— Oh, mon Dieu…, souffla-t-il.

Il heurta un autre endroit du mur et y regarda de plus pres. Il se rememora le scintillement qu’il avait attribue a du verre sous la mousse de l’escalier lorsqu’il s’etait fait mal au bras, ainsi que les craquements sous son genou quand il se trouvait sur le balcon. Alors il appuya son epaule contre la paroi elastique et sentit son c?ur se soulever.

Personne n’etait encore alle jusqu’a concevoir un temple entier a l’epreuve des lasers, ni meme une salle de grandes dimensions. Cela se serait revele horriblement couteux et, de surcroit, parfaitement superflu sur une planete de troisieme niveau. Non, le plus probable etait que l’interieur du temple (il se rappela le gres dans lequel etait pratiquee l’ouverture donnant sur l’exterieur) etait constitue de blocs de cristal, car c’etait bien cela qui se cachait sous la mousse. Qu’on y dirige un tir de laser, et la mousse se vaporisait instantanement en permettant ainsi aux surfaces sous-jacentes de renvoyer le plus gros de la decharge, ainsi que les rafales ulterieures qui viendraient s’abattre au meme endroit. Il reporta son attention sur le deuxieme point d’impact de sa crosse, plongea son regard dans le materiau transparent qu’il avait mis au jour, et distingua le reflet terne des lumieres de sa combinaison que lui renvoyait – a l’interieur – une surface reflechissante. Il s’ecarta et s’engagea en courant dans la branche droite du couloir ; il depassa plusieurs portes en bois massif, puis devala quelques marches en spirale qui descendaient vers une flaque de lumiere.

Ce qu’il avait vu dans le hall, c’etait un capharnaum illumine de lasers. Un unique coup d’?il a ce chaos, coincidant avec une serie d’eclairs lumineux, avait grave dans ses yeux une image qu’il croyait voir encore. A une extremite du hall, des moines aplatis sur l’autel actionnaient sans relache des armes qui jetaient des etincelles annonciatrices d’explosifs chimiques ; tout autour d’eux surgissaient de noires explosions de fumee a mesure que la mousse se vaporisait. A l’autre bout du hall se trouvaient plusieurs membres de la Compagnie, debout, couches ou vacillant sur leurs pieds ; leurs ombres se dessinaient, gigantesques, sur le mur derriere eux. Ils faisaient feu sans menager leurs munitions, et leurs armes expediaient dans le mur oppose des decharges qui revenaient les frapper en se repercutant sur les couches internes de blocs de cristal, dont ils ne soupconnaient meme pas l’existence. Deux d’entre eux etaient d’ores et deja aveugles, a en juger par leurs postures de tir maladroites : les bras tendus devant eux, ils tenaient d’une main une arme qui crachait le feu.

Horza savait tres bien que sa combinaison – et en particulier sa visiere – etait incapable d’arreter une decharge laser, que celle-ci se situe dans le spectre visible ou dans la gamme des rayons X. Tout ce qu’il pouvait faire, c’etait se tenir en dehors de la ligne de tir et balancer tous les projectiles dont il disposait, en esperant prendre au depourvu quelques-uns des moines. Sans doute avait-il eu beaucoup de chance de ne pas etre touche pendant le bref laps de temps ou il avait risque un regard dans la salle. A present, la seule solution etait la fuite. Il essaya de hurler dans le micro de son casque, mais le communicateur ne voulut rien savoir ; sa voix rendit un son creux a l’interieur de sa combinaison, et il ne s’entendit meme pas dans son haut-parleur d’oreille.

Soudain, il apercut devant lui une silhouette vague, accroupie et aplatie contre le mur, dans le rai de lumiere qui provenait d’un autre passage. Horza se jeta dans l’encadrement d’une porte. L’inconnu ne broncha pas.

Il voulut se servir de son fusil, que ses heurts repetes contre les parois de cristal avaient manifestement debloque ; une rafale, et la silhouette s’effondra mollement au sol. Horza repassa le seuil et alla l’examiner.

C’etait un autre moine ; sa main sans vie serrait encore une arme, et son visage bleme baignait dans la lumiere tombant du couloir voisin. Derriere lui, sur le mur, la mousse etait criblee de traces de brulures ; intact, translucide, le cristal apparaissait au travers. En plus des trous perces par les tirs de Horza, la tunique du moine, a present impregnee de sang rouge, arborait une serie de brulures laser. Horza risqua un regard a l’angle du couloir et se retrouva en pleine lumiere.

Sur fond d’aurore, encadree dans une porte oblique, une forme en combinaison gisait sur le sol moussu, arme braquee au bout d’un bras tendu en direction du passage ou se tenait Horza. Une lourde porte suspendue a une unique charniere tordue beait tout de travers derriere elle. C’est Gow, songea Horza. Puis il revint a la porte et se dit que celle-ci avait decidement quelque chose d’anormal. Comme les murs qui l’entouraient, elle etait parsemee de brulures laser.

