Elle rougit mais elle esperait qu’a la lueur des flammes il ne l’avait pas remarque.

« Ca ne te regarde pas.

— J’ai toujours pense qu’elle etait un peu lesbienne, poursuivit-il en hochant la tete. Je ne croyais pas que tu l’etais aussi. »

Elle prit une profonde inspiration et l’observa attentivement. Les ombres fluctuantes rendaient indechiffrable son visage couvert d’une barbe blonde.

« Es-tu en train de m’asticoter deliberement ? Je t’ai dit que ca ne te regardait pas.

— Si tu ne te gouinais pas avec elle, tu aurais simplement repondu non. »

Mais que se passait-il ? se demanda-t-elle. Pourquoi sa remarque lui donnait-elle des frissons ? Gene avait toujours fait preuve d’une logique d’entete dans ses relations avec les gens. Il refrenait soigneusement sa bigoterie pour la rendre socialement acceptable – sinon on ne l’aurait jamais selectionne pour la mission vers Saturne. Il mettait joyeusement les pieds dans le plat avec toutes ses relations et s’etonnait ensuite avec candeur lorsque les gens se vexaient de son manque de tact. C’etait un trait de caractere assez repandu mais suffisamment maitrise, compte tenu de son profil psychologique, pour etre tout juste taxe d’excentricite.

Alors pourquoi se sentait-elle si mal a l’aise lorsqu’il la regardait ?

« Je ferais mieux de t’affranchir avant que tu ne blesses Gaby. Elle est tombee amoureuse de moi. C’est sans doute en rapport avec son isolation ; je suis la premiere personne qu’elle ait rencontree ensuite et elle a fait sur moi cette fixation. Je crois qu’elle s’en sortira parce qu’elle n’a jamais eu de tendances nettement homosexuelles. Ni heterosexuelles, d’ailleurs.

— Elle les dissimulait, suggera-t-il.

— En quelle annee sommes-nous ? En mille neuf cent cinquante ? Tu m’etonnes, Gene. Tu ne caches rien aux tests de la NASA. Elle a eu une relation homosexuelle, c’est sur. Moi aussi ; toi egalement : j’ai lu ton dossier. Tu veux que je te rappelle ton age lorsque ca s’est produit ?

— Je n’etais qu’un gosse. En revanche, je pourrais te parler de ses reactions lorsqu’on a fait l’amour : rien, tu te rends compte ? Je parierais que ca se passe autrement entre vous deux.

— Nous ne… » Elle s’interrompit en se demandant comment il avait pu la mener jusque-la.

« Cette discussion est terminee. Je ne veux pas en parler et d’ailleurs, voici Gaby. »

Elle approcha du feu et deposa pres de Cirocco un panier empli de fruits. Elle s’accroupit puis les observa l’un et l’autre, pensive. Elle se releva pour enfiler ses vetements.

« Est-ce que mes oreilles sifflent ou bien est-ce mon imagination ? »

Gene et Cirocco se tinrent cois et Gaby soupira.

« Et nous voila repartis. Je commence a croire ceux qui affirment que les missions spatiales habitees coutent plus qu’elles ne rapportent. »

Au cinquieme jour, ils avaient definitivement penetre dans l’obscurite. Seule les eclairait maintenant la lumiere spectrale refletee par les zones diurnes qui les surplombaient de part et d’autre. C’etait peu, mais suffisant.

Le sol etait nettement plus escarpe, la couche de terre beaucoup plus mince. Ils marchaient souvent a meme le cable tiede qui leur offrait une prise plus sure. Ils avaient maintenant pris l’habitude de s’encorder en prenant toujours soin de verifier que celui qui grimpait etait assure par les deux autres.

Meme a cette altitude, la flore de Gaia n’avait pas renonce : des arbres massifs etalaient leurs racines sur le cable, s’accrochant avec tenacite par leurs stolons glisses sous la surface. Les efforts qu’ils deployaient pour survivre dans un milieu si inhospitalier leur avaient ote toute beaute. Decharnes et solitaires, leurs troncs translucides luisaient d’une pale lumiere interieure ; leurs feuilles etaient quasiment invisibles. Par endroits, les racines pouvaient tenir lieu d’echelle aux grimpeurs.

