minuscule a ton echelle, et ne presentions pour toi nulle menace. Nous etions desarmes. Et pourtant nous fumes attaques. Notre vaisseau fut detruit avant meme que nous n’ayons eu la moindre chance d’expliquer nos intentions. Nous fumes retenus prisonniers contre notre gre, dans des conditions iniques, sans possibilite de communiquer entre nous ou avec nos compagnons restes sur Terre. Nous fumes sujets a des manipulations. L’un des membres de mon equipage est devenu fou a la suite de ce traitement. Une autre etait au bord de la folie lorsque je l’ai quittee. Un troisieme refuse desormais la compagnie de ses freres humains tandis que le quatrieme a perdu la plupart de ses souvenirs. Une autre encore a ete modifiee au point d’etre meconnaissable ; elle ne reconnait meme plus sa s?ur qu’elle a aimee jadis.
« Toutes ces choses sont pour nous monstrueuses. Je sens que nous avons ete trompes et que nous meritons une explication. On nous a maltraites et nous demandons justice. »
Elle tituba, soulagee d’en avoir termine. Ce qui pouvait advenir n’etait plus de son ressort. Elle avait cesse de se leurrer ; elle n’etait pas de taille a lutter contre une telle creature.
Le front de Gaia s’assombrit.
« Je ne suis pas signataire des Accords de Geneve. »
Cirocco en resta bouche bee. Elle ne savait pas a quoi elle s’etait attendue mais en tout cas certainement pas a ca.
« Mais qu’etes-vous donc, a la fin ? » Elle n’avait pu se retenir de lui poser la question.
« Je suis Gaia, la grande et la sage. Je suis le monde, je suis la verite, je suis la loi, je suis…
— Vous etes donc toute la planete ? April disait vrai ? »
Peut-etre n’etait-il pas convenable d’interrompre une deesse mais Cirocco se sentait comme Oliver Twist quemandant un supplement de brouet. Il fallait qu’elle se controle d’une facon ou d’une autre.
« Je n’avais pas termine, grommela Gaia. Mais effectivement, je le suis. Je suis la Terre Mere, bien que n’etant pas de votre Terre. Toute vie jaillit de moi. Je fais partie d’un pantheon qui s’etend jusqu’aux etoiles. Appelez-moi Titan.
— Alors c’etait vous qui…
— Suffit. Je n’ecoute que les heros. Tu as parle d’actions d’eclat tout a l’heure lorsque tu chantais. Conte- les-moi a present, ou bien disparais a jamais. Chante-moi tes aventures.
— Mais je…
— Chante ! » tonna Gaia.
Elle chanta. Le recit lui prit plusieurs heures car, tandis que Cirocco voulait le condenser, Gaia insistait de son cote sur les details. Cirocco finit par prendre gout a la tache. Le langage des Titanides y convenait admirablement ; tant qu’elle restait dans un mode declamatoire il etait impossible de chanter avec maladresse. Quand elle eut termine elle se sentait pleine de fierte et legerement plus sure d’elle.
Gaia paraissait songeuse. Cirocco se dandinait nerveusement. Elle avait mal aux pieds ce qui prouve bien, songea-t-elle, qu’on peut finir par se lasser de tout.
Finalement, Gaia se decida a parler.
« C’etait un bon recit, dit-elle. Le meilleur que j’aie entendu depuis bien des siecles. Vous etes vraiment heroiques. Je m’entretiendrai avec vous deux dans mes appartements. »
Sur ce, elle disparut. Seule ne subsista qu’une flamme qui dansa quelques minutes avant de s’eteindre.
Elles regarderent autour d’elles. Elles se trouvaient dans une vaste salle surmontee d’un dome. Derriere elles l’escalier, obscur maintenant, descendait vers les tenebres de l’interieur du moyeu.
Des buses rouillees en longeaient les degres ; elles fumaient irregulierement en emettant un cliquetis de metal qui se refroidit. Une odeur de caoutchouc brule trainait dans l’air.