Il remonta le couloir vers la silhouette tombee a terre et la retourna de maniere a pouvoir distinguer son visage. L’espace d’une seconde, la tete lui tourna. Ce n’etait pas Gow mais son amie, kee-Alsorofus, qui avait trouve la mort en ce lieu. On voyait son visage noirci et craquele, ses yeux fixes et secs a travers la visiere restee limpide de son casque. Il examina la porte, puis le passage lui-meme. Bien sur, il se trouvait dans une autre partie du temple. Situation identique, mais avec une serie de passages differents, et un individu different…

La combinaison de la morte etait perforee en plusieurs endroits sur une profondeur de quelques centimetres ; l’odeur de la chair calcinee s’infiltra jusque dans la combinaison mal ajustee de Horza et le fit suffoquer. Il se redressa, s’empara du laser de kee-Alsorofus, franchit la porte inclinee sur le cote et sortit sur le chemin de ronde. Il se mit a courir, tourna a un angle et, a un moment, dut se jeter de cote : un obus de Microhowitzer atterrit un peu trop pres de la paroi pentue du temple, soulevant une gerbe flamboyante de cristal brise et de fragments de gres rougeatre. On entendait encore, dans la foret, les detonations des canons a plasma, mais Horza ne vit aucun de ses compagnons dans les airs. Il les cherchait des yeux quand, tout a coup, il prit conscience a son cote d’un individu en combinaison, debout contre un angle de la muraille. Il reconnut Gow et resta sans bouger, a quelque trois metres d’elle ; elle le regardait. Puis elle releva lentement sa visiere. Son visage gris, ses yeux d’encre fixaient le fusil-laser qu’il tenait a la main. Elle avait une expression qui lui fit regretter de ne pas avoir regarde si l’arme etait bien en service. Horza baissa les yeux sur le laser, puis les releva sur la femme qui continuait de l’observer sans rien dire.

— Je…, voulut-il expliquer.

— Elle tuee, oui ? (Ses intonations etaient plates. Elle parut soupirer. Horza prit son souffle et fit mine de repondre, mais Gow reprit sur le meme ton monocorde :) Moi cru entendre elle.

Subitement, elle leva son arme qui scintilla sous la lumiere bleu et rose du matin. Horza comprit ce qu’elle allait faire et avanca d’un pas en tendant le bras, tout en sachant qu’il se trouvait trop loin pour intervenir.

— Non ! eut-il le temps de crier, mais le canon de l’arme etait deja dans la bouche de Gow et, un instant plus tard, comme Horza rentrait instinctivement la tete dans les epaules en fermant les yeux pour se proteger, l’arriere du casque de Gow explosa sous l’impact d’une unique decharge de lumiere invisible ; derriere elle, un nuage rouge se repandit brusquement sur la mousse du mur.

Horza s’assit a croupetons et, les deux mains jointes sur le canon de l’arme qu’il tenait devant lui, plongea son regard au loin, dans la jungle. Quel gachis, songea-t-il, quel putain de gachis imbecile et obscene. Ce n’etait pas a l’acte desespere de Gow qu’il pensait ; pourtant, en se retournant vers la tache rouge qui maculait l’angle du mur et vers sa combinaison inerte, il se repeta la meme constatation.

Il s’appretait a redescendre par la muraille d’enceinte du temple quand quelque chose remua dans l’air au- dessus de sa tete. Il se retourna et vit Yalson atterrir sur le chemin de ronde. Elle jeta un unique regard au cadavre de Gow, puis tous deux echangerent les rares informations qu’ils detenaient sur la situation – ce qu’elle avait entendu par le canal general de son communicateur, ce qu’il avait vu dans la grande salle – et deciderent de rester en position jusqu’a ce que d’autres membres fassent leur apparition, ou jusqu’a ce qu’il n’y ait plus d’espoir. Selon Yalson, seuls Rava Gamdol et Tzbalik Odraye etaient indubitablement morts a l’issue du combat dans la grande salle ; mais les trois Bratsilakins y etaient aussi, et personne n’avait plus eu de leurs nouvelles une fois que le canal general etait redevenu intelligible et que le plus gros des cris avait cesse.

Kraiklyn etait vivant et indemne, mais on avait perdu sa trace ; Dorolow etait perdue aussi, mais d’une autre maniere : probablement aveugle, elle pleurait dans un coin. Quant a Lenipobra, contre l’avis general et negligeant les ordres de Kraiklyn, il avait penetre dans le temple par une ouverture dans le toit et descendait pour se porter au secours des autres, arme en tout et pour tout de son petit fusil a projectiles.

Yalson et Horza s’assirent dos a dos dans le chemin de ronde ; elle informa le Metamorphe de l’evolution de la situation dans le temple. Lamm les survola en direction de la jungle, pour aller emprunter a Wubslin un canon a plasma, malgre les protestations de l’interesse. Il venait d’atterrir a proximite lorsque Lenipobra annonca fierement qu’il avait retrouve Dorolow ; a ce moment-la, Kraiklyn se manifesta en disant qu’il apercevait la lumiere du jour. Toujours rien du cote des Bratsilakins. Le commandant fit son apparition a l’angle du chemin de ronde, et Lenipobra surgit a son tour dans leur champ de vision. Il tenait Dorolow serree contre le flanc de sa combinaison et, alourdi par son poids, franchissait les murs par longues enjambees, soutenu tant bien que mal par son anti- g.

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