Horza obtempera et partit au pas de course derriere Xoralundra. Puis le geant fit brusquement halte et l’humain s’ecrasa contre l’Idiran. Il leva les yeux et vit se retourner son grand visage sombre aux traits si differents des siens ; le regard de Xoralundra passa par-dessus lui et se fixa sur le soldat, toujours au garde-a-vous devant la porte. Une expression indechiffrable se peignit fugitivement sur le visage de l’Idiran.

— Garde ! lanca-t-il d’un ton retenu. (Le soldat au fusil-laser se retourna.) Executez cette femme.

Sur ces mots, Xoralundra repartit a grandes enjambees vers le bout du couloir. Horza resta quelques instants immobile a observer d’abord la silhouette du Querl qui s’eloignait, puis le garde qui verifiait le bon fonctionnement de sa carabine, commandait l’ouverture de la porte et penetrait dans la cellule. Cela fait, l’humain s’engouffra dans la coursive a la poursuite du vieil Idiran.

— Querl ! s’etrangla le medjel.

L’animal derapa, puis s’arreta enfin devant le sas, tenant devant lui le casque de la combinaison. Xoralundra le lui arracha et l’ajusta promptement sur la tete de Horza.

— Vous trouverez un gauchisseur dans le sas, dit-il a l’humain. Fuyez aussi loin que possible. La flotte sera la dans neuf heures standards environ. Normalement, vous n’aurez rien a faire ; c’est votre combinaison qui appellera au secours, en code, par reaction IFF. Moi-meme…

Le croiseur gita et Xoralundra s’interrompit. Une forte detonation se fit entendre ; Horza fut souleve de terre par l’onde de choc. Grace a son trio de jambes, l’Idiran, lui, n’avait pratiquement pas bouge. Le medjel fut projete dans sa direction et poussa un glapissement. L’idiran jura et le chassa a coups de pied. Le navire recommenca a giter, de nouvelles sonneries d’alarme retentirent. Horza percut une odeur de brule. Un magma de sons qui pouvaient aussi bien etre des explosions que des voix idiranes lui parvint des hauteurs du vaisseau.

— Je vais tenter de m’enfuir aussi, poursuivit Xoralundra. Dieu soit avec vous, humain.

Horza n’eut pas le temps de repondre ; deja l’Idiran rabattait violemment sa visiere et le poussait dans le sas, qui se referma derriere lui. Le croiseur fut pris de puissants sursauts, et Horza se retrouva projete contre une paroi. Il scruta la petite piece spherique, cherchant desesperement des yeux le gauchisseur annonce ; puis il finit par le decouvrir et, apres une courte lutte, le detacha de ses aimants muraux et le boucla dans son dos.

— Pret ? fit une voix dans son oreille.

Surpris, Horza fit un bond, puis cria :

— Oui, oui ! Allez-y !

Le sas ne s’ouvrit pas de maniere conventionnelle mais se retourna comme un gant et le lanca dans l’espace, ou il s’enfonca en tournoyant sur lui-meme, entoure d’une petite galaxie de particules de glace, laissant en arriere le disque aplati du croiseur. Il voulut reperer le vaisseau de la Culture, puis se morigena : il se trouvait probablement a des trillions de kilometres. La guerre moderne n’est decidement plus a l’echelle humaine, songea- t-il. On pouvait maintenant pulveriser et detruire des vaisseaux a partir de positions inimaginablement eloignees, obliterer des planetes depuis l’exterieur de leur propre systeme et transformer des etoiles en nov? a des annees- lumiere de distance… et tout cela sans savoir tres bien pourquoi on se battait.

Il eut une derniere pensee pour Balveda, puis chercha a tatons la poignee de commande de sa volumineuse unite-gauchisseur. Du bout des doigts il trouva les boutons adequats et regarda les etoiles se tordre et se deformer autour de lui tandis que l’unite les expediait, lui et sa combinaison, loin du vaisseau idiran touche.

Il manipula un moment son recepteur de poignet en essayant de capter des signaux en provenance de la Main de Dieu 137, mais n’obtint qu’un crepitement de parasites. La combinaison se manifesta une seule fois, pour lui dire : « Energie/unite-gauchissement/a moitie/depensee. » Horza surveilla l’appareil par l’intermediaire d’un petit ecran serti a l’interieur du casque.

Il se rappela que les Idirans adressaient une priere a leur Dieu avant d’entrer en gauchissement. Un jour ou il se trouvait en compagnie de Xoralundra a bord d’un vaisseau engage dans le processus, le Querl avait presse le Metamorphe de repeter la priere apres lui. Horza avait proteste en disant qu’elle ne revetait aucun sens a ses yeux ; que non seulement le Dieu idiran entrait en contradiction avec ses convictions personnelles, mais aussi que la priere etait formulee dans une langue idirane morte qu’il ne comprenait pas. Il s’etait entendu repondre avec une certaine froideur que c’etait l’intention qui comptait. De la part d’un etre essentiellement classe par les Idirans comme un animal (le terme qu’ils employaient pour designer les humanoides pouvait au mieux se traduire par « biomaton »), seule l’attitude devote etait requise ; son c?ur, son esprit n’entraient pas en consideration. Horza avait bien essaye de mentionner l’immortalite de son ame, mais Xoralundra avait eclate de rire. C’etait la premiere fois qu’il le voyait rire, et apres cela, il n’avait plus jamais obtenu ce genre de reaction de la part du vieux guerrier. Une ame immortelle dans un corps mortel, voyez-vous ca !

