dans le nez de l’appareil, pour pouvoir evoluer dans les diverses atmospheres et les puits de gravite. Horza trouvait que, sur le plan du confort, elle laissait grandement a desirer.

On lui avait attribue la couchette de Zallin ; il partageait maintenant avec Wubslin un volume de deux metres cubes pompeusement baptise « cabine ». Wubslin etait le mecanicien de bord. Il se donnait le titre d’ingenieur, mais apres avoir tente pendant quelques minutes de lui soutirer des informations techniques sur la TAC, Horza comprit que cet homme trapu a la peau blanche ne savait presque rien des circuits complexes de son appareil. Il n’etait pas deplaisant, il ne sentait pas mauvais, et ne ronflait que rarement ; ca aurait donc pu etre pire.

Le vaisseau comptait dix-huit passagers, loges dans neuf cabines. Naturellement, l’Homme en occupait une a lui tout seul, tandis que les Bratsilakins en partageaient une autre, plutot nauseabonde, dont ils se plaisaient a laisser toujours la porte ouverte ; les autres membres de l’equipage, eux, se plaisaient a la refermer chaque fois qu’ils passaient par la. Horza constata avec deception qu’il n’y avait que quatre femmes a bord, dont deux se montraient rarement et ne communiquaient guere avec les autres que par gestes et signes. La troisieme etait une fanatique religieuse qui, quand elle n’essayait pas de le convertir a un dogme appele « Cercle de la Flamme », passait tout son temps cablee dans la cabine qu’elle partageait avec Yalson, a fantasmer sur d’interminables cerebrobandes. Yalson semblait etre le seul etre de sexe feminin normal, encore que Horza eut du mal a voir la femme en elle. Ce fut pourtant elle qui se chargea de le presenter aux autres et de lui fournir les renseignements dont il aurait besoin sur le navire et son equipage.

Il s’etait lave dans l’un des multiples points d’eau, a peine larges comme des cercueils, que comportait l’appareil puis, comme le lui avait suggere Yalson, il s’etait dirige a l’odeur vers le mess ; la, on ne tint guere compte de lui, mais on poussa tout de meme un plat dans sa direction. Kraiklyn lui lanca un seul et unique regard au moment ou il prenait place a table, puis retourna a sa discussion, qui portait sur les armes, les armures et la strategie. Une fois le repas termine, Wubslin lui montra sa cabine et s’eclipsa. Horza se menagea un espace sur la couchette de Zallin, tira des draps dechires sur sa carcasse vieillie, epuisee et percluse de douleurs, puis sombra dans un profond sommeil.

Au reveil, il empaqueta les maigres affaires de Zallin. Pathetique : le jeune disparu possedait quelques tee- shirts, deux ou trois shorts ou kilts courts, une epee rouillee, un assortiment de poignards bon marche glisses dans des etuis qui tombaient en lambeaux, et un petit nombre de grands livres a micropages en plastique ; illustres d’images mouvantes, ceux-ci repetaient inlassablement, tant qu’on les maintenait ouverts, des scenes issues de batailles anciennes. Et c’etait tout. Horza conserva la combinaison peu etanche du jeune homme, bien qu’elle fut bien trop grande et impossible a ajuster a sa taille, ainsi qu’un vieux fusil a projectiles tres mal entretenu.

Il enveloppa le reste dans un des draps les plus effranges et emporta le tout dans le hangar. Rien n’avait bouge. Personne n’avait pris la peine de remettre la navette en place. Nue jusqu’a la taille, Yalson faisait un peu d’exercice. Horza fit halte au pied de l’escalier, sur le seuil de la porte, et la regarda faire. Elle virevoltait, bondissait, enchainait les sauts perilleux avant et arriere, lancait les jambes en l’air et donnait des coups de poing dans le vide en assortissant de petits grognements chacun de ses mouvements nets et precis. Puis elle apercut Horza et s’immobilisa.

— Contente de vous revoir. (Elle se courba, ramassa sa serviette sur le pont et entreprit de se frotter la poitrine et les bras, ou la transpiration faisait luire le duvet dore.) J’ai cru que vous aviez claque.

— J’ai dormi longtemps ?

Horza ignorait quel systeme de mesure du temps on employait a bord.

— Deux jours standards. (Yalson secha ses cheveux hirsutes, puis drapa la serviette humide sur ses epaules legerement duveteuses.) On dirait que ca vous a fait du bien.

— En effet, je me sens mieux.

Il ne s’etait pas encore regarde dans la glace ni dans un inverseur, mais sentait que son corps reprenait son apparence normale, qu’il ne serait bientot plus un vieillard.

— Les affaires de Zallin ? demanda-t-elle en indiquant le paquet qu’il tenait.

— Oui.

— Je vais vous montrer comment marchent les vactubes. On les balancera surement la prochaine fois qu’on sortira de gauchissement.

