Ce fut pendant ce laps de temps, entre Marjoin et Vavatch, que le Metamorphe apprit ce qu’il desirait savoir sur les commandes et les codes d’acces de la Turbulence Atmospherique Claire.

Kraiklyn portait a l’auriculaire de la main droite une bague d’identite dont la signature electronique seule conditionnait le deblocage de certains acces proteges. Le controle du vaisseau dependait d’une connexion-identite audiovisuelle : le visage de Kraiklyn etait reconnu par l’ordinateur de bord, tout comme sa voix lorsqu’il se presentait a lui. C’etait aussi simple que ca. Le navire avait jadis ete pourvu d’un dispositif de protection par identification retinienne, mais, tombe en panne longtemps auparavant, celui-ci avait ete supprime. Horza s’en rejouit. La contrefacon de la retine etait une operation delicate et pleine de complications ; en plus d’un grand nombre d’autres facteurs, elle exigeait la production precautionneuse de cellules a effet laser autour de l’iris. Il etait presque plus sense de subir une transcription genetique totale, processus dans lequel l’ADN du sujet servait de modele a un virus, qui ne laissait intact que le cerveau du Metamorphe et, sur option, ses gonades. Toutefois, ce ne serait pas necessaire dans le cas de Kraiklyn.

Horza perca a jour les codes d’acces reserve du vaisseau en soutirant a l’Homme une lecon de pilotage. Kraiklyn afficha tout d’abord une certaine reticence, et Horza n’insista pas. En outre, apres cette vaine requete, il accueillit en feignant l’ignorance les quelques colles informatiques que le commandant lui posa, l’air de rien. Sans doute convaincu qu’en apprenant a manier la TAC, Horza ne risquait pas de s’emparer du vaisseau, Kraiklyn ceda et permit au Metamorphe de piloter manuellement l’appareil par l’intermediaire de commandes assez primaires, en mode simulation et sous l’?il vigilant de Mipp, tandis que la TAC poursuivait sa route en autopilote a travers l’espace, en direction de Vavatch.

— Ici Kraiklyn, fit le haut-parleur du mess quelques heures apres qu’ils eurent croise le signal d’alarme annoncant la destruction prochaine de l’Orbitale par la Culture.

Le repas etait termine ; tous s’attardaient a table, occupes a boire ou a inhaler. Dorolow, elle, tracait le Cercle de la Flamme sur son front en disant la Priere d’Action de Graces. L’ecran affichait toujours la vaste Orbitale, a present beaucoup plus grosse, dont la face eclairee l’emplissait presque entierement ; neanmoins, on ne faisait plus que lui jeter de temps en temps un coup d’?il blase. Toute la Compagnie etait presente, a l’exception de Lenipobra et Kraiklyn lui-meme. Lorsque le haut-parleur s’anima, ils echangerent des regards ou reporterent leur attention sur la source du son.

— Je nous ai trouve du boulot. Je viens d’obtenir confirmation. Wubslin, tu vas preparer la navette. Je vous retrouve au hangar dans trois heures, heure du vaisseau, et tout le monde en combi. Ne vous faites pas de bile : cette fois, personne d’hostile. Cette fois, c’est vraiment « vous-savez-quoi et vous- savez-quoi ».

Le haut-parleur crepita puis se tut. Horza et Yalson s’entre-regarderent.

— Tiens donc, lanca Jandraligeli en se carrant dans son siege, les mains derriere la nuque. (Il adopta une expression pensive et les cicatrices de son visage s’en trouverent legerement mises en relief.) Notre estime chef a donc trouve a employer nos maigres talents ?

— Pas interet a ce que ca soit dans un putain de temple, gronda Lamm en se grattant le crane, a la racine des greffons-cornes.

— Comment voulez-vous qu’il y ait un temple sur Vavatch ? fit Neisin.

Un peu ivre, il parlait plus qu’a l’accoutumee. Lamm se tourna vers le petit homme assis a quelques places de lui, de l’autre cote de la table.

— Tu ferais mieux de dessouler, vieux.

— Des navires de haute mer, lui dit Neisin en saisissant le cylindre a tetine pose devant lui. Y a rien que des putains de navires de haute mer geants la-bas. Pas le moindre temple.

Il ferma les yeux, renversa la tete en arriere et but.

— Il y a peut-etre des temples a bord des navires, remarqua Jandraligeli.

— Et un putain d’ivrogne a bord de ce navire-ci, contra Lamm en fixant Neisin. (Celui-ci lui rendit son regard.) T’as interet a dessouler vite fait, Neisin, poursuivit Lamm en le montrant du doigt.

— Bon, je vais faire un tour au hangar, dit Wubslin en se levant.

