Les sourcils du commandant se hausserent. L’espace d’une seconde, son visage exprima une nuance de colere, puis il eclata de rire et agita son laser en direction de Horza.
C’est bien, vieillard. Voici ce qu’on va faire. (Les mains sur les hanches, il contempla en hochant la tete le jeune toujours agenouille.) Vous n’avez qu’a vous battre contre Zallin ici present. Pret pour la bagarre, Zallin ?
— Je vais le tuer, repondit l’interesse en fixant obstinement la gorge de Horza.
L’Homme rit a nouveau et, dans son dos, quelques meches de cheveux noirs s’echapperent du col de sa combinaison.
— C’est bien le but de la man?uvre. (Il reporta son regard sur Horza.) Je vous l’ai dit : nous sommes deja a l’etroit ici. Il va falloir liberer une place. (Il se retourna vers les autres.) Degagez-leur un espace. Et qu’on donne un short a ce vieux ; il me coupe l’appetit.
L’une des femmes lui jeta un short, qu’il enfila. On avait emporte la combinaison ; la navette garee dans le hangar roula lateralement sur deux ou trois metres et alla heurter la paroi du fond. Zallin finit par se remettre sur pied et rejoindre les autres. On lui vaporisa un anesthesique sur les parties genitales et Horza songea :
Ce dernier vit le commandant le designer d’un mouvement de tete, et une des femmes s’approcha de lui. Elle avait un petit visage dur, la peau sombre et des cheveux blonds tout herisses. Son corps tout entier etait mince et ferme, et Horza se dit qu’elle avait une demarche d’homme. Lorsqu’elle fut tout pres de lui, il distingua un leger duvet sur son visage ; la longue chemise qu’elle portait en revelait egalement la presence sur ses jambes et ses bras. Elle s’arreta a sa hauteur et le regarda de la tete aux pieds.
— Je serai votre temoin, si ca peut vous soulager.
C’etait elle, la voix plaisante qu’il avait remarquee au debut. Malgre sa peur, Horza se sentit decu. Il agita la main et repondit :
— Mon nom est Horza, puisque vous insistez pour le connaitre.
— Yalson, repondit-elle avec brusquerie tout en lui tendant la main.
Horza ne sut pas tres bien s’il s’agissait de son nom ou bien d’une forme de salut. Il s’en voulait a mort. Comme s’il n’avait pas deja assez de problemes, voila qu’il leur revelait son vrai nom ! Cela resterait sans doute sans consequence, mais il savait trop bien que ce sont souvent les petits derapages, les erreurs apparemment mineures qui font la difference entre l’echec et le succes, voire entre la mort et la vie. Il comprit enfin ce qu’elle attendait de lui et lui prit la main. Elle etait seche et froide, mais vigoureuse. La femme lui serra la main en retour, et retira la sienne avant qu’il n’ait pu en faire autant. Ignorant totalement de quelle region venait cette femme, il n’en tira guere de conclusions. Mais chez lui, ce geste aurait represente une invite bien specifique.
— Horza, hein ? (Elle hocha la tete et posa les mains sur ses hanches comme l’avait fait le commandant un peu plus tot.) Eh bien, bonne chance, Horza. A mon avis, Kraiklyn tient Zallin pour le moins indispensable des membres de l’equipage ; il ne vous en voudra donc pas beaucoup si vous gagnez. (Elle baissa les yeux sur la bedaine flasque et la poitrine decharnee de Horza, et son front se barra d’un pli soucieux.)
— Merci beaucoup, declara-t-il en s’efforcant de rentrer le ventre et de bomber le torse. (Il indiqua les autres.) On prend les paris, la-bas ? demanda-t-il en essayant de sourire.
— Seulement sur la duree totale du combat.
Le sourire hesitant de Horza s’effaca. Il detourna les yeux et dit :
— Vous savez, j’ai deja assez de raisons de deprimer sans que vous en rajoutiez. Si vous voulez jouer de l’argent, allez-y, ne vous genez pas pour moi.
Il reporta son regard sur la femme et n’y lut pas trace de compassion, ni meme de vague sympathie. Elle le regarda encore une fois de la tete aux pieds, puis hocha la tete, tourna les talons et repartit se joindre aux autres. Horza laissa echapper un juron.
— On y va ! annonca Kraiklyn en frappant dans ses mains gantees.
Le groupe se divisa, et on alla s’aligner contre deux parois opposees du hangar. A l’autre bout de l’espace qu’on venait ainsi de degager, Zallin lancait des regards noirs a Horza. Celui-ci se detacha de la paroi et se secoua ; il devait se decontracter et se tenir pret.
— Bon, c’est un combat a mort, vous deux, declara Kraiklyn en souriant. Pas d’armes, mais je ne vois pas non plus d’arbitre, alors… que le meilleur gagne. O.K., allez-y.