Lorsque le gauchisseur eut depense toute son energie, Horza l’eteignit. Un essaim d’etoiles se cristallisa autour de lui. Il manipula les commandes, puis se debarrassa de l’unite. Tous deux se separerent, lui-meme s’eloignant dans une direction tandis que l’unite partait en tourbillonnant dans une autre ; ses reglages s’ajusterent pour qu’elle consacre ses dernieres reserves a induire en erreur quiconque essaierait de la suivre a la trace.

Par la seule force de sa volonte, Horza s’efforca de ralentir progressivement son rythme respiratoire et son rythme cardiaque. Puis il fit connaissance avec sa combinaison, en eprouva les diverses fonctions et possibilites. A l’odeur et au toucher, elle lui fit l’impression d’etre neuve, et evoquait un engin de type Rairch. Or, les combinaisons Rairch etaient des modeles haut de gamme. On disait que la Culture en fabriquait de meilleures, mais on disait que la Culture faisait tout mieux que les autres, et ca ne l’empechait pas de perdre la guerre. Horza testa les lasers integres et chercha le pistolet qui devait etre cache quelque part. Il finit par mettre la main dessus ; c’etait un canon a plasma miniature qui se fondait discretement dans la manche gauche de sa combinaison. Il eut envie de tirer, mais il n’y avait rien a viser. Il le rengaina donc.

Horza croisa les bras sur sa volumineuse poitrine et regarda autour de lui. Partout des etoiles. Aucun moyen de dire laquelle etait Sorpen. Alors comme ca, les vaisseaux de la Culture etaient capables de se cacher dans la photosphere des etoiles, hein ? Et ses Mentaux – meme desesperes et en pleine debandade – savaient passer par le fond d’un puits de gravite ? Les Idirans auraient peut-etre plus de mal que prevu a battre la Culture. C’etaient des guerriers-nes, et leur societe tout entiere s’articulait autour du conflit permanent. Mais la Culture, ce melange apparemment heterogene, anarchique, hedoniste et decadent qui rejetait ou absorbait continuellement des groupes d’individus tres divers, combattait depuis pres de quatre ans sans montrer le moindre signe de reddition, ni meme laisser entendre qu’elle souhaitait parvenir a un compromis.

Le conflit dont tous pensaient qu’il serait limite dans le temps et l’espace, qu’il durerait juste assez longtemps pour que chacun se fasse entendre, prenait des allures d’effort de guerre enthousiaste et generalise. Les premiers revers, les megamorts du debut n’avaient pas, ainsi que le prevoyaient les experts, pousse la Culture a battre en retraite, choquee par les horreurs de la guerre mais fiere d’avoir pour une fois engage concretement sa collectivite au lieu de s’en tenir aux beaux discours. Au contraire, elle n’avait cesse de se replier et de se replier encore, tout en se preparant, en s’armant et en planifiant la suite. Derriere tout cela, il y avait les Mentaux, Horza en etait persuade.

Comment croire que les simples citoyens de la Culture desirent reellement la guerre, quel qu’ait ete le resultat de leur vote ? Ils avaient leur utopie communiste. Ils etaient mous, choyes et trop gates, et le materialisme evangelique de la section Contact se chargeait des bonnes ?uvres destinees a soulager leur conscience. Que demander de plus ? Non, la guerre devait etre au depart une idee des Mentaux ; on reconnaissait bien la leur volonte clinique de nettoyer la galaxie, d’en assurer le fonctionnement esthetique et efficace, sans gaspillage ni injustice, ni souffrance d’aucune sorte. Ces imbeciles ne comprenaient meme pas qu’un jour les Mentaux commenceraient a trouver bien inutiles et bien inefficaces les sujets humains de la Culture.

Horza pivota sur lui-meme en actionnant les gyros de sa combinaison et contempla tour a tour toutes les regions du ciel en se demandant, dans ces tenebres piquetees de lumiere ou les batailles faisaient rage, ou des etres vivants mouraient par milliards, ou se terrait la Culture, ou s’amassait la flotte de guerre idirane. Autour de son corps, la combinaison bourdonnait, cliquetait et sifflait : precise, obeissante, rassurante.

Brusquement cette derniere eut un sursaut qui l’immobilisa sans avertissement et fit s’entrechoquer ses dents. Un son ressemblant dangereusement a un signal d’alarme-collision lui resonna violemment dans l’oreille et, du coin de l’?il, Horza vit un micro-ecran enchasse dans son casque, tout contre sa joue gauche, afficher un graphe holo rouge vif.

« Radar/a/cible/fixe, annonca la combinaison. Approche/rapide. »

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