« La couchette du haut, tu sais, dans un train de nuit… Bref. J’etais en train de me dire qu’ils auraient du essayer la meme chose en costume polaire avec deux valises en plus. Comment veux-tu qu’on s’en tire ? »
Elles pelleterent le reste de la neige a l’exterieur de leur minuscule abri puis entasserent leur paquetage devant l’ouverture pour l’obturer. Une fois cela fait, le peu de lumiere qui regnait avait totalement disparu mais le vent ne s’engouffrait plus : elles jugerent donc l’operation positive. Apres vingt minutes d’efforts elles parvinrent a s’installer cote a cote. Cirocco pouvait a peine bouger mais elle n’etait pas d’humeur a se plaindre dans cette tiedeur benie.
« Tu crois qu’on va parvenir a dormir, maintenant ? se demanda Gaby.
— Pour ma part, j’en suis certaine. Comment vont tes orteils ?
— Ca va. Ils picotent, mais se rechauffent.
— Les miens aussi. Bonne nuit, Gaby. » Elle n’hesita qu’un bref instant puis se pencha pour l’embrasser.
« Je t’aime, Rocky.
— Allez, dors », repondit-elle dans un sourire.
Lorsqu’elle s’eveilla, Cirocco avait le front baigne de sueur. Ses vetements etaient trempes. Elle leva la tete, encore endormie, et s’apercut qu’elle pouvait y voir clair.
En se demandant si le temps avait change, elle deplaca legerement son paquetage, puis plus vite lorsqu’elle decouvrit que l’entree de la grotte etait obturee.
Elle faillit reveiller Gaby mais se ravisa juste a temps.
« D’abord, essayer de sortir », marmonna-t-elle. Il etait inutile d’annoncer a Gaby qu’elle s’etait une nouvelle fois fait devorer vivante avant que la chose ne fut confirmee. Gaby ne prendrait pas bien cette nouvelle ; l’idee d’etre confinee dans un espace si reduit – peu rejouissante en soi – devenait terrifiante lorsqu’elle songeait a Gaby et a sa panique contagieuse.
En fait, il n’y avait pas lieu de s’inquieter : tandis qu’elle explorait le mur a l’endroit ou se trouvait l’orifice, celui-ci se mit a bouger et s’ouvrit comme un diaphragme pour regagner son diametre originel. Derriere se trouvait une fenetre de glace eclairee par transparence. Elle la frappa de sa main gantee et la glace se rompit. Un air glacial se rua a l’interieur et elle se hata de refermer le passage avec son sac.
Au bout de quelques minutes elle deplaca le sac a nouveau. Le trou s’etait reduit a quelques centimetres.
Elle considera, songeuse, le minuscule orifice en essayant de rassembler les faits. Une fois qu’elle crut avoir compris le processus, elle se decida a secouer Gaby.
« Debout, gamine, il est temps de prendre de nouvelles dispositions.
— Hmmm ? » Gaby s’eveilla rapidement. « Par tous les diables, mais c’est une vraie fournaise, la- dedans.
— C’est ce que je voulais dire. Il va falloir qu’on se deshabille un peu. Tu veux commencer ?
— Vas-y d’abord. Je vais essayer de te faire de la place.
— D’accord. A ton avis, pourquoi fait-il si chaud ici ? Tu y as reflechi ?
— Je viens juste de me reveiller, Rocky. Essaie d’avoir un peu de c?ur.
— Entendu. Je vais te le dire. Touche les murs. » Elle accomplit la tache complexe consistant a oter sa parka tandis que Gaby faisait la meme decouverte qu’elle un peu plus tot :
« C’est chaud.
— Ouais. Au premier abord, je ne voyais pas l’utilite de ce mur. J’ai cru que les arbres n’avaient pas ete prevus au debut – tout comme la vegetation sur le cable – mais d’apres moi, ils n’auraient pas pu croitre dans la paroi pour les nourrir. Alors j’ai essaye de trouver quel genre de machine pouvait au mieux s’acquitter d’une telle tache et j’en suis arrivee a quelque dispositif biochimique naturel : un animal, ou une plante, peut-etre issu d’une manipulation genetique. J’ai du mal a croire qu’une telle structure ait pu evoluer sur une periode de temps raisonnable : elle est haute de trois cents kilometres, creuse a l’interieur et tapisse la paroi proprement dite.
— Et les arbres seraient des parasites ? » Gaby prenait mieux la chose que ne s’y etait attendue Cirocco.
