trop sensible a certaines choses qu’un homme verrait differemment. On devient sensible lorsque ces choses se reproduisent sans cesse a mesure qu’on gravit les echelons et qu’il faut se montrer deux fois meilleure que les autres pour obtenir la place.

« Tu n’es pas d’accord avec ma decision d’effectuer l’ascension. Tu as presente tes objections. Tu disais que tu m’aimais. Je ne crois plus que ce soit le cas aujourd’hui et je suis profondement desolee que les choses aient pris cette tournure. Mais je t’ordonne d’attendre ici mon retour et de ne plus soulever la question. »

Sa mimique etait eloquente.

« C’est parce que je t’aime que je ne veux pas que tu partes.

— Mon Dieu, Bill, je ne veux pas de ce genre d’amour : je t’aime, alors ne bouge pas pendant que je te ligote. Ce qui me fait mal c’est de te voir, toi, agir ainsi. Si tu es incapable de m’avoir en tant que femme independante, libre de mes propres decisions, tu ne m’auras pas du tout.

— Quel genre d’amour est-ce la ? »

Elle se sentait l’envie de pleurer, mais elle s’en moquait.

« Je voudrais bien le savoir. Peut-etre qu’une telle chose n’existe pas. Peut-etre que chacun doit se sentir pris en charge par l’autre, auquel cas je ferais mieux de me mettre en quete d’un homme qui se reposera sur moi parce que je ne supporterai jamais l’inverse. Ne peut-on pas simplement s’entraider ? Je veux dire, lorsque tu es affaibli je te donne un coup de main, et lorsque c’est moi, tu me soutiens a ton tour.

— Tu me donnes l’impression de ne jamais avoir de faiblesse. Tu viens de dire que tu pouvais te debrouiller toute seule.

— Tout etre humain le devrait. Mais si tu ne me crois pas faible, tu ne me connais pas. Je suis comme un petit bebe en ce moment, en train de me demander si tu vas me laisser partir sans un baiser, sans meme me souhaiter bonne chance. »

Bon sang, voila qu’elle pleurait. Elle essuya cette larme promptement ; elle n’avait aucune envie qu’il l’accuse d’user de ce genre d’arme. Comment fais-je pour me fourrer dans de telles impasses ? se demandait- elle. Forte ou faible, elle serait toujours sur la defensive en de telles circonstances.

Il daigna bien l’embrasser. Il n’y avait semblait-il plus grand-chose a dire lorsqu’ils se separerent. Cirocco ne pouvait deviner sa reaction devant ses yeux secs : elle le savait blesse, mais cela avait-il accentue sa blessure ?

« Tu reviens aussi vite que possible.

— Entendu. Ne t’inquiete pas trop pour moi. Je suis trop dure a cuire.

— Comme si je ne le savais pas. »

« Deux heures, Gaby. Maxi.

— Je sais, je sais. Ne me parle plus de ca, d’accord ? »

Pose sur la vaste plaine a l’est de Titanville, Omnibus avait l’air encore plus gros qu’avant. D’habitude, les saucisses ne descendaient jamais plus bas que la cime des arbres. Il avait fallu eteindre tous les foyers en ville pour le persuader d’atterrir.

Cirocco se retourna vers Bill, immobile sur ses bequilles a cote du grabat qu’avaient utilise les Titanides pour le transporter. Il lui fit un signe de main auquel elle repondit.

« Je retire ce que j’ai dit, Rocky, reprit Gaby en claquant des dents. Parle-moi.

— Du calme, petite, du calme. Ouvre les yeux, veux-tu ? Regarde ou tu mets les pieds. Oups ! »

Une douzaine de bestioles s’etaient mises a la queue leu leu dans l’estomac de la saucisse, comme des passagers de metro presses de rentrer chez eux. Elles se bousculerent pour sortir. Gaby fut renversee.

« Aide-moi, Rocky ? » couina-t-elle desesperement, osant a peine regarder Cirocco.

« Bien sur. » Elle lanca son paquetage a Calvin qui etait deja entre avec Gene et souleva sa compagne. Gaby etait si minuscule, et si froide.

