— Vous n’etes que des defaitistes. »
Gene hocha la tete. « Ne va simplement pas croire que tu as un avantage de cinq contre un. Et n’oublie pas que ce paquetage a une masse presque equivalente a la tienne. Sois prudente.
— Bordel ! on se prepare a la plus longue ascension jamais tentee par l’homme : est-ce que j’entends des chants d’allegresse ? Non, rien que des recriminations.
— Si on doit chanter, dit Gaby, autant le faire tout de suite. On risque de ne plus etre d’humeur plus tard. »
Bon, se dit Cirocco, j’aurai au moins essaye. Elle se rendait bien compte que le voyage allait etre difficile, mais elle pensait que les difficultes n’allaient pas commencer avant le toit qu’elle estimait atteindre d’ici cinq jours.
Ils se trouvaient dans une foret sombre. Les frondaisons des arbres en cristal laiteux filtraient la chiche lumiere du couchant, baignant toute chose de reflets de bronze. Leurs ombres, impenetrables et coniques, pointaient vers l’est, designant la nuit. Une voute de feuilles translucides roses, dorees, orange et bleu-vert se refermait au-dessus d’eux : extravagant crepuscule pour une nuit d’ete.
Le sol vibrait legerement sous leurs pieds. Songeant au volume d’air gigantesque qui s’engouffrait dans le cable, aspire vers le moyeu, Cirocco se mit a rever au moyen d’exploiter cette immense source d’energie.
L’ascension ne presentait pas de difficulte : le sol etait recouvert d’une epaisse couche de poussiere compactee. Le relief etait dicte par l’enroulement des torons sous-jacents, decrivant des sillons paralleles qui disparaissaient en biais sur les flancs en pente du cable.
La vegetation etait plus epaisse la ou s’etait accumulee la terre, entre les brins. Ils adopterent donc la tactique suivante : ils suivaient chaque crete jusqu’au moment ou elle commencait a s’enrouler sous le cable, puis traversaient le sillon pour gagner le brin adjacent, plus au sud. Ils continuaient ainsi pendant cinq cents metres avant de traverser a nouveau.
Au fond de chaque sillon coulait un petit ruisseau. Ce n’etait qu’un filet d’eau mais le courant, rapide, avait creuse de profondes saignees dans la terre en longeant la pente du cable. Cirocco supposait qu’ils devaient tomber ensuite en cascades, quelque part vers le sud-ouest.
Gaia se montrait aussi prolifique qu’au niveau du sol : la majeure partie des arbres portaient des fruits et grouillaient d’une faune arboricole. Parmi celle-ci, Cirocco reconnut une creature lymphatique de la taille d’un lapin qui etait comestible et facile a tuer.
Avant la fin de la deuxieme heure, elle comprit que ses compagnons avaient raison. Elle le sut lorsqu’une crampe la prit au mollet, la jetant pantelante sur le sol tiede.
« Ne le dites pas, bon sang. »
Gaby souriait largement. Avec sympathie, certes, mais au fond d’elle-meme pas mecontente.
« C’est la pente. Elle n’a pas l’air si dure que ca ; tu as raison, question poids. Mais elle est tellement raide qu’il faut grimper sur la pointe des pieds. »
Gene s’assit pres d’elle, le dos a la pente. Par une eclaircie entre les arbres ils pouvaient decouvrir en partie Hyperion, attirant et baigne de lumiere.
« La masse pose egalement un probleme, dit-il. Il faut presque que je marche le nez colle au sol pour pouvoir avancer.
— J’ai mal a la plante des pieds, rencherit Gaby.
— Moi aussi », reconnut Cirocco, d’un ton miserable. La douleur s’attenuait maintenant qu’elle se massait la jambe mais ne tarderait pas a revenir.
« C’est sacrement trompeur, dit Gene. Peut-etre qu’on y arriverait mieux a quatre pattes. Nous faisons trop travailler les cuisses et l’arriere de la jambe. Il faudrait les mettre en extension.
— Bien vu. Et cela nous ferait de l’entrainement pour la partie verticale. La, il faudra faire surtout travailler les bras.
