« Euh ? Euh ? » Gaby regarda autour d’elle avec un ?il vitreux – l’autre etait ferme par ses sourcils geles. « Oh ! merde ! » Elle fut prise d’une quinte de toux.
« Tu te sens bien ?
— Hormis une oreille gelee, je crois que oui. Que fait-on ?
— On se couvre le plus possible, je suppose. Et on attend que ca se passe. »
La tache n’etait guere aisee, assises sur un hamac, mais elles y parvinrent toutefois. L’unique incident advint lorsqu’en fourrageant avec ses doigts gourds Cirocco laissa echapper un gant qui disparut rapidement dans la tourmente de neige en dessous d’elle. Elle jura pendant cinq bonnes minutes avant de se souvenir qu’elles avaient encore la paire de Gene.
Puis elles attendirent.
Impossible de dormir. Elles avaient suffisamment chaud sous leurs couches de vetements et de couvertures mais auraient bien souhaite avoir un passe-montagne et des lunettes. Toutes les dix minutes, elles devaient s’ebrouer pour oter la neige accumulee.
Elles essayerent de parler mais l’interieur du rayon etait devenu assourdissant. Cirocco laissa donc s’etirer les minutes puis les heures, allongee le visage enfoui sous les couvertures en ecoutant hurler le vent. Et par- dessus, encore plus effrayant, un bruit, comme des grains de mais en train de peter : c’etaient les branches surchargees de glace qui se brisaient sous la gifle du vent.
Elles patienterent cinq heures. Le vent devint encore plus glacial et violent. Une branche se rompit a cote d’elles et Cirocco l’entendit degringoler avec force craquements a travers la foret en dessous d’elle.
« Gaby, est-ce que tu m’entends ?
— Je t’entends, capitaine. Que fait-on maintenant ?
— Je suis au regret de te dire qu’il va nous falloir bouger. Je prefererais qu’on soit sur des branches plus epaisses. Je ne pense pas que celle-ci se rompe mais si l’une du dessus vient a lacher, on la prend a tous les coups.
— J’attendais justement que tu le suggeres. »
S’extraire des hamacs etait un vrai cauchemar. Une fois sortie, se tenir sur la branche etait encore pire. Leurs cordages avaient gele et elles furent contraintes de les assouplir a la force des poignets pour les rendre a nouveau utilisables. Lorsqu’elles se mirent en route vers l’interieur ce fut, au sens propre, pas a pas. Elles devaient assujettir une seconde corde de rappel avant de retourner detacher la premiere puis repeter le processus soit en serrant les n?uds les mains gantees, soit en otant les gants pour operer rapidement a mains nues avant que les doigts ne gelent. Elles cassaient la glace au marteau et au pic avant de poser le pied sur les branches. Malgre toutes ces precautions, Cirocco tomba deux fois et Gaby une. La seconde chute de Cirocco se traduisit pour elle par un muscle froisse dans le dos lorsque la corde de securite l’arreta sans douceur.
Au bout d’une heure d’efforts, elles avaient atteint le tronc principal. Il etait assez large et stable pour permettre de s’y asseoir. Mais le vent soufflait plus fort que jamais sans aucune branche pour le ralentir.
Elles planterent des pitons dans l’ecorce, s’y arrimerent et se preparerent a une nouvelle attente.
« Je regrette de soulever la question, mais je ne sens plus mes orteils. »
Cirocco toussa un bon moment avant de pouvoir repondre.
« Que suggeres-tu ?
— Je ne sais pas. Mais je sais pertinemment qu’on va geler a mort si on ne fait pas quelque chose. Soit on continue de marcher, soit on se cherche un abri. »
Elle avait raison, Cirocco le savait bien.
« On monte ou on descend ?
— Il y a un escalier en bas.
— Il nous a fallu une journee pour arriver a cette hauteur, sans glace pour compliquer les choses. Et encore deux jours pour regagner l’escalier. Si l’entree n’est pas obstruee par la neige.
— J’allais y venir.
— Si nous bougeons, autant monter. D’un cote comme de l’autre on va geler si le temps ne se leve pas bientot. Je suppose qu’en bougeant on retarderait quelque peu l’echeance.