Le sol de marbre etait fissure, decolore, recouvert d’une couche de poussiere sur laquelle se dessinaient nettement l’empreinte de leurs pieds. L’endroit ressemblait a une salle d’opera miteuse lorsque les lumieres rallumees chassent l’illusion.
« J’ai vu pas mal de choses tordues depuis qu’on est arrivees ici, dit Gaby, mais celle-ci remporte la palme. Ou va-t-on maintenant ? »
Cirocco lui indiqua sans un mot une petite porte qui s’ouvrait dans le mur sur leur gauche. Elle etait entrouverte et laissait passer la lumiere.
Cirocco la poussa, regarda les lieux avec une sensation croissante de familiarite, puis entra.
Elles avaient penetre dans une vaste piece de quatre metres de plafond. Le sol etait forme de rectangles de verre depoli eclaires par en dessous. Les murs, couverts de boiseries beiges etaient decores de toiles dans des cadres dores. Le mobilier etait de style Louis XVI.
« Deja vu, hein ? » lanca une voix depuis le fond de la piece. Elle provenait d’une vieille femme boulotte vetue d’une robe-sac informe. Elle ressemblait autant a Gaia qu’un pain de savon sculpte peut ressembler a la
« Asseyez-vous, asseyez-vous, leur dit-elle avec jovialite. On ne fait pas de ceremonie ici. Vous avez vu le grand bazar ; voici l’amere realite.
« Puis-je vous offrir un verre ? »
Chapitre 24.
Cirocco avait renonce a avoir toute opinion.
« Vous savez quoi ? » dit-elle. Elle se sentait plus que partie. « Si l’on m’annoncait tout de go que le
— Une reaction parfaitement naturelle », l’apaisa Gaia.
Elle se dandinait a travers la piece, allant chercher un verre de vin pour Gaby, un double Scotch
Gaia etait petite et trapue, batie comme un tonneau. Elle avait une peau brune et ridee. Un nez comme une patate. Mais il y avait des rides rieuses au coin de ses yeux et de sa bouche sensuelle.
Cirocco essaya de situer ce visage, pour s’occuper l’esprit et studieusement eviter de batir toute theorie. W.C. Fields ? Non, seul le nez correspondait au personnage. Enfin elle trouva : Gaia ressemblait enormement a Charles Laughton dans
Cirocco et Gaby etaient assises chacune a un bout d’un divan passablement fatigue. Gaia deposa un verre sur la tablette pres de chacune d’elles, puis se traina jusqu’a l’autre bout de la piece pour aller s’avachir dans une chaise a haut dossier. Elle souffla puis croisa les doigts sur son ventre.
« Posez-moi toutes les questions que vous voulez », dit-elle en se penchant en avant, attentive.
Cirocco et Gaby s’entre-regarderent puis reporterent leur attention sur Gaia. Il y eut un bref silence.
« Vous parlez anglais, dit Cirocco.
— Ce n’est pas une question.
— Comment se fait-il que vous parliez anglais ? Ou l’avez-vous appris ?
— Je regarde la tele. »
Cirocco savait quelle etait sa prochaine question mais elle hesitait a la poser. Et si cette creature etait l’ultime survivante des batisseurs de Gaia ? Elle n’avait aucune preuve que Gaia fut effectivement un organisme unique, comme l’avait soutenu April, mais il restait possible que cette personne se prit vraiment pour une deesse.
« Et tout ce… ce spectacle, dehors ? » l’interrogea Gaby.
Gaia ecarta la question d’un signe de main.
« Realise entierement avec des miroirs, ma chere. Simple tour de passe-passe. » Elle baissa les yeux, puis prit un air penaud. « Je voulais vous flanquer la trouille au cas ou vous n’auriez pas la fibre heroique. Je me suis donnee a fond. J’ai pense qu’a ce stade il serait plus facile de nous retrouver ici : environnement confortable, nourriture et boisson… Voulez-vous manger quelque chose ? Voulez-vous un cafe ? De la cocaine ?
— Non, je… avez-vous dit…
