rebondir ensuite. On m’a dit que, meme nous, nous ne pouvions pas faire ca.
— Ce Mental avait appris la meme lecon, seulement il etait dans une situation desesperee. Le Conseil General de Guerre lui-meme a decide que nous devions tenter de reproduire son exploit en employant un Mental similaire, ainsi qu’une planete de rechange.
— Et alors ? demanda Fal en souriant de son expression.
— Pas un Mental n’a voulu l’envisager ; beaucoup trop dangereux. Meme ceux qui avaient voix au chapitre au Conseil de Guerre ont eleve des objections.
Fal eclata de rire, la tete levee vers les fleurs rouges et blanches enroulees autour de la tonnelle. Jase – qui, au trefonds de lui-meme, etait un grand romantique – compara son rire au son cristallin des torrents de montagne ; il en effectuait toujours un enregistrement a lui seul destine, meme quand il se reduisait a un simple gloussement, voire un ricanement. Meme quand elle se montrait obscene. Toutes conscientes qu’elles fussent, les machines ne pouvaient mourir de honte, et Jase ne l’ignorait pas ; neanmoins, il savait que c’etait exactement ce qui lui arriverait si Fal en venait un jour a se douter de quelque chose. La jeune fille cessa de rire et dit :
— A quoi ressemble ce truc, au fait ? Je veux dire, on ne les voit jamais nus, ils sont toujours contenus dans quelque chose… un vaisseau spatial, par exemple. Et de quoi s’est-il servi pour le gauchissement ?
— Vu de l’exterieur, repondit Jase de sa voix habituelle, calme et mesuree, c’est un ellipsoide. Champs rentres, il evoque un vaisseau de tres petite taille. Environ dix metres de long sur deux et demi de diametre. A l’interieur, il comprend des millions de composants, dont les plus importants restent les zones de reflexion- memorisation du Mental proprement dit ; ce sont elles qui justifient son poids enorme, a cause de leur densite. L’ensemble pese pres de quinze mille tonnes. Il possede sa propre source d’energie, bien sur, ainsi que plusieurs generateurs de champ dont n’importe lequel peut, sur demande, jouer le role de moteur auxiliaire, ce pour quoi ils sont d’ailleurs concus des le depart. Seule l’enveloppe externe se maintient en permanence dans l’espace reel ; le reste – du moins les elements intelligents – demeure dans l’hyperespace. En partant du principe – et en l’espece, nous n’avons pas le choix – que le Mental s’est conforme a ses intentions, il ne disposait que d’une seule facon d’y arriver, etant donne qu’il n’a ni propulseur a gauchissement ni deplaceur.
Jase marqua un temps d’arret. Fal se redressa sur son banc, les coudes poses sur les genoux, les mains jointes sous le menton. Il vit qu’elle transferait son poids sur le bas de ses reins et nota la grimace fugitive qui se peignait sur ses traits. Jase en conclut qu’elle n’etait plus tres a l’aise sur la pierre dure du banc et ordonna a l’un des drones du chalet d’apporter des coussins.
— Le Mental possede bien une unite-gauchisseur interne, reprit-il, mais uniquement prevue pour developper de microscopiques volumes-memoires afin de menager plus d’espace autour des sections informationnelles – ce sont des particules elementaires de troisieme niveau disposees en spirale – qu’il desire modifier. Or, la limite normale d’accroissement du volume sur cette unite-gauchisseur reste inferieure a un millimetre cube ; le Mental du vaisseau a du trouver le moyen de la bricoler pour qu’elle englobe son volume tout entier et le fasse reapparaitre sous la surface de la planete. Il est logique que son choix se soit porte sur un espace degage et rempli d’air ; les tunnels du Complexe de Commandement representaient une solution ideale. Et c’est la qu’il a declare vouloir se diriger.
— Je vois, repondit Fal en hochant la tete. Entendu. Maintenant, quels sont… Oh !
Un petit drone portant deux gros coussins venait de surgir a son cote.
— Mmm… Merci. (Elle prit appui sur une main pour en glisser un sous elle, puis cala l’autre dans son dos. Le drone repartit dans les airs en direction du chalet. Fal s’installa confortablement.) C’est toi qui les as commandes pour moi ? fit-elle.
— Pas du tout, repondit-il, secretement ravi. Mais qu’allais-tu me demander ?
— Ces tunnels, reprit Fal en se penchant a nouveau en avant, mais cette fois sans faire la grimace. Ce Complexe de Commandement dont tu parles… De quoi s’agit-il ?
