avait peur et ne voulait pas ceder a cette impulsion.

Elle dressa son epee et la vit scintiller comme un lac de sang. Elle fit un pas, puis un autre. Gaby la suivit et elles penetrerent dans l’obscurite.

Ses dents lui faisaient mal. Elle s’apercut qu’elle avait la machoire serree, douloureusement crispee. Elle s’arreta et cria :

« Je suis ici ! »

Au bout de longues secondes, l’echo lui repondit, puis se repeta en decroissant a l’infini.

Elle leva l’arme au-dessus de sa tete et cria encore.

« Je suis ici ! Je suis le capitaine Cirocco Jones, Commandant du VES Seigneur des Anneaux, deleguee par les Etats-Unis d’Amerique, l’Administration nationale pour l’aeronautique et l’espace et les Nations unies de la Terre. Je desire te parler ! »

Une eternite parut s’ecouler avant que ne meure l’echo. Lorsque revint le silence, seule ne subsistait que la lente pulsation de ce c?ur monstrueux. Elles se mirent dos a dos, l’epee haute, affrontant les tenebres.

Cirocco sentit l’envahir un acces de colere qui balaya ses dernieres traces de peur. Brandissant son epee, elle hurla dans la nuit tandis que les larmes ruisselaient sur ses joues.

« J’exige de te voir ! Avec mon amie, nous avons traverse maintes epreuves pour nous presenter devant toi. Le sol nous a recrachees nues dans ce monde. Nous nous sommes fraye un chemin jusqu’a son sommet. Nous fumes traitees cruellement, ballottees au gre de caprices pour nous incomprehensibles. Ta main a fouaille nos ames pour tenter d’en abolir toute dignite mais nous sommes restees inflexibles. Je te defie de venir me repondre ! Reponds de ce que tu as fait ou je consacrerai ma vie a ta destruction totale. Tu ne me fais pas peur ! Je suis prete a me battre ! »

Elle ne savait pas depuis combien de temps Gaby lui secouait la manche. Elle baissa les yeux, parut avoir des difficultes a accommoder. Gaby semblait terrorisee mais demeurait bravement a ses cotes.

« Peut-etre, dit-elle d’une voix timide, peut-etre qu’elle ne parle pas l’anglais. »

Alors Cirocco repeta son defi dans le chant des Titanides. Elle fit usage du ton declamatoire, celui qu’on reservait au recit des contes. Les parois dures et sombres lui renvoyerent sa chanson et bientot le moyeu obscur resonnait de son air de defi.

Le sol se mit a trembler.

« Jeeeeeeee… »

C’etait une note unique, un seul mot, une tornade vocale.

« T’aiiiiiiii… »

Cirocco tomba a quatre pattes et regarda, ahurie, Gaby qui griffait le sol a cote d’elle.

« Entenduuuuuuu… »

Le mot se reverbera plusieurs minutes, descendant progressivement vers les graves comme le hurlement d’une sirene a la fin d’une alerte. Le sol cessa de vibrer et Cirocco leva la tete.

Une lumiere eclatante l’aveugla.

Les yeux proteges par son avant-bras, elle cligna pour scruter l’eclat blanc. Un rideau s’ouvrait dans l’une des parois. Il allait du sol au plafond, distant de cinq kilometres. Derriere, se dressait un escalier de cristal. Il jetait des eclats insupportables en montant vers une lumiere si intense que Cirocco ne pouvait la regarder.

Gaby la tirait a nouveau par la manche.

« Filons d’ici, souffla-t-elle d’un ton pressant.

— Non. Je suis venue pour lui parler. »

Elle se contraignit a poser les paumes au sol pour se redresser.

Se remettre sur ses pieds etait une tache aisee ; rester debout etait une autre affaire. Elle aurait avec plaisir suivi l’injonction de Gaby. Sa bravoure lui semblait maintenant relever de l’intoxication.

Pourtant, elle se mit en marche vers la lumiere.

L’ouverture faisait deux cents metres de large, flanquee par des colonnes de cristal qui devaient etre les extremites superieures des cables de soutenement. En levant les yeux, elle pouvait les voir se devider, chaque brin s’integrait a un reseau complexe pour former une nasse enserrant le plafond lointain. Ainsi c’etait la l’ancre puissante qui maintenait la cohesion de Gaia.