Sur ces mots, il sortit du mess.

— Je vais voir si Kraiklyn a besoin d’un coup de main, dit a son tour Mipp en partant dans la direction opposee et en franchissant une porte.

— Vous croyez qu’on peut deja voir un de ces Megavaisseaux ?

Aviger regardait a nouveau l’ecran. Dorolow l’imita.

— Ne dis pas de conneries, repliqua Lamm. Ils ne sont tout de meme pas si gros.

— Pour etre gros, ils sont gros, reprit Neisin en hochant la tete dans son coin, le regard rive a son petit cylindre. (Lamm le devisagea, puis regarda tour a tour tous les autres et finit par secouer la tete.) Ouais, poursuivit Neisin, drolement gros.

— En realite, ils ne font pas plus de quelques kilometres de long, soupira Jandraligeli. (Toujours enfonce dans son siege, il continuait de prendre l’air pensif ; ses cicatrices ressortaient encore plus nettement.) Donc, on ne peut pas les voir de si loin. Mais ils sont tout de meme d’une taille impressionnante, c’est indeniable.

— Et ils font sans arret le tour de l’Orbitale ? demanda Yalson.

Elle connaissait deja la reponse, mais preferait faire parler le mondlidicien plutot que supporter les disputes de Lamm et Neisin. Horza sourit. Jandraligeli acquiesca.

— Constamment. Il leur faut a peu pres quarante ans pour boucler la boucle.

— Et ils ne font jamais escale ?

Jandraligeli la regarda en haussant les sourcils.

— Il leur faut deja plusieurs annees pour atteindre leur vitesse maximale, jeune dame. Ils pesent quelque chose comme un milliard de tonnes. Non, ils ne s’arretent jamais ; ils tournent inlassablement en rond. Ils ont des paquebots pour les excursions, le transport de passagers et le ravitaillement, ainsi d’ailleurs que des appareils aeriens.

— Saviez-vous, demanda Aviger en embrassant du regard les convives, ses coudes replies reposant sur la table, qu’on pese moins lourd a bord d’un Megavaisseau ? C’est parce qu’ils vont en sens inverse de la rotation de l’Orbitale. (Il s’interrompit et fronca les sourcils.) A moins que ce ne soit le contraire.

— On s’en fout ! lanca Lamm en secouant violemment la tete puis en se levant pour sortir.

Jandraligeli prit l’air encore plus soucieux.

— Tres interessant, commenta-t-il.

Dorolow sourit a Aviger et le vieil homme contempla ses compagnons en hochant la tete.

— Quoi qu’il en soit, declara-t-il, c’est un fait.

— Bon !

Kraiklyn posa un pied sur la passerelle arriere de la navette et placa ses mains sur ses hanches. Il etait vetu en tout et pour tout d’un short. Sa combinaison attendait derriere lui, prete a etre enfilee, ouverte sur le devant comme une carapace d’insecte abandonnee.

— Comme je vous l’ai dit, on a du boulot. (Il marqua une pause et devisagea les membres de sa Compagnie qui, eparpilles dans le hangar, se tenaient assis, debout ou appuyes sur leurs diverses armes.) On va attaquer un des Megavaisseaux.

Nouvelle pause ; il attendait manifestement une reaction. Seul Aviger avait l’air surpris, et un tant soit peu excite ; les autres (auxquels manquaient Lenipobra, qui venait de se reveiller et se preparait tant bien que mal dans sa cabine, et Mipp, qui se trouvait toujours sur la passerelle) ne paraissaient pas tres impressionnes.

— Bref, reprit Kraiklyn, irrite. Vous savez tous que la Culture va faire sauter Vavatch dans quelques jours. Les habitants en font sortir tout ce qu’ils peuvent, et les Megavaisseaux sont a present abandonnes, a part de rares equipes de recuperation. Je pense que tout ce qui avait de la valeur a ete evacue. Mais il y a un vaisseau, l’Olmedreca, ou deux de ces equipes se sont affrontees. Un individu peu prudent a mis a feu une petite bombe atomique, et l’Olmedreca a un sacre trou dans la coque. Il est toujours a flot et continue a perdre de la vitesse mais, puisque la bombe a explose par le travers et que le trou le fait fortement giter, le navire suit une trajectoire courbe qui le rapproche du Mur-Limite. La derniere fois que j’ai intercepte une transmission a ce sujet, on ne savait pas encore s’il le percuterait avant le bombardement de la Culture, mais on n’a pas l’air de vouloir courir le risque, ce qui fait qu’il n’y a plus personne a bord.

— Et tu veux qu’on y debarque, fit Yalson.

— C’est ca. J’ai deja ete a bord de l’Olmedreca, et je crois savoir ce qu’ils auront

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