« Deux heures.

— Deux heures », repeta Gaby, sombrement.

On entendit un martelement presse de sabots et Cornemuse fit son apparition par le sphincter ouvert. Elle prit Gaby par le bras.

« Tenez, mon petit, chanta-t-elle ; voila qui vous aidera a passer l’epreuve. » Et elle lui mit dans la main une outre de vin.

« Comment saviez-vous que…, commenca Cirocco.

— J’ai lu la peur dans ses yeux et je me suis rappele le service qu’elle m’avait rendu. Ai-je bien fait ?

— C’etait parfait, mon enfant. Je vous en remercie de sa part. » Elle ne dit rien a Cornemuse de la gourde que, pour des raisons identiques, elle avait pris soin de mettre dans son propre sac.

« Je ne vous embrasse pas a nouveau puisque vous m’assurez que vous reviendrez. Bonne chance donc, et puisse Gaia vous retourner vers nous.

— Bonne chance. » L’ouverture se referma sans bruit.

« Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Elle veut que tu te saoules la gueule.

— J’avais deja bu un petit coup ou deux. Mais maintenant que tu m’en reparles… »

Cirocco resta pres d’elle tandis qu’elle succombait a une crise de hurlements, la faisant boire jusqu’a ce qu’elle fut ivre morte. Lorsqu’elle fut certaine que Gaby tiendrait le coup, elle rejoignit les hommes a l’avant de la nacelle.

Ils avaient deja decolle. Les ballasts continuaient de se vider, par un orifice pres du nez d’Omnibus.

Ils ne tarderent pas a survoler la partie superieure du cable. En se penchant, Cirocco apercut des arbres et des zones couvertes d’herbe. En certains endroits le cable disparaissait completement sous la vegetation. Il etait si gigantesque qu’il en paraissait presque plat. Tant qu’ils n’auraient pas atteint le toit, il n’y avait aucun risque de chute.

La lumiere se mit a decroitre peu a peu. En l’espace de dix minutes ils avaient penetre dans un clair-obscur orange et se dirigeaient vers la nuit eternelle. Cirocco voyait avec tristesse la lumiere disparaitre. Elle avait maudit ce jour perpetuel, mais au moins c’etait le jour. Elle ne le reverrait plus de longtemps.

« Terminus, annonca Calvin. Il va descendre un peu et vous deposer par cable. Bonne chance, bande de cingles. Je vous attendrai. »

Gene donna un coup de main a Cirocco pour harnacher Gaby puis il sauta le premier pour l’accueillir au sol. Cirocco surveilla l’operation d’en haut. Calvin l’embrassa pour lui porter chance ; alors elle installa le harnais autour de ses hanches et passa les pieds par-dessus bord.

Elle descendit dans le crepuscule.

Chapitre 19.

Ils se sentirent plus legers en prenant pied sur le cable : ils etaient en gros cent kilometres plus pres du centre de Gaia – et a cent kilometres d’altitude. La gravite avait chute d’un quart a moins d’un cinquieme de G. Le paquetage de Cirocco pesait presque deux kilos de moins et son corps lui-meme s’etait allege de deux kilos et demi.

« Nous sommes a cent kilometres de la jonction du cable avec le toit, remarqua-t-elle. La pente est a mon avis de trente-cinq degres. Pour l’instant, nous ne devrions pas avoir trop de difficultes. »

Gene semblait sceptique.

« Quarante degres plutot. Meme, pas loin de quarante-cinq. Et cela devient de plus en plus raide : disons soixante degres avant que nous soyons a hauteur du toit.

— Mais avec cette pesanteur…

— Ne te moque pas d’une pente a quarante-cinq degres », dit Gaby. Elle etait assise sur l’herbe, le teint bilieux, mais soulagee. Elle avait vomi mais affirme que tout valait mieux que de rester dans la saucisse. « J’ai fait un peu d’alpinisme sur Terre, en portant un telescope sur le dos. Il faut etre en bonne condition physique et nous ne le sommes pas.

— Elle a raison, dit Gene. J’ai perdu du poids. La gravite faible rend paresseux.

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