Elle fronca les sourcils. L’un des torons etait rompu. En y regardant de plus pres, tout le plafond ressemblait a un tricot laisse aux pattes d’un chaton, effiloche, enchevetre.

Ce spectacle la reconforta. Gaia etait peut-etre puissante mais elle avait du connaitre des jours meilleurs.

Elles atteignirent le pied de l’escalier et gravirent la premiere marche. Il emit une note basse d’orgue tandis qu’elles le montaient. La septieme marche haussa la note d’un demi-ton, puis la treizieme la diesa encore. Elles monterent ainsi lentement l’echelle chromatique et lorsqu’elles eurent atteint la premiere octave, des harmoniques s’eleverent.

Sans avertissement, des flammes orange se mirent a gronder autour d’elles. Les deux femmes firent litteralement un bond de deux metres avant que la faible pesanteur ne les arrete.

En fin de compte, Cirocco sentit avec soulagement sa colere la reprendre. C’etait certes terrifiant – une demonstration de puissance aveugle, a vous faire claquer des dents et flageoler des genoux, destinee a faire ramper les plus braves. Pourtant elle avait sur Cirocco l’effet contraire : dieu ou pas dieu, ce n’etait qu’un truc minable calcule pour jouer sur des nerfs deja mis a vif. Dans le genre, on pouvait lui decerner la palme de la nouveaute.

« P.T. Barnum est un petit rigolo a cote de cette fille », dit Gaby pour le plus grand plaisir de Cirocco. De l’esbroufe, voila ce que c’etait. Quel genre de dieu avait besoin de ca ?

Les flammes moururent pour rejaillir simplement deux fois plus hautes et lecher le plafond en formant un tunnel orange et jaune. Elles continuerent d’avancer.

Devant elles se dressaient d’immenses portes de cuivre et d’or. Elles s’ouvrirent sans bruit puis se refermerent derriere elles en claquant.

La musique s’amplifia en un crescendo demoniaque lorsqu’elles approcherent un vaste trone entoure de lumiere, Quand elles eurent gagne la large plate-forme de marbre au sommet de l’escalier, la lueur etait devenue insoutenable. La chaleur etait trop intense.

« Parle. »

Au moment ou ce mot fut prononce – toujours avec cette meme voix profonde quoique maintenant plus humaine – la lumiere commenca de decroitre. Cirocco jeta un regard prudent et distingua dans la brume lumineuse une imposante silhouette humaine.

« Parle, ou bien retourne d’ou tu es venue. »

Cirocco cligna des yeux et vit une tete ronde, un cou epais, des yeux pareils a des charbons ardents, des levres charnues. Gaia etait haute de quatre metres, elle se dressait devant son trone sur un piedestal de deux metres. Elle avait un corps bien en chair, un ventre monstrueux, des seins enormes et des membres a faire fremir un lutteur professionnel. Elle etait nue et sa peau avait la couleur de l’olive verte.

Le piedestal changea brusquement de forme pour devenir une colline herbeuse recouverte de fleurs. Les jambes de Gaia se muerent en troncs, ses pieds en racines fermement ancrees dans le sol. Elle etait entouree de petits animaux tandis que des creatures ailees voletaient autour de sa tete. Elle fixa Cirocco et son vaste front sembla s’assombrir.

« Euh… je veux dire, je vais parler, je vais parler. » Elle ouvrit la bouche pour s’executer tout en se demandant ou avait bien pu passer sa juste colere lorsqu’elle avisa Gaby du coin de l’?il. Cette derniere tremblait et levait vers Gaia un regard humide.

« J’y etais, murmurait-elle. J’y etais.

— La ferme, siffla Cirocco en lui donnant une bourrade. On aura tout le temps d’en parler, apres. » Elle essuya la sueur de son front puis fit a nouveau face a Gaia.

« O Grande… » Non. Ne pas ramper, avait dit April. Elle aime les heros, avait dit April. Je t’en prie, April, tache d’avoir raison.

« Nous sommes venues… euh, moi et six autres sommes venus de… on est venus de la planete Terre, il y a bien… euh, je ne sais pas vraiment depuis combien de temps… » Elle s’arreta en comprenant qu’elle n’arriverait jamais a rien en anglais. Elle prit une profonde inspiration, redressa les epaules et se mit a chanter.

« Nous sommes venus pacifiquement, je ne sais depuis combien de temps. Nous n’etions qu’un equipage

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