Horza s’eloigna encore un peu de la paroi. Zallin venait sur lui, la tete rentree dans les epaules et les genoux flechis ; ses bras tendus evoquaient une paire de mandibules demesurees appartenant a un enorme insecte. Horza savait tres bien que s’il employait toutes ses armes corporelles (si toutefois il les avait toutes a sa disposition : il ne fallait pas oublier qu’on lui avait arrache ses toxidents sur Sorpen), il etait pratiquement sur de gagner, sauf si Zallin reussissait par hasard a le frapper au bon endroit. Seulement il avait egalement la certitude que, s’il se servait de sa seule arme vraiment efficace (les glandes toxiques logees sous ses ongles), les autres devineraient sa nature et signeraient son arret de mort. S’il avait encore eu ses dents, il aurait pu s’en tirer en mordant Zallin. Le toxique affectait le systeme nerveux central, et sa victime s’en serait trouvee progressivement ralentie ; peu de chances pour que les autres s’apercoivent de quoi que ce soit. Mais quant a le griffer… ils y resteraient tous les deux. Le poison contenu dans les vesicules sous ses ongles paralysait les muscles les uns apres les autres, a partir du point de penetration, et il serait bientot evident que Zallin n’avait pas ete griffe par des ongles ordinaires. Meme en admettant que les autres ne l’accusent pas de tricherie, l’Homme, Kraiklyn, comprendrait forcement qu’il avait affaire a un Metamorphe et le ferait executer sans attendre.
Les Metamorphes representaient une menace pour tous ceux qui gouvernaient par l’intimidation, que ce soit par le biais de la volonte ou celui des armes. Amahain-Frolk l’avait su, et Kraiklyn devait le savoir aussi.
L’espece de Horza faisait aussi l’objet d’un degout certain, profondement enracine dans la nature humaine. Non seulement la souche genetique avait ete, dans leur cas, considerablement modifiee, mais ils menacaient les autres dans leur identite, ils defiaient l’individualisme, meme chez ceux qu’ils auraient eu le plus grand mal a contrefaire. Cela n’avait rien a voir avec l’ame, ou la notion de possession physique ou spirituelle ; ainsi que le comprenaient tres bien les Idirans, c’etait la reproduction d’autrui au niveau comportemental qui revoltait tout le monde. L’individualite, ce tresor que les humains cherissaient plus que tout autre en eux-memes, se trouvait d’une certaine maniere rabaissee par la facilite avec laquelle un Metamorphe en meprisait les limites pour l’utiliser comme travestissement.
Mais il s’etait metamorphose en vieillard, et il en supportait encore les consequences. Zallin etait maintenant tout proche.
L’adolescent plongea en avant, usant de ses bras formidables comme de pinces et cherchant gauchement a attraper Horza. Ce dernier l’esquiva et fit un bond de cote, prenant de vitesse son agresseur. Avant que celui-ci ait pu suivre le mouvement, le Metamorphe lui expedia un coup de pied en direction du visage, qui ne reussit qu’a l’atteindre a l’epaule. Zallin poussa un juron. Horza en fit autant. Il s’etait fait mal au pied.
Tout en se frottant l’epaule, le jeune homme revint a la charge ; il s’y prit tout d’abord avec une certaine nonchalance, puis detendit brusquement un bras demesurement long et son poing effleura le visage de Horza. Le Metamorphe sentit sur sa joue le courant d’air deplace par le mouvement. Si l’autre avait reussi a le faucher, si son coup avait porte, le combat se serait arrete la. Il feinta d’un cote, puis sauta brusquement de l’autre cote et pivota sur un talon afin de lui decocher une nouvelle ruade, visant cette fois l’entrejambe. Il atteignit son but, mais le jeune homme se contenta de sourire douloureusement et chercha a nouveau a attraper Horza. Le vaporisateur avait du annihiler toute sensation dans cette partie de son anatomie.
Horza se mit a tourner autour de son adversaire, qui le fixait avec une concentration intense. Il continuait d’arrondir les bras devant lui, comme s’il s’agissait reellement de pinces, et ses doigts se contractaient spasmodiquement ; on l’aurait dit impatient de prendre enfin Horza a la gorge. Le Metamorphe avait a peine conscience des spectateurs, des lampes ou de l’equipement du hangar. Tout ce qu’il voyait, c’etait l’adolescent en position defensive, pret a bondir, avec ses bras puissants et ses cheveux d’argent, son tee-shirt effrange et ses souliers legers. Ceux-ci se mirent tout a coup a grincer sur le metal du pont, et Zallin revint a l’attaque. Horza virevolta et detendit sa jambe droite. Son pied alla frapper Zallin a l’oreille droite, et le jeune homme fit un bond
