en vois pas et j’aime autant cela, autrement on risquerait de se faire aplatir.
— S’il en existait un, il n’aurait pas non plus arrange les arbres.
— Exact. Donc, c’est l’autre methode. Les parois peuvent se dilater ou se contracter. Ferme la valve inferieure, ouvre celle du dessus puis dilate le rayon et tu aspireras l’air par le haut. Ferme le haut, ouvre le fond et presse un bon coup et tu chasseras le tout sur la couronne.
— Et d’ou proviendrait l’air pompe au moyeu ?
— Soit il est aspire au travers des cables – on a pu constater que c’etait pour une part le cas – soit il provient des autres rayons : ils se raccordent tous au sommet. Et avec quelques valves supplementaires tu peux les utiliser en alternance : en ouvrant et fermant certaines d’entre elles, l’air est aspire au-dessus d’Ocean et traverse le moyeu pour emplir ce rayon-ci. Puis encore quelques manipulations de valves et tu le chasses au- dessus de Rhea. Maintenant, quant a savoir les raisons pour lesquelles les constructeurs ont juge ceci necessaire… »
Gaby parut songeuse.
« Je crois tenir la solution. C’est un probleme qui me turlupinait. Pourquoi toute l’atmosphere ne s’accumule-t-elle pas au fond, au bord de la couronne ? L’air est certes plus rarefie ici mais demeure d’une densite correcte parce que la pression regnant au niveau de la couronne est superieure a la normale terrestre. Et sous une faible gravite, la pression chute moins rapidement. Ainsi, sur Mars, l’atmosphere est des plus tenues mais elle s’etend extremement loin. Alors, il suffit de maintenir l’air en circulation pour qu’il n’ait pas le temps de s’accumuler.
Et conserver une pression atmospherique correcte dans tout le volume de Gaia. »
Cirocco opina avant de pousser un soupir.
« Parfait. Tu viens d’eliminer l’ultime objection a notre ascension : nous avons le boire et le manger – du moins c’est ce qu’il semble. Maintenant tout porte a croire que nous aurons egalement de quoi respirer. Que dirais-tu de continuer de monter ?
— Et l’exploration du reste du mur ?
— A quoi bon ? On pourrait fort bien etre deja passees devant ce que l’on cherche. Il est tout bonnement impossible de le savoir.
— Je crois que tu as raison. D’accord. Je te suis. »
La tache etait difficile : ennuyeuse mais requerant toutefois un maximum d’attention. Elles firent des progres a la longue mais Cirocco savait bien que la presente ascension resterait toujours plus difficile que celle du cable. Leur unique consolation a l’issue des dix premieres heures d’effort fut de constater qu’elles etaient en bonne forme. Cirocco etait lasse, elle avait une ampoule dans la paume gauche, mais hormis quelques courbatures dans le dos, elle se sentait parfaitement bien. Il ferait bon dormir. Elles gagnerent le sommet d’un arbre pour evaluer leur progression avant de dresser le camp.
« Ton systeme te permet-il de mesurer une telle hauteur ? »
Gaby fronca les sourcils avant de hocher la tete.
« Pas guere. » Elle tendit quand meme les mains devant elle, les mit en carre et cligna de l’?il. « Je dirais… oups ! »
Cirocco la rattrapa sous un bras, tout en se retenant a la branche au-dessus de sa tete.
« Merci. Quelle chute, sinon !
— Tu avais ta corde, remarqua Cirocco.
— Ouais, mais ca ne me dit rien de me balancer au bout. » Elle reprit haleine puis regarda le sol a nouveau.
« Que veux-tu que je te dise ? Il m’a l’air sacrement plus loin qu’avant et le plafond ne s’est pas rapproche d’un metre. Ca risque de durer comme ca un bon moment.
— A ton avis, on pourrait faire une estimation autour de trois kilometres ?
— Ton estimation sera la mienne. »
Ce qui signifiait au bas mot cent jours d’ascension – sauf incident. Cirocco etouffa un gemissement avant de regarder encore une fois, pour tenter de se persuader que leur altitude etait de cinq kilometres tout en soupconnant qu’elle etait en realite plus proche de deux.
Elles firent demi-tour et trouverent deux branches paralleles espacees de deux metres cinquante. Elles y suspendirent leurs hamacs ; puis elles s’assirent sur l’une des branches pour manger un repas froid de fruits et de legumes crus avant de grimper dans les hamacs et de s’y attacher.
Deux heures plus tard, il se mit a pleuvoir.
La pluie sur son visage reveilla Cirocco. Elle tourna la tete pour consulter sa montre. Il faisait plus sombre qu’au moment de leur coucher. Allongee sur le cote, le visage enfoui dans la toile, Gaby ronflait tranquillement. Au matin, elle se reveillerait avec un torticolis. Cirocco hesita a l’eveiller puis se ravisa : si elle parvenait a dormir malgre l’averse, autant valait la laisser.
Avant de deplacer son hamac, Cirocco se faufila jusqu’a l’extremite de l’arbre. Tout ce qu’elle parvint a entrevoir fut un vague rideau de brume derriere l’averse continue. La pluie semblait bien plus intense vers le centre. La ou elles campaient, elles n’ecopaient que de l’eau qui degouttait des branches apres avoir ete recueillie par les frondaisons exterieures.
A son retour Gaby etait eveillee et le ruissellement s’etait accentue. Elles deciderent qu’il ne servirait a rien de deplacer les hamacs. Elles sortirent une tente puis apres en avoir dechire au couteau quelques coutures elles la convertirent en un dais qu’elles arrimerent au-dessus de leurs couchages. Chaleur et humidite etaient extremes mais Cirocco etait si epuisee qu’elle s’endormit rapidement, bercee par le tambourinement des gouttes d’eau sur la toile.
Elles s’eveillerent a nouveau, frissonnantes, deux heures plus tard.
« Quelle nuit », grogna Gaby.
Cirocco claquait des dents tandis qu’elles deballaient manteaux et couvertures et se roulaient dedans avant de retourner dans les hamacs. Il lui fallut une demi-heure pour se rechauffer assez et parvenir a se rendormir. Le doux balancement des branches l’y aida.
Cirocco eternua, chassant un flocon de neige. C’etait une neige tres legere et tres seche qui s’etait immiscee par tous les interstices de sa couverture. Elle s’assit et la neige s’ecroula en avalanche sur son giron.
Des glacons pendaient du rebord de la toile et sous les cordes de leurs hamacs. On entendait des craquements continuels dans les branches ballottees par le vent, auxquels s’ajoutait le cliquetis permanent des glacons heurtant la toile gelee. L’une de ses mains etait restee exposee : elle etait raide et gercee lorsqu’elle se pencha pour secouer Gaby.