A la fin de la journee, ils avaient au total parcouru soixante-dix kilometres en ligne droite et s’etaient rapproches de cinquante du moyeu. Les arbres etaient suffisamment clairsemes pour leur reveler qu’ils avaient depasse le niveau du toit : ils s’enfoncaient maintenant sous le surplomb de la paroi du rayon dont la cloche s’ouvrait au-dessus de Rhea. En se retournant ils apercevaient Hyperion en dessous d’eux, comme s’ils chevauchaient un cerf-volant arrime par un filin monstrueux a ce socle rocheux nomme la Porte des Vents.

C’est au matin du sixieme jour qu’ils virent scintiller le chateau de cristal. Cirocco et Gaby resterent accroupies a l’observer au milieu d’un lacis de racines tandis que Gene montait avec la corde jusqu’au pied de la structure.

« Peut-etre est-ce l’endroit, dit Cirocco.

— Tu veux dire le depart de ton ascenseur ? renifla Gaby. Si c’est le cas je veux bien faire du patin a roulettes sur une balustrade en carton. »

L’ensemble evoquait un village fortifie mediterraneen mais construit en sucre candi, vieux d’un million d’annees et a moitie fondu. Domes et balcons, arches, contreforts et arcs-boutants, toits en terrasse, comme en equilibre sur des etageres branlantes, s’ecoulant tel un sirop debordant d’un pot et tout de suite fige. De hautes tours s’elevaient de guingois : des crayons dans un pot, minces et fuseles. Dans les angles scintillaient des amoncellements de neige ou peut-etre de sucre glace pastel.

« C’est une carcasse vide, Rocky.

— Je le vois bien. Mais laisse-moi mes illusions, veux-tu ? »

Le chateau menait une lutte silencieuse contre des lianes blanches et filandreuses. Un combat qui avait en apparence debouche sur un statu quo ; la forteresse avait subi des dommages irreparables mais lorsque Cirocco et Gaby eurent rejoint Gene elles sentirent sous leurs pas ceder les lianes seches, mortes.

« On dirait de l’alfa », remarqua Gaby en arrachant une poignee d’herbe.

« Mais en plus grand. »

Gaby haussa les epaules. « Gaia ne se preoccupe pas de construire a l’economie.

— Il y a une porte, la-haut, annonca Gene. Vous voulez entrer ?

— Ben tiens. »

Il restait un espace degage large de cinq metres entre le rebord du surplomb et la muraille du chateau. Non loin s’ouvrait une arcade a peine plus haute que la taille de Cirocco.

« Ouaou ! haleta Gaby en s’appuyant au mur. Il y a presque de quoi attraper le vertige a marcher sur un sol horizontal. J’avais perdu l’habitude. »

Cirocco alluma une lampe et suivit Gene sous l’arcade et dans une galerie des glaces.

« On ferait mieux de rester ensemble », prevint-elle.

Cette precaution ne semblait pas superflue : meme si les surfaces n’etaient pas entierement reflechissantes, l’endroit n’etait pas sans rappeler les palais de glace des fetes foraines. Tout autour d’eux, les murs leur revelaient des salles dont les murs a leur tour s’ouvraient sur de nouvelles salles.

« Comment sort-on une fois qu’on est entre ? » demanda Gaby.

Cirocco lui indiqua le sol. « Suivons nos traces de pas.

— Ah ! que je suis bete ! » Gaby se pencha pour examiner la fine poudre qui recouvrait le plancher. Dans la poussiere se trouvaient eparpilles des debris plus larges, lisses et plats.

« Du verre pile, dit-elle. Ne vous cassez pas la figure. »

Gene hocha la tete. « C’est aussi ce que j’ai cru au debut mais ce n’est pas du verre. Ce materiau est aussi mince qu’une bulle de savon et ne peut pas etre coupant. » Et, s’approchant d’un mur, il le pressa doucement du plat de la main. Le mur tomba en morceaux avec un petit bruit cristallin. Gene prit au vol l’un des debris et le broya dans sa main.

« Combien de ces murs pourrais-tu demolir avant que l’etage du dessus nous tombe sur le crane ? » s’inquieta Gaby en designant le niveau superieur.

« Un bon paquet, je crois. Regardez : cet endroit est un labyrinthe mais il n’etait pas ainsi a l’origine. Nous avons traverse certaines cloisons uniquement parce que quelque chose les avait deja defoncees. Mais c’etait en fait un empilement de cubes sans aucune possibilite d’acces. »

Gaby et Cirocco s’entre-regarderent.

« Comme l’edifice que nous avons decouvert sous le cable », remarqua Gaby et elle le decrivit a Gene.

« Mais qui construirait des batiments avec des pieces dont on ne peut ni entrer ni sortir ? demanda

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