Yalson ouvrit la trappe du pont, puis le vactube qu’elle dissimulait ; Horza laissa tomber les biens de Zallin dans le cylindre, et Yalson referma le tout. Le Metamorphe capta l’odeur de son corps chaud tout en sueur et la trouva agreable. Neanmoins, il n’y avait rien dans l’attitude de la jeune femme qui puisse lui laisser croire qu’un jour, il y aurait autre chose entre eux que de l’amitie. Mais sur ce vaisseau, il etait pret a se contenter de cela. Il aurait certainement bien besoin d’une amie.

Ils allerent ensuite manger au mess. Horza mourait de faim ; son organisme exigeait les ingredients necessaires a sa reconstitution, histoire de remplumer un peu la forme fluette qu’il avait adoptee pour contrefaire le ministre de l’Exterieur de la Gerontocratie de Sorpen.

Au moins les autocuisines fonctionnent correctement, songea le Metamorphe, et le champ anti-g n’est pas trop inegal. L’idee de devoir passer son temps dans ces cabines etroites en mangeant des horreurs sous un champ de gravite bossele ou erratique le remplissait d’horreur.

— … Zallin n’avait pas vraiment d’amis, declara Yalson en secouant la tete, ce qui ne l’empecha pas d’enfourner sa nourriture.

Ils s’etaient installes ensemble au mess. Horza desirait savoir s’il y avait a bord des individus susceptibles de vouloir venger sa victime.

— Pauvre gamin, declara-t-il.

Il reposa sa cuiller et regarda sans la voir la salle au plafond bas ou regnait le desordre. L’espace d’une seconde, il sentit a nouveau dans ses mains cet ultime et determinant craquement, il se representa mentalement cette colonne vertebrale brisee, cet ?sophage ecrase, ces arteres comprimees… le tout emportant la vie du jeune homme comme on bascule un interrupteur.

— D’ou venait-il ? reprit Horza.

— Qui sait ? repondit Yalson en haussant les epaules. (Elle remarqua l’expression de son compagnon et ajouta entre deux bouchees :) Ecoutez, il vous aurait tue. Ne pensez plus a lui. D’accord, c’est un peu dur, mais… bref, il etait du genre penible.

Sur quoi elle se remit a manger.

— Je me demandais simplement s’il y avait quelqu’un, quelque part, a qui je devais envoyer un message, ou peut-etre ses affaires.

— Ecoutez, Horza, repliqua Yalson en se tournant vers lui. Quand on embarque a bord de ce vaisseau, on n’a plus de passe. Il est grossier de demander aux gens d’ou ils viennent ou ce qu’ils ont fait dans la vie avant de se joindre a l’equipage. Peut-etre qu’on a tous nos secrets, ou qu’on ne veut pas parler de ce qu’on a vecu, de ce qu’on nous a fait ; peut-etre qu’on ne veut meme pas y penser. Quoi qu’il en soit, n’essayez pas de savoir. Dans ce rafiot, le seul endroit ou on trouve un peu d’intimite, c’est dans sa tete a soi ; alors profitez-en. Si vous vivez assez longtemps, il y aura peut-etre quelqu’un pour avoir envie de se livrer, probablement a l’occasion d’une cuite… mais d’ici-la, vous n’en aurez sans doute plus envie. Bref. Mon conseil : laissez tomber pour le moment. (Horza ouvrit la bouche pour repondre, mais Yalson poursuivit :) Je vais vous dire tout ce que je sais moi-meme, ca vous evitera de poser des questions.

Elle reposa a son tour sa cuiller et s’essuya les levres d’un doigt ; puis elle se retourna pour lui faire face et leva la main. Les poils tenus du leger duvet qui tapissait ses avant-bras et le dos de ses mains conferaient une aura d’or a sa peau sombre. Elle deplia un doigt.

— Un, le vaisseau : d’origine hronish, il tourne depuis une centaine d’annees. Avec une douzaine de proprietaires peu soigneux, au bas mot. Actuellement prive de laser avant depuis qu’on l’a fait sauter en voulant changer sa forme d’onde.

« Deux… (Elle etendit un autre doigt.) Kraiklyn possedait deja le vaisseau avant qu’aucun d’entre nous ne le rencontre. Pretend l’avoir gagne dans une partie de Debacle, quelque part juste avant la guerre. Je sais qu’il pratique ce jeu, mais j’ignore avec quel talent. Enfin, ca le regarde. Officiellement, on s’appelle la LCK – Libre Compagnie de Kraiklyn – et c’est lui le patron. C’est un sacre bon chef, et il n’hesite pas a retrousser ses manches quand il faut se battre. Il se rend en personne sur le terrain et, pour moi, c’est un tres bon point. Son truc, c’est qu’il ne dort jamais. Il a dans le cerveau une… euh… (Yalson fronca les sourcils ; elle cherchait manifestement ses

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