du rayon. Apres tout la douleur n’etait pas intolerable. Lorsqu’une crampe la prenait elle etait bonne pour pousser un cri, s’asseoir et attendre que ca se passe.

A la fin de la septieme heure, elle etait revenue sur son opinion, quelque peu ennuyee par sa propre obstination : un peu comme si elle avait voulu se prouver que Bill avait raison en se forcant a la tenacite, en allant jusqu’a ses limites et meme en les depassant.

Ils dresserent leur camp au fond d’une ravine, ramasserent du bois pour le feu mais ne prirent meme pas la peine de monter les tentes. L’air etait chaud et lourd mais les flammes etaient bienvenues dans l’obscurite croissante. Ils s’assirent autour a distance confortable et se devetirent, pour rester avec leurs sous-vetements barioles.

« Tu ressembles a un paon, remarqua Gene en prenant une lampee de vin.

— Un paon completement creve, soupira Cirocco.

— A ton avis, Rocky, combien a-t-on fait ? demanda Gaby.

— Difficile a dire. Quinze kilometres ?

— Ca recoupe mon estimation, confirma Gene : j’ai compte nos pas pour franchir deux cretes et j’en ai fait la moyenne. Puis j’ai releve le nombre de ravines traversees.

— Les grands esprits se rencontrent, dit Cirocco. Quinze aujourd’hui, vingt demain. Nous aurons atteint le toit en cinq jours. » Elle s’etira, les yeux tournes vers le feuillage aux couleurs changeantes au-dessus d’elle.

« Gaby, c’est toi qui t’y colles. Fouille dans ce sac et concocte-nous de quoi bouffer. Je me sens capable d’avaler une Titanide. »

Ils ne parcoururent pas vingt kilometres le lendemain ; ni meme dix.

Ils s’eveillerent les jambes endolories. Cirocco etait si raide qu’elle ne pouvait plier les genoux sans gemir. Ils preparerent le petit dejeuner et replierent le camp en titubant, avec des mouvements d’octogenaires, puis se contraignirent a faire quelques mouvements d’assouplissement et d’extension.

« Je sais que ce sac est plus leger de quelques grammes, gemit Gaby en l’endossant. Je l’ai deja soulage de deux rations.

— Le mien a pris vingt kilos, se plaignit Gene.

— Putain de putain de putain. Allez, bande de macaques. Vous voulez gagner la vie eternelle ?

— La vie ? Tu appelles ca une vie ? »

La seconde nuit, ne survint que cinq heures seulement apres la premiere parce que Cirocco en avait ainsi decide.

« Merci a toi, o Grande Maitresse du Temps, soupira Gaby en s’etendant sur son sac de couchage. Avec un effort, on va peut-etre etablir un nouveau record : la journee de deux heures. »

Gene se laissa tomber a cote d’elle.

« Des que tu auras fait partir le feu, Rocky, j’irai nous couper une demi-douzaine de ces filets de steak vegetal. En attendant, marche doucement, veux-tu ? Quand tes genoux grincent tu me reveilles. »

Les mains sur les hanches, Cirocco les fusilla du regard.

« Alors, c’est ainsi que ca se passe, hein ? Je vais vous annoncer quelque chose, vous deux : vous etes degrades.

— A-t-elle dit quelque chose, Gene ?

— Rien entendu. »

Cirocco boitilla aux alentours pour ramasser du bois pour le feu. S’agenouiller pour l’allumer se revela un probleme passablement complexe – un qu’elle n’etait pas certaine de pouvoir resoudre. L’operation l’obligeait a forcer ses articulations maltraitees sous des angles qu’elles refusaient obstinement de prendre.

Au bout du compte, les steaks vegetaux finirent par griller dans leur jus et Gene et Gaby s’approcherent, attires par l’odeur de ce mets divin.

Cirocco eut tout juste la force de recouvrir les braises d’un coup de pied et de derouler son sac de couchage. Elle dormait deja avant de s’y etre allongee.

Le troisieme jour s’avera moins terrible que le second, tout comme l’on peut estimer que le grand incendie de Chicago fut moins terrible que le seisme de San Francisco.

Ils mirent un peu moins de huit heures pour parcourir dix kilometres d’un terrain de plus en plus escarpe.

