« Un etre, as-tu dit. Une seule et meme creature. Comment le sais-tu ? »

April etait cette fois-ci revenue moins d’une heure apres. Cirocco esperait qu’elle s’accoutumait progressivement a leur compagnie mais evita toutefois de s’approcher d’elle a moins de vingt metres. « J’y crois. Certains des miens lui ont parle.

— Alors elle est intelligente ?

— Pourquoi pas ? Ecoute… capitaine. » Elle se tint les tempes un moment. Cirocco pouvait imaginer son conflit : April avait ete l’une des meilleures physiciennes existantes. A present, elle vivait comme un animal sauvage et fier, en suivant un code que Cirocco comprenait a peine. Elle se dit que l’April de naguere devait lutter pour percer derriere la creature qu’elle etait devenue.

« Cirocco, tu m’as dit avoir parle avec… ceux de l’anneau. » C’etait le mieux qu’elle puisse faire pour apprehender le concept de Titanide sans fuir. « Ils te comprennent. Calvin sait parler aux flotteurs. Les changements operes sur moi par Gaia sont plus radicaux. Je fais partie integrante de mon peuple. Je me suis eveillee en sachant comment me comporter parmi eux. J’ai les memes sentiments, les memes pulsions que n’importe quel ange. Voila ce que je sais. Gaia est unique. Gaia est vivante. Et nous vivons en elle. »

Gaby semblait quelque peu mal a l’aise.

« Regardez simplement autour de vous, poursuivait April. Qu’avez-vous vu qui ressemble ici a une machine ? Avez-vous vu quelque chose ? Nous sommes encercles par une bete vivante ; tu as suppose l’existence d’une creature sous le sol de l’anneau. Le rayon est occupe par un gigantesque etre vivant ; tu l’as considere comme un revetement colle sur la structure sous-jacente.

— Ce que tu nous dis la est incroyable.

— Plus que ca. C’est vrai.

— Si je te suis, je ne trouverai pas de salle de commande dans le moyeu.

— Mais tu seras la ou elle habite : tronant comme une araignee au milieu de sa toile, tirant les ficelles telle une marionnettiste. Elle veille sur toutes ses creatures et vous lui appartenez aussi surement que je lui appartiens. Elle nous a manipulees pour accomplir ses propres desseins.

— Et qui sont ? »

April haussa les epaules : une mimique tellement humaine qu’elle en fit mal a Cirocco.

« Elle n’a pas daigne me le dire. Je suis allee au moyeu mais elle a refuse de me voir. Les miens disent qu’il faut etre investi d’une grande mission pour gagner l’oreille de Gaia. En apparence, la mienne n’etait pas assez importante.

— Et que lui aurais-tu demande ? »

April resta longtemps silencieuse. Cirocco s’apercut qu’elle pleurait. Elle leva de nouveau les yeux vers les deux femmes.

« Vous me faites mal. Je crois que je ne vais plus vous parler.

— S’il te plait, April. S’il te plait, au nom de notre amitie passee.

— Notre amitie ? A-t-elle vraiment existe ? Je n’en ai pas souvenance. Je ne me souviens que d’August et de moi et, loin dans le passe, de mes autres s?urs. Nous avons toujours ete solitaires, toutes ensemble. Et maintenant je suis solitaire et seule.

— Est-ce qu’elles te manquent ?

— Elles m’ont manque, repondit-elle d’une voix atone. Il y a bien longtemps. Je vole, je vole pour etre seule. Solitude est la devise du clan des Aigles. Je sais qu’il doit en etre ainsi mais avant… avant, lorsque je m’ennuyais encore de mes s?urs… »

Cirocco ne bougeait pas, de peur de l’effrayer.

« Nous ne nous regroupons qu’en une seule occasion, dit-elle avec un doux soupir. Lorsque Gaia prend son souffle, a l’issue de l’hiver pour nous balayer au-dessus des terres…

« J’ai vole avec le vent, ce jour-la. Une journee magnifique. Nous en avons tue beaucoup parce que mon peuple m’avait ecoute en voyageant sur le grand flotteur. Les quadrupedes furent surpris parce que le vent avait cesse. Nous n’etions qu’un petit groupe a etre restes sur le flotteur, epuises et affames mais le sang bouillait dans nos veines, nous etions encore capables d’agir ensemble.

« C’etait une journee a chanter des airs glorieux. Mon peuple m’a suivi – moi ! –, fit ce que je lui disais, et je sus dans mon c?ur que les quadrupedes seraient bientot balayes de la surface de Gaia. Ce n’etait que la premiere escarmouche d’une nouvelle guerre.

« C’est alors que je vis August et que je devins folle : j’aurais voulu la tuer et voler loin d’elle, et l’embrasser et pleurer avec elle.

« J’ai vole.

« Maintenant je crains le souffle de Gaia car un jour il m’emportera pour aller tuer ma s?ur et j’en mourrai. Je suis Ariel-la-Vive mais en moi survit encore assez d’April Polo pour que je ne puisse survivre a pareille chose. »

Cirocco etait touchee mais ne pouvait cacher son excitation.

April s’exprimait comme si elle jouait un role important dans la communaute des anges. Sans doute l’ecouteraient-ils.

« Il se trouve que je suis ici pour faire la paix, lui dit-elle. Ne t’en va pas ! Je t’en prie, ne t’en va pas. »

April tremblait, mais elle ne bougea pas. « La paix est impossible.

— Je ne puis le croire. Plus d’une Titanide a le c?ur bouleverse, tout comme toi. »

April hocha la tete. « L’agneau negocie-t-il avec le lion ? La chauve-souris avec l’insecte ? Le ver avec l’oiseau ?

— Tu parles de proies et de predateurs.

— D’ennemis naturels. Tuer les quadrupedes est imprime dans nos genes. Je peux… en tant qu’April, je vois a quoi tu songes. La paix devrait etre possible. Il nous faut voler sur des distances incroyables rien que pour nous battre. Bien des notres n’en reviennent pas. L’ascension est trop dure et nous retombons dans la mer. »

Cirocco hocha la tete. « Je me disais simplement qu’en reunissant quelques emissaires…

— Je te l’ai dit : c’est impossible. Nous sommes des Aigles. Tu ne parviendras meme pas a nous faire agir en tant que groupe et encore moins a nous faire rencontrer les quadrupedes. Il existe d’autres clans, certains sont plus sociables mais ils ne vivent pas dans ce rayon. Peut-etre auras-tu plus de chance avec eux, mais j’en doute. »

Elles resterent toutes trois silencieuses. Cirocco sentait le poids de la defaite et Gaby lui posa la main sur l’epaule.

« Qu’en penses-tu ? dit-elle vrai ?

— J’en ai peur. Cela recoupe ce que m’a dit Maitre-Chanteur. Ils ne peuvent se maitriser. » Levant les yeux, elle s’adressa a April.

« Tu disais avoir tente de voir Gaia. Pourquoi ?

— Pour la paix. Je voulais lui demander pourquoi devait se poursuivre la guerre. Hormis cela, je suis parfaitement heureuse. Elle n’a pas entendu mon appel. »

Ou bien elle n’existe pas, songea Cirocco.

« Desires-tu toujours la rencontrer ? demanda April.

— Je ne sais plus. A quoi bon ? Pourquoi cette creature surhumaine arreterait-elle une guerre simplement parce que je le lui ai demande ?

— Il est dans la vie des taches pires que d’aller accomplir une quete. Si tu retournais maintenant, que ferais-tu ?

— Je ne sais pas non plus.

— Tu as parcouru une longue route. Tu as du rencontrer maintes difficultes. Mon peuple raconte que Gaia apprecie les bonnes histoires et qu’elle aime les grands heros. Es-tu un heros ? »

Elle revit Gene qui tournoyait dans le vide, Flute-de-Pan qui courait vers son fatal destin, le poisson de vase qui plongeait sur elle. Sans doute qu’un heros aurait mieux su qu’elle se debrouiller.

« Elle l’est, intervint soudain Gaby. De nous tous, seule Cirocco a su perseverer. Nous serions encore dans nos huttes de torchis si elle ne nous avait pas pousses. Elle nous a assigne un but. Peut-etre ne l’atteindrons-nous pas mais lorsque viendra le vaisseau de secours, je suis certaine qu’ils nous trouveront encore en train d’essayer. »

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