deja dans la zone d’influence des Idirans – ou dans le volume d’espace generalement considere comme leur appartenant –, et beaucoup de Metamorphes etaient deja entres a leur service.

Quant a Horza, il avait ete envoye sur le Monde de Schar en partie a titre de punition et en partie pour sa propre securite. Une faction de Metamorphes avait decide de mettre a feu les centrales d’energie du vieil asteroide, et de le faire ainsi sortir du territoire idiran afin de rendre a l’espece sa neutralite dans une guerre qui, a leurs yeux, devenait ineluctable. Horza avait perce le complot a jour et execute deux des conspirateurs. Le tribunal de l’Academie des Arts Militaires de Heibohre – qui en etait officieusement l’instance dirigeante – avait opte pour un compromis entre le sentiment general des habitants de l’asteroide (qui voulaient chatier Horza pour avoir attente aux jours de deux Metamorphes) et la gratitude qu’il eprouvait a son egard. La cour se trouva alors confrontee a une tache delicate, considerant l’opinion de la majorite : on preferait rester ou l’on etait, et donc dans la sphere idirane, encore que la population fut loin d’etre unanime sur ce point. En expediant Horza sur le Monde de Schar avec ordre d’y demeurer plusieurs annees – mais sans lui infliger d’autres sanctions –, le tribunal avait voulu donner a tout un chacun l’impression que son point de vue avait prevalu. Dans la mesure ou cela n’entraina aucun mouvement de revolte, ou l’Academie resta au pouvoir et ou les services des Metamorphes en furent plus sollicites que jamais depuis la formation de leur espece unique, la Cour avait atteint son but.

En un sens, Horza avait eu de la chance. Il n’avait pas d’amis et n’exercait d’ascendant sur personne ; ses parents etaient morts et son clan avait pratiquement disparu, puisqu’il en demeurait l’unique representant. Les liens familiaux comptaient beaucoup dans la societe Metamorphe, et, sans l’appui de parents ou de relations influents, Horza s’en etait sans doute mieux tire qu’il n’aurait pu l’esperer.

Il avait laisse les neiges du Monde de Schar refroidir quelque temps ses ardeurs, mais avant un an il partait deja rallier le camp idiran afin de se battre avec lui contre la Culture, avant meme qu’on prononce officiellement le mot « guerre » pour decrire la situation ; cette derniere evolution ne l’avait d’ailleurs pas dissuade. Entre-temps, il avait eu une liaison avec l’une des quatre autres Metamorphes presents sur la planete, la denommee Kierachell, qui meprisait tout ce en quoi lui-meme croyait mais qui l’avait aime quand meme, physiquement et spirituellement. En partant, il avait su qu’elle etait bien plus malheureuse que lui. Il appreciait sa compagnie et avait de l’affection pour elle, mais ne ressentait rien de ce que les humains sont censes ressentir quand ils parlent d’amour ; et au moment du depart, il commencait juste a se lasser d’elle. A l’epoque, il s’etait dit : C’est la vie ; si je reste, je ne lui en ferai que plus de mal, c’est un peu pour son bien que je m’en vais. Mais ce qu’il avait lu dans ses yeux lors de leur derniere rencontre lui etait longtemps reste sur le c?ur.

Il avait appris qu’elle se trouvait toujours la-bas ; en repensant a elle, il s’etait decouvert des souvenirs attendris. Et plus il risquait sa vie, plus le temps passait, plus il avait envie de la revoir et plus il se sentait attire vers un style de vie plus paisible, moins perilleux. Il s’etait represente la scene, le regard qu’elle aurait en le voyant de retour… Peut-etre l’aurait-elle oublie ; peut-etre entretenait-elle a present des liens intimes avec l’un des autres Metamorphes. Mais Horza en doutait sincerement ; pour lui, cette perspective ne representait guere qu’une forme d’assurance sur l’avenir.

Yalson compliquait legerement les choses, en quelque sorte, mais il s’efforcait de ne pas trop s’investir dans leur amitie ni leurs relations sexuelles, tout en sachant tres bien qu’il en allait de meme pour elle.

Il allait donc contrefaire Kraiklyn, dans la mesure du possible, ou au moins le tuer pour prendre sa place ; restait a esperer qu’il saurait passer outre les codes d’acces secrets de l’ordinateur de bord, ou contraindre quelqu’un d’autre a le faire a sa place. Alors il dirigerait la Turbulence Atmospherique Claire vers le Monde de Schar, en tentant en chemin d’etablir le contact avec les Idirans, et s’y poserait quoi qu’il arrive, en partant du principe que M. Maitre-a-bord – c’etait la le sobriquet que les Metamorphes de la base donnaient au Dra’Azon conservateur de la planete – le laisserait franchir la Barriere de la Serenite apres la vaine tentative des Idirans par le truchement de ce chuy-hirtsi evide. Si possible aussi, il laisserait a la Compagnie une chance de s’en tirer.

Premier probleme : a quel moment s’en prendre a Kraiklyn ? Horza esperait qu’une occasion se presenterait sur Vavatch, mais il lui etait difficile de prevoir un plan, pour la bonne raison que Kraiklyn ne semblait pas l’avoir fait lui-meme. Chaque fois qu’on lui avait pose des questions pendant le voyage, le commandant s’etait contente d’evoquer les « possibilites » que renfermait l’Orbitale, possibilites qui « ne manqueraient pas de s’offrir a eux » en raison de sa destruction imminente.

— Putain de menteur ! fit un soir Yalson alors qu’ils etaient a mi-chemin entre Marjoin et Vavatch.

Ils etaient etendus tous les deux dans leur nouvelle cabine ; l’obscurite regnait dans le vaisseau assoupi et une pression d’un demi-g environ les maintenait sur leur etroite couchette.

— Que veux-tu dire ? demanda Horza. Qu’en realite, il ne va pas sur Vavatch ?

— Oh, si ! Ca ne fait pas de doute ; seulement, ce n’est pas pour ces mysterieuses « possibilites » d’operations reussies. Ce qui l’interesse, c’est le jeu de Debacle.

— Quel jeu de Debacle ? s’enquit Horza en se retournant vers elle dans la penombre. (Les epaules nues de la jeune femme reposaient sur son bras a lui. Il en sentait le duvet veloute sur sa propre peau.) Tu veux dire, un jeu important ? Pour de vrai ?

— C’est ca. Avec pour enjeu l’Anneau lui-meme. La derniere fois que j’en ai entendu parler, ce n’etait qu’une rumeur, mais chaque fois que j’y repense elle devient un peu plus credible. Vavatch presente toutes les garanties, pour peu qu’ils reussissent a reunir le quorum.

— Derniere partie avant l’Apocalypse, fit Horza en riant tout bas. A ton avis, Kraiklyn a l’intention de participer ou seulement d’y assister ?

— Je suppose qu’il tentera de jouer ; s’il est aussi bon qu’il le dit, il est bien possible qu’on l’admette dans la partie, en admettant qu’il puisse faire monter les enjeux. Il dit que c’est comme ca qu’il a gagne la TAC – pas dans une partie dont l’enjeu etait carrement un Anneau, mais tout de meme, il devait avoir des adversaires de taille si on en etait a parier des vaisseaux spatiaux. Non, je crois que, s’il le fallait, il se contenterait de regarder. C’est pour ca que nous allons tous prendre ces petites vacances, j’en suis sure. Il ira peut-etre imaginer un quelconque pretexte, il fabriquera une operation de toutes pieces, mais la veritable raison, la voila : le jeu de Debacle. Soit il a entendu parler de quelque chose, soit il se fie a son intuition, mais c’est tellement evident, bon sang !

Elle se tut, et Horza sentit sa tete bouger sur son bras.

— Est-ce qu’il n’y a pas, parmi les habitues de l’Anneau, un certain…

— Ghalssel, si. (Horza sentit sa tete aux cheveux courts opiner, legere, contre la peau de son bras.) En effet, il sera la, s’il le peut. Celui-la prefererait faire exploser les moteurs de l’Avant- Garde plutot que de manquer une partie importante de Debacle ; et etant donne la tournure inquietante que prennent les evenements dans ce trou perdu, evenements qui favorisent les operations geniales du genre « On debarque, on rembarque », a l’heure qu’il est, il ne doit pas etre bien loin. (Horza decela de l’amertume dans la voix de Yalson.) Pour ma part, je crois que c’est Ghalssel qui alimente les reves erotiques de Kraiklyn. Il considere ce type comme un heros ; quel con !

— Yalson, lui dit-il a l’oreille en sentant son duvet lui chatouiller les narines, un : comment Kraiklyn pourrait- il avoir des reves erotiques puisqu’il ne dort jamais, et deux : tu n’as jamais pense qu’il avait pu poser des mouchards dans les cabines ?

Elle tourna brusquement la tete vers lui.

— Et alors, bordel ? Il ne me fait pas peur. Il sait que je suis parmi les plus fiables de l’equipe ; je tire bien, et je ne mouille pas ma culotte quand ca tourne au vinaigre. Je pense egalement que sur ce rafiot, Kraiklyn est et restera le mieux place pour commander, et il le sait pertinemment. Ne te fais donc pas de souci pour moi. De toute facon… (Il sentit a nouveau bouger ses epaules et sa tete, et comprit qu’elle le regardait.) Si on me tirait dans le dos, tu te chargerais de regler le probleme, non ?

L’idee ne lui en etait jamais venue.

— Alors ? insista-t-elle.

— Mais… bien sur, bien sur.

Elle ne bougeait plus. Il entendait sa respiration.

— Tu le ferais, hein ? repeta Yalson.

Il la prit par les epaules. Sa peau etait tiede, son duvet soyeux, et au-dessous, la chair et les muscles enveloppant son ossature delicate etaient solides et fermes au toucher.

— Oui, repondit-il. Je le ferais.

A ce moment-la seulement, il comprit qu’il etait sincere.

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