— Vous avez raison tous les deux, dit Cirocco. J’ai trop force. Il va falloir faire halte plus souvent. Gene, voudrais-tu me sortir la trousse medicale ? »
Elle contenait divers remedes contre les rhumes et les fievres, des fioles de desinfectant, des pansements, une reserve de cet anesthesiant specifique qu’avait utilise Calvin pour les avortements – et meme un sac empli de baies aux vertus stimulantes. Cirocco les avait testees. Il y avait aussi un manuel de premier secours redige par Calvin pour qu’ils sachent se debrouiller face aux problemes allant du saignement de nez a l’amputation. La trousse comportait enfin un pot rond contenant un onguent violet donne par Maitre-Chanteur pour « soigner les douleurs de la route ». Elle remonta sa jambe de pantalon pour s’en frictionner en esperant que le remede serait aussi efficace pour les humains que pour les Titanides.
« Prete ? » Gene etait debout, il ajustait son sac a dos.
« Je crois que oui. Tu prends la tete. Ne va pas aussi vite que moi ; je te dirai si l’allure est trop rapide pour moi. On s’arretera dans vingt minutes ; dix minutes de pause.
— T’as pige. »
Un quart d’heure plus tard, Gene avait des crampes. Il poussa un cri, arracha sa botte et massa son pied nu.
Cirocco profita de l’occasion pour se reposer. Elle s’allongea et fouilla dans sa poche pour y denicher le pot d’onguent puis, roulant sur le dos, elle le tendit a Gene, au-dessus d’elle. Adossee a son sac elle etait assise presque debout, jambes ballant sur la pente. A ses cotes, Gaby n’avait meme pas pris la peine de se retourner.
« Un quart d’heure de marche, un quart d’heure de repos.
— Comme tu voudras, c’est toi la patronne, soupira Gaby. Je me ferai ecorcher vive pour toi, je grimperai jusqu’a ce que mes pieds et mes mains ne soient plus que des plaies sanglantes. Et quand je mourrai, ecrivez simplement sur ma tombe que je suis morte en soldat. Bottez-moi le train quand vous serez prets a repartir. » Elle se mit a ronfler bruyamment et Cirocco rigola. Gaby ouvrit un ?il mefiant puis rit a son tour.
« Que dirais-tu de : Ci-git une astronaute ? suggera Cirocco.
— Elle n’a fait que son devoir, proposa Gene.
— Franchement, renifla Gaby. Il n’y a plus de romantisme. Demandez a quelqu’un votre epigraphe et qu’obtenez-vous ? Des blagues. »
Ce fut lors de la pause suivante que Cirocco eut une nouvelle crampe. Des crampes, plutot, car cette fois-ci, les deux jambes etaient touchees. Ca n’avait rien de drole.
« Eh, Rocky, dit Gaby en lui effleurant l’epaule d’une main hesitante. Il est idiot de se crever ainsi. Prenons une heure de repos, cette fois-ci.
— C’est completement ridicule, parvint a grommeler Cirocco. Je suis a peine vannee. Simplement, je n’arrive pas a rester posee sur le cul. Elle jeta un ?il soupconneux vers Gaby. Mais comment fais-tu donc pour ne pas attraper de crampes ?
— Je tire au flanc, reconnut Gaby sans se demonter. J’arrime une corde a ce cul sur lequel tu ne veux pas te poser et je te laisse faire le mulet. »
Cirocco ne put retenir un faible rire.
« Il va bien falloir que je m’y fasse. Tot ou tard je finirai par aller mieux. Les crampes ne vont pas me tuer.
— Non, mais je n’aime pas te voir mal en point.
— Et si l’on optait pour dix minutes de marche et vingt de repos ? suggera Gene. En attendant de faire mieux.
— Non. Quinze minutes debout, a moins que l’un d’entre nous ne craque avant. Puis repos pour une duree equivalente, ou des que l’on est en etat de repartir. On fait ca pendant huit heures… » Elle consulta sa montre. « Ce qui nous laisse encore cinq heures. Et puis on pose le camp. »
Gaby soupira. « Prends le commandement, Rocky. C’est ta specialite. »
Ce fut affreux. Cirocco souffrait toujours le plus quoique Gaby eprouvat a son tour des crampes.
Le baume des Titanides les soulageait mais ils devaient l’utiliser avec parcimonie. Chacun transportait une trousse de secours et la reserve de Cirocco etait deja epuisee. Elle esperait encore ne pas avoir a s’en servir, passes les premiers jours du voyage, mais elle aimait autant en garder une reserve pour l’ascension de l’interieur
