— Et merde. Ca commence, fit Lamm. J’aurais du m’en douter.
— Marcher des heures sous cette gravite, il ne manquait plus que ca, rencherit Jandraligeli.
— Enorme ! lanca Lenipobra sans quitter l’ecran des yeux. Gigantesque ! ajouta-t-il en hochant la tete.
Lamm se leva, ecarta le jeune homme et se mit a marteler la porte de la cabine de pilotage.
— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Kraiklyn par le haut-parleur. Je cherche un endroit pour me poser. Si c’est toi, Lamm, tiens-toi tranquille.
Lamm fixa la porte, l’air tout d’abord surpris, puis fache. Il eut un reniflement de mepris, puis regagna son siege en frolant Lenipobra au passage.
— Salaud, marmotta-t-il ; puis il rabattit sa visiere et la fit passer en mode miroir.
— Bon, reprit Kraiklyn, on atterrit.
Ceux qui etaient encore debout se rassirent, et au bout de quelques secondes, la navette heurta delicatement le sol. Les portes s’ouvrirent et laisserent penetrer une rafale d’air glace. Ils sortirent sans hate, en file indienne, et deboucherent dans les vastes espaces degages du Megavaisseau silencieux, stable comme le roc. Horza resta assis en attendant que tout le monde soit sorti, puis vit que Lamm le regardait. Alors il se leva et fit mine de s’incliner devant la silhouette en combinaison sombre.
— Apres toi.
— Non, retorqua Lamm. Apres toi.
Il indiqua d’un mouvement de tete les portes grandes ouvertes. Horza quitta la navette, Lamm sur ses talons. Lamm tenait toujours a sortir en dernier ; il disait que cela lui portait chance.
Ils se tenaient sur un terrain d’atterrissage pour aeros, au pied d’une grande tour rectangulaire qui pouvait avoir soixante metres de haut. Ses paliers successifs s’elancaient dans le ciel tandis qu’a l’avant et de chaque cote du terrain d’atterrissage, au-dessus de la masse nuageuse, la presence du vaisseau etait signalee par des tours et des renflements divers ; quant a savoir ou le navire s’arretait, sans le recul de l’altitude c’etait impossible. Ils ne voyaient meme pas l’endroit ou avait explose la bombe atomique ; aucune inclinaison d’ensemble, pas la moindre vibration confirmant qu’ils se trouvaient bien sur un navire endommage embarque sur l’ocean, et non dans une ville deserte parsemee de nuages mouvants.
Horza alla rejoindre les autres pres d’un muret de retenue, a la limite du terrain ; il distingua non sans mal un pont situe vingt metres plus bas et qui apparaissait occasionnellement a la faveur d’une trouee dans la brume. Plus bas encore, des bandes de vapeur decrivaient de longues vagues sinueuses qui revelaient et masquaient tour a tour un pont agremente par endroits de petits buissons ; ca et la on apercevait des auvents, des sieges et de petites constructions en forme de tente. Le tout avait l’air abandonne, desole, comme une station balneaire en hiver, et Horza frissonna dans sa combinaison. Devant eux se devinaient, a un kilometre environ, quelques tours squelettiques et peu elevees qui percaient la brume, non loin de la proue encore invisible.
— Manifestement, on va s’enfoncer de plus