fuseau moulant tres a la mode.

Normalement, songea-t-elle, Jase devrait profiter de l’occasion pour me faire la lecon : Il est recommande dans ce cas de se munir d’un harnais flotteur, ou d’emmener un drone sauveteur ; en tout cas, on ne part jamais seul. Pourtant, l’antique machine resta muette. Fal tourna vers elle son visage au hale eclatant.

— Alors, Jase, que venais-tu m’annoncer ? On a besoin de mes services ?

— Je le crains, en effet.

Fal s’installa aussi confortablement que possible sur son banc de pierre et croisa les bras. Jase fit jaillir de sa coque un court champ de force afin de soutenir la jambe raide de la jeune fille, qui lui semblait placee dans une mauvaise position, tout en sachant tres bien qu’en fait, les attelles magnetiques en supportaient tout le poids.

— Crache le morceau, insista-t-elle.

— Tu te rappelleras peut-etre le synopsis quotidien d’il y a dix-huit jours. On y mentionnait un de nos astronefs, assemble par une unite-usine situee dans l’Espace Interieur du Golfe Morne ; la station a du s’autodetruire, et le vaisseau qu’elle avait construit de bric et de broc a fait de meme un peu plus tard.

— Je m’en souviens, dit Fal, qui n’oubliait jamais grand-chose, et surtout pas les synopsis quotidiens. Il s’agissait d’un vaisseau batard, le but de l’usine ayant ete de mettre en securite un Mental de VSG.

— Eh bien, reprit Jase d’un ton legerement empreint de lassitude, il se trouve que cela nous pose un probleme.

Fal sourit.

Pour la conduite de la guerre ou elle s’etait engagee, la Culture se reposait abondamment sur ses machines, qu’il s’agisse de definir sa strategie ou de l’appliquer dans la pratique ; cela ne faisait aucun doute. On avait d’ailleurs quelque raison de soutenir que la Culture etait ses machines, qu’au fond, celles-ci la representaient plus fidelement que les sujets humains, consideres individuellement ou en groupe. Les Mentaux que manufacturaient a present les unites-usines, les Orbitales sures et les VSG de grande envergure comptaient parmi les artefacts les plus raffines de toute la galaxie. Leur intelligence etait si grande qu’aucun humain ne pouvait plus en prendre la mesure ; quant aux machines elles-memes, elles etaient incapables de s’expliquer devant une forme de vie aussi limitee.

Qu’il s’agisse de pareils colosses intellectuels ou du plus petit circuit de micromissile (a peine plus malin qu’une mouche) en passant par les machines plus courantes mais tout aussi conscientes, et par les ordinateurs intelligents (mais toujours mecanistes et previsibles), bien avant qu’on commence meme a envisager la guerre idirane, la Culture avait parie sur les machines plutot que sur le cerveau humain. La raison en etait que cette societe se percevait comme consciencieusement rationnelle ; or, les machines (meme conscientes) etaient davantage a meme de parvenir a ce but ultime et, a partir de la, d’en faire un usage plus efficace. Ce dont se satisfaisait la Culture.

En outre, de cette facon, ses citoyens humains se retrouvaient libres de se concentrer sur ce qui comptait reellement dans la vie, a savoir le sport, le jeu, les affaires de c?ur, l’etude des langues mortes, des societes barbares et des problemes insolubles, et l’escalade de montagnes sans harnais de securite.

Un observateur portant un regard critique sur cet etat de fait aurait pu croire les Mentaux susceptibles de s’indigner, ou de se court-circuiter en apprenant que certains humains se montraient en realite tout aussi capables qu’eux – voire ponctuellement superieurs – lorsqu’il s’agissait d’evaluer correctement tel ou tel ensemble de faits. Mais il n’en etait rien. Les Mentaux eprouvaient au contraire une certaine fascination en constatant qu’un conglomerat de facultes mentales aussi derisoire et aussi chaotique puisse, par quelque tour de passe-passe neuronal, fournir une reponse aussi valable que la leur a un probleme donne. Il existait naturellement une explication a cela, qu’il fallait peut-etre chercher dans une certaine structure mentale articulee autour de la cause et de l’effet ; et cette structure, malgre leurs pouvoirs quasi divins, les Mentaux avaient encore du mal a la saisir dans le detail. Le phenomene etait aussi en rapport etroit avec le simple poids du nombre.

En effet, la Culture comptait plus de dix-huit trillions d’individus, pratiquement tous bien nourris, copieusement eduques et dotes d’un esprit eveille ; seuls trente ou quarante d’entre eux possedaient la faculte inaccoutumee de prevoir et d’evaluer les evenements avec la meme competence qu’un Mental bien informe (categorie dont il existait a present plusieurs centaines de milliers de representants). On ne pouvait totalement exclure le simple facteur chance ; si l’on jette en l’air dix-huit trillions de pieces de monnaie pendant un laps de temps suffisant, il y en aura forcement quelques-unes pour retomber indefiniment du meme cote.