— C’etait egalement mon avis, dit Gaby. Mais j’aimerais d’abord essayer autre chose. Retournons tout contre la paroi. Rappelle-toi, l’autre fois, quand tu parlais de l’endroit ou devaient vivre les anges tu as evoque des grottes. Peut-etre en existe-t-il la-bas. »
Cirocco savait que l’important etait d’abord de rester actives pour maintenir la circulation du sang. Aussi se mirent-elles a ramper le long du tronc en brisant la glace a mesure qu’elles progressaient. En un quart d’heure elles avaient gagne la paroi.
Gaby l’etudia puis se raidit pour attaquer la glace au piolet. La substance grise apparut mais elle continua de piocher. Lorsque Cirocco vit ce qu’elle faisait elle se joignit a ses efforts.
Elles continuerent ainsi quelque temps. Elles avaient creuse un trou de cinquante centimetres de diametre. Le lait blanc gelait en suintant du mur et elles le casserent egalement. Gaby etait un diable couvert de neige ; celle-ci formait une croute sur ses vetements et sur l’echarpe de laine qui lui cachait le bas du visage, transformant ses sourcils en epaisses barres blanches.
Elles atteignirent bientot une nouvelle couche trop dure pour etre entamee. Gaby essaya bien de s’y attaquer mais elle dut admettre qu’elle n’arrivait a rien. Elle laissa retomber sa main et regarda la paroi d’un ?il noir.
« Eh bien, c’etait une idee. » Degoutee, elle donna un coup de pied dans la neige qui s’etait amassee autour d’elles, decrochee par les vibrations de leurs travaux de terrassement. Elle la regarda, puis, haussant le cou, scruta l’obscurite au-dessus d’elle. Elle fit un pas en arriere, agrippa le bras de Cirocco pour reprendre son equilibre apres avoir glisse sur une plaque de glace.
« Il y a une tache plus sombre, par la-haut, annonca-t-elle en tendant le doigt. A dix… non quinze metres au-dessus. Legerement sur la droite. Tu vois ? »
Cirocco ne pouvait etre sure : elle apercevait plusieurs zones sombres mais aucune ne ressemblait a une caverne.
« Je vais monter y jeter un ?il.
— Laisse-moi le faire. Tu as assez travaille. »
Gaby fit non de la tete. « Je suis la plus legere. »
Cirocco ne discuta pas et Gaby planta un piton dans la paroi aussi haut qu’elle put. Elle y noua une corde puis grimpa pour fixer un nouveau piton le plus haut possible. Lorsque la corde y fut arrimee, elle detacha le premier et le planta un metre au-dessus du second.
Il lui fallut une heure pour atteindre l’endroit. En dessous, Cirocco frissonnait en tapant du pied et en s’ebrouant sous l’averse de glace que lui expediait Gaby. Puis une corniche de neige se detacha et vint se briser sur ses epaules en la jetant a terre.
« Desolee ! lui lanca Gaby. Mais j’ai trouve quelque chose. Laisse-moi le degager et tu pourras me rejoindre. »
L’entree etait juste assez large pour que Cirocco put s’y glisser meme apres que Gaby eut deblaye la plus grande partie de la glace. L’interieur etait une bulle creuse d’un diametre d’environ un metre cinquante, avec une hauteur legerement inferieure. Cirocco avait du retirer son paquetage pour le hisser derriere elle. Une fois entrees toutes les deux avec leurs deux sacs a dos, elles auraient peut-etre trouve la place de coincer en plus une boite a chaussures et de pouvoir encore respirer mais guere plus.
« Douillet, non ? » demanda Gaby en otant de son cou le coude de Cirocco.
« Desolee. Oh ! desolee pour ca aussi ! Gaby, mon pied !
— Excuse-moi. Si tu te poussais juste un poil… la, c’est mieux, mais j’espere que tu ne vas pas rester comme ca.
— Ou ? Oh ! par exemple ! » Elle eclata de rire brusquement. Elle etait accroupie, les genoux courbes, le dos colle au plafond tandis que Gaby se tassait a l’arriere en tachant de degager le passage.
« Qu’y a-t-il de si drole ?
— Ca me rappelle un vieux film : Laurel et Hardy en chemise de nuit, en train de se debattre pour gagner la couchette du haut. »
Gaby souriait mais a l’evidence ignorait de quoi elle parlait.