« Uniquement dans le sens ou ils tirent leur subsistance d’un autre etre vivant. Mais ce ne sont pas veritablement des parasites parce que leur presence etait voulue. Les batisseurs ont concu ce gigantesque animal pour qu’il serve d’habitat aux arbres ; ceux-ci a leur tour fournissent un abri a des animaux plus petits, et sans doute aussi aux anges. »
Gaby considera tout ceci puis devisagea Cirocco avec attention.
« Tout a fait comme les enormes creatures dont nous soupconnons l’existence sous la surface de la couronne, dit-elle d’une voix calme.
— Oui, quelque chose comme ca. » Elle observa Gaby, guettant des signes de panique, mais ne la vit meme pas haleter. « Est-ce que… euh… ca te trouble ?
— Tu veux parler de ma phobie bien connue ? »
Cirocco passa la main derriere son sac et stimula la paroi pour la faire se rouvrir puis elle deplaca le sac pour que Gaby puisse voir. L’opercule etait en train de se refermer doucement.
« J’ai decouvert ceci avant de te reveiller. Tu vois, il se referme mais se rouvrira pour peu que tu le titilles. Nous ne sommes pas prises au piege, et nous ne sommes pas dans un estomac ou un truc analogue… »
Gaby lui effleura la main et repondit avec un sourire timide : « J’apprecie ton inquietude…
— Eh bien, je ne voulais pas t’embarrasser, je pensais simplement…
— Tu as fait ce qu’il convenait de faire. Si j’avais ete la premiere a voir le phenomene, il est probable que je hurlerais encore. Mais je ne suis pas par temperament claustrophobe. J’ai simplement developpe un nouveau genre de phobie qui m’est peut-etre bien particulier : la crainte d’etre devoree vivante. Mais explique-moi – et, s’il te plait, tache d’etre tres convaincante – si nous ne sommes pas dans un estomac, ou sommes-nous ?
— Je ne vois aucun parallele avec des creatures de ma connaissance. » Elle en etait maintenant a sa derniere couche de vetements et decida d’en rester la. « Il s’agit d’un refuge », poursuivit-elle en se faisant aussi petite que possible tandis que Gaby commencait a se devetir. « Et c’est precisement l’usage que nous en faisons : pour nous proteger des assauts du froid. Je suis prete a parier que les anges hibernent dans des cavernes identiques a celle-ci. Et peut-etre d’autres animaux egalement. Peut-etre que cette creature en tire quelque avantage. Peut-etre que les excrements lui servent d’engrais.
— En parlant d’excrements…
— Ouais, j’ai le meme probleme. Il va falloir qu’on utilise un recipient vide ou quelque chose.
— Mon Dieu. Deja que je pue comme un chameau. Cet endroit va devenir charmant si jamais le temps ne se leve pas bientot.
— Ca n’a rien de terrible. Je pue encore plus.
— Comme tu es diplomate. » Gaby n’avait plus sur elle que ses sous-vetements barioles. « Ma chere, nous allons devoir vivre un moment dans une certaine promiscuite et la pudeur ne sert a rien. Si tu gardes ceci parce que…
— Non, ce n’etait pas vraiment pour ca, repondit Cirocco avec un peu trop de hate.
— … parce que tu as peur de m’allumer, detrompe-toi. D’ailleurs, je n’y songe plus guere. J’espere que tu ne verras aucun inconvenient a ce que j’ote ceci pour lui donner une chance de secher. » Elle s’executa sans attendre sa permission puis s’allongea aupres d’elle.
« Peut-etre etait-ce l’une de mes raisons, conceda Cirocco, mais l’autre, la grande raison, me fait quelque peu rougir. Mes regles ont commence.
— J’y songeais. Mais j’ai cru plus poli de n’en rien dire.
— Comme tu es diplomate, toi aussi. » Elles rirent mais Cirocco sentit son visage s’empourprer. Elle se sentait incroyablement mal a l’aise. Elle etait accoutumee aux petites habitudes de la vie aseptisee a bord d’un vaisseau. Se sentir negligee sans pouvoir rien y faire la genait terriblement. Gaby lui suggera d’utiliser l’un des pansements de la trousse d’urgence, au moins pour son propre confort. Cirocco se laissa convaincre, bien contente que l’idee vint de Gaby. Elle n’aurait pu se resoudre a employer les fournitures medicales a un tel usage sans le consentement de son amie.
Elles resterent tranquilles quelque temps. Cirocco percevait avec un certain malaise la proximite de Gaby et ne cessait de se repeter qu’il faudrait bien qu’elle s’y habitue. Elles pouvaient rester coincees la pendant des jours.