— En bref, d’une paire de tunnels de vingt-deux metres de diametre qui serpentent en boucle, cinq kilometres sous la surface. L’ensemble mesure plusieurs centaines de kilometres de long. Les trains qui y circulent ont ete concus pour jouer en temps de guerre le role de centres de commandement mobiles, par un Etat aujourd’hui disparu, datant de l’epoque ou la planete en etait au stade Trois : Moyennement Civilisee. A l’epoque, l’armement y avait atteint le niveau technologique de la bombe a fusion lachee par fusee transplanetaire teleguidee. Le Complexe de Commandement etait destine a…
— Je m’en doute, coupa Fal avec un petit geste de la main. Les proteger et leur permettre de rester constamment en mouvement de maniere qu’on ne puisse pas les bombarder. C’est ca ?
— C’est ca.
— De quoi etait fait le manteau rocheux ?
— De granite, fit Jase.
— Batholithique ?
— Je verifie. (Puis :) En effet. Tu as devine juste : c’etait un batholithe.
— Un batholithe ? fit Fal en haussant les sourcils. Un seul ?
— Un seul.
— Nous parlons d’un monde a gravite plutot faible, alors ? Avec une croute terrestre epaisse ?
— Vrai dans les deux cas.
— Je vois. Et le Mental se trouve donc a l’interieur de ces…
Son regard courut le long de la terrasse, sans s’arreter sur rien de particulier ; mentalement, elle se representait une enfilade de tunnels obscurs… en se disant qu’au-dessus pesaient sans doute d’impressionnantes montagnes : avec une pareille epaisseur de granite et une gravite faible, l’endroit devait etre ideal pour l’escalade. Puis elle revint a la machine.
— Alors, que s’est-il passe ? Il s’agit d’une Planete des Morts ; est-ce que les autochtones se sont elimines eux-memes ?
— Absolument ; a l’arme bacteriologique, et non nucleaire. Jusqu’au dernier humanoide, il y a de cela onze mille ans.
— Mmm…
Fal opina. On comprenait que les Dra’Azon aient fait du Monde de Schar une de leurs Planetes des Morts. Quand on etait une super-espece constituee d’energie pure qui se tenait depuis tres longtemps a l’ecart de la vie normale, materielle, de la galaxie, et qu’on avait la pretention d’isoler et de preserver une planete par-ci par-la pour en faire un monument bien choisi consacre a la mort, ce genre de futilites, on avait des raisons de placer en tete de liste le Monde de Schar, avec la breve et sordide histoire qui etait la sienne.
Une idee lui vint.
— Comment se fait-il que ces tunnels ne se soient pas remblayes, depuis tout ce temps ? Avec la pression exercee par au moins cinq kilometres de roche…
— On l’ignore, soupira Jase. Les Dra’Azon se sont montres peu disposes a nous renseigner. Il se peut que les concepteurs du Complexe l’aient concu pour resister aussi longtemps a la pression. C’est peu probable, je l’admets, mais ces gens etaient fort ingenieux.
— Dommage qu’ils n’aient pas reserve un peu plus d’ingeniosite a la cause de leur propre survie, au lieu de se concocter un genocide aussi efficace que possible, remarqua Fal avec un petit reniflement.
Jase recut cette declaration avec plaisir, mais y detecta simultanement (surtout dans le petit bruit nasal qui l’accompagna) une trace de suffisance paternaliste ; la Culture avait beaucoup de mal a ne pas se montrer meprisante quand elle examinait les erreurs commises par les societes moins evoluees qu’elle, en oubliant que les civilisations originelles perdues dans son propre passe de metisse avaient en leur temps montre les memes defaillances. Toutefois, le raisonnement de base restait valable : l’experience et le bon sens prouvaient que le meilleur moyen d’eviter l’aneantissement de l’espece etait de ne pas se doter au depart des moyens le permettant.
— Ainsi, reprit Fal qui, les yeux baisses, donnait de petits coups de talon sur les dalles grises avec sa jambe valide, le Mental est dans les tunnels, et les Dra’Azon a l’exterieur. Qu’est-ce que c’est que cette limite, cette Barriere de la Serenite dont tu parles ?
— La moitie de la distance separant la planete de la plus proche etoile, comme d’habitude : dans le cas du Monde de Schar : trois cent dix annees-lumiere standards, du moins en ce moment.
— Et alors… ? (Elle tendit la main vers Jase et leva la tete en haussant les sourcils. L’ombre des fleurs bougea sur sa nuque : la plus suave des brises venait de se lever et caressait a present la pergola fleurie au-