Fal ’Ngeestra etait une Referente, c’est-a-dire qu’elle faisait partie des trente ou quarante individus qui, parmi dix-huit trillions d’autres, pouvaient formuler une opinion intuitive sur ce qui allait se passer, ou dire pourquoi, a son avis, tel evenement s’etait deroule ainsi et pas autrement, en tombant presque toujours juste. On lui soumettait constamment des problemes, des idees ; elle-meme etait evaluee en permanence, et on la mettait sans cesse a contribution. Rien de ce qu’elle disait ou faisait n’etait jamais perdu ; rien de ce qu’elle ressentait ne passait inapercu. Elle avait neanmoins insiste pour que la Culture la laisse livree a elle-meme, sans surveillance, lorsqu’elle faisait de l’escalade, seule ou avec des amis. Elle emportait un terminal de poche afin de pouvoir tout enregistrer, mais ne conservait aucun lien-temps reel avec les differentes manifestations du reseau Mental de la Plate-forme ou elle vivait.

C’etait a cause de cette volonte farouche qu’une equipe de sauvetage l’avait retrouvee gisant dans la neige, la jambe fracassee, au bout d’un jour et d’une nuit de recherches.

Le drone Jase entreprit de lui rapporter en detail la fuite du vaisseau sans nom, son abandon de l’unite- mere, son interception et, finalement, son autodestruction. Mais Fal avait detourne la tete et n’ecoutait qu’a demi. Ses prunelles et ses pensees retournaient obstinement se fixer sur les lointaines pentes enneigees ou elle esperait grimper a nouveau d’ici quelques jours, des que ces os horripilants seraient enfin ressoudes.

La montagne etait magnifique. On voyait d’autres sommets depuis la terrasse arriere du chalet, qui donnait vers le haut de la chaine ; ils avaient beau s’elancer dans le ciel bleu limpide, ils n’en restaient pas moins timides compares a ces formidables pics effiles, de l’autre cote de la plaine. C’etait pour cela qu’ils l’avaient installee dans ce chalet ; elle le savait pertinemment. On esperait qu’elle escaladerait les cimes les plus proches, sans prendre la peine de sauter dans un aero pour traverser la plaine. Cependant, leur raisonnement etait absurde ; ils devaient lui laisser voir les montagnes, sinon elle ne serait plus elle-meme. Or, des qu’elle les avait sous les yeux, il fallait qu’elle les escalade. Les imbeciles !

Sur une planete, songea-t-elle, on ne les verrait pas aussi bien. Elles jaillissent si brusquement du sol qu’on n’en apercevrait pas les premiers contreforts.

Chalet, terrasse, montagne et plaine, tout cela se trouvait sur une Orbitale. Entierement due a la main de l’homme, au moins dans la mesure ou ils avaient construit les machines qui en avaient elles-memes construit d’autres… et ainsi de suite. Cette Plateforme d’Orbitale etait presque parfaitement plate ; en realite, dans le sens de la hauteur elle etait legerement concave mais, puisque le diametre interne de l’Orbitale achevee (qui n’avait acquis sa forme definitive qu’apres la jonction de toutes les Plates-formes individuelles et la levee du dernier cloisonnement) depassait les trois millions de kilometres, sa courbure etait bien moindre que la surface convexe d’un globe quelconque habitable par des humains. C’est pourquoi, de son observatoire eleve, Fal pouvait distinguer le pied des lointaines montagnes.

Elle songea qu’il devait etre etrange de vivre sur une planete et de contempler un horizon courbe ; par exemple, sur l’ocean, d’y voir apparaitre la partie superieure d’un navire avant de decouvrir tout le reste.

Elle prit brusquement conscience d’un fait : si elle pensait aux planetes, c’etait a cause de ce que venait de lui dire Jase. Elle se retourna et contempla avec serieux la machine gris fonce en faisant appel a sa memoire a court terme pour retrouver exactement les mots qu’il avait prononces.

— Dans l’hyperespace, le Mental en question est passe sous la surface de la planete ? Et ensuite, il s’y est enfonce par gauchissement ?

— C’est l’intention qu’il a annoncee en tracant son message code avant de s’autodetruire. Puisque la planete est toujours la, il faut croire qu’il a reussi. Dans le cas contraire, un demi pour cent au moins de sa masse aurait reagi a la substance de la planete en se comportant comme de l’antimatiere.

— Je vois. (Fal se gratta la joue du bout du doigt.) Je croyais que c’etait impossible ? fit-elle d’un ton interrogateur en regardant Jase.

— Quoi donc ?

— Eh bien, mais… (Elle fronca les sourcils en constatant qu’il ne la comprenait pas instantanement et agita impatiemment la main.) De faire ce qu’il a fait. De passer sous un objet aussi gros dans l’hyper-espace et de

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