A l’issue de l’epreuve, Gaby nota qu’elle ne se sentait plus vieille de quatre-vingts ans. Elle s’en sentait soixante-dix-huit.

Il paraissait necessaire d’adopter une nouvelle tactique. La pente croissante rendait la marche, meme a quatre pattes, difficile. Leurs pieds derapaient et ils devaient s’aplatir au sol, bras et jambes ecartes, pour eviter de glisser en arriere.

Gene suggera qu’a tour de role chacun grimpe le plus haut possible avec la corde pour l’attacher au tronc d’un arbre. Les deux autres, restes derriere, n’auraient alors plus qu’a se hisser tranquillement a la force des poignets. Celui qui passait devant devrait fournir un effort pendant dix minutes, mises a profit par les autres pour se reposer, puis il aurait deux tours pour recuperer. Ce qu’ils firent, par etapes de trois cents metres.

Cirocco regarda le ruisseau qui coulait pres de leur camp en revant d’un bon bain. Puis elle se ravisa. Ce dont elle avait envie, c’etait de manger. Tout en grommelant, Gene prit son tour derriere les fourneaux.

Elle eut toutefois la presence d’esprit de verifier dans son havresac le niveau des provisions avant de s’evanouir.

Le quatrieme jour ils firent vingt kilometres en dix heures et c’est a la fin de cette journee que Gene sauta sur Cirocco.

Ils avaient monte le camp la ou le ruisseau qu’ils suivaient etait assez large pour permettre un bain et Cirocco s’etait devetue pour s’y plonger sans y reflechir plus avant. Elle aurait bien voulu avoir du savon mais le sable fin du fond pouvait aisement le remplacer. Bientot Gaby et Gene l’eurent rejointe. Puis Gaby ressortit pour aller cueillir des fruits, sur les ordres de Cirocco. Comme ils n’avaient pas de serviette elle s’etait accroupie toute nue pres du feu et c’est a ce moment que Gene l’enlaca.

Elle sursauta, eparpillant les braises incandescentes, et repoussa les mains qui lui caressaient les seins.

« Eh ! arrete ca ! » Elle se debattit et s’ecarta de lui. Gene n’etait pas du tout demonte.

« Allons, Rocky. Ce n’est pas comme si on ne s’etait jamais touches avant.

— Ah ouais ? Eh bien, je n’aime pas qu’on me saute dessus. Garde tes mains pres de toi. »

Il eut l’air exaspere. « Tu crois que ca va se passer comme ca ?

Que suis-je cense faire avec deux femmes nues qui me tournent autour ? »

Cirocco saisit ses vetements.

« J’ignorais que la vue d’une femme nue te faisait perdre tout controle. Je tacherai de m’en souvenir.

— Maintenant tu es en colere.

— Non, je ne suis pas en colere. Il va nous falloir vivre cote a cote pendant un bout de temps et se mettre en colere n’arrangerait rien. » Elle pressionna sa chemise et le jaugea avec mefiance puis au bout d’un moment elle s’occupa du feu en prenant bien soin de s’asseoir en face de lui.

« Tu es quand meme fachee. Tu me pretes des intentions.

— Ne me saute pas dessus, c’est tout.

— Je t’enverrais volontiers des roses et des bonbons mais ce n’est guere faisable. »

Elle sourit et se detendit un brin. Voila qui ressemblait plus au vieux Gene, ce qui etait un gros progres compare a la lueur qu’elle avait pu lire dans son regard quelques instants plus tot.

« Ecoute, Gene. Nous n’avons pas forme le plus merveilleux des couples a bord du vaisseau, et tu le sais bien. Je suis crevee, j’ai faim, et je me sens toujours aussi crasseuse. Tout ce que je peux te promettre c’est que lorsque je me sentirai prete a quoi que ce soit, je te le ferai savoir.

— C’est de bonne guerre. »

Ils n’echangerent plus une parole tandis que Cirocco poussait le feu, en prenant soin qu’il ne deborde du petit foyer creuse dans la terre.

« Est-ce que tu… Y a-t-il quelque chose entre Gaby et toi ? »

Вы читаете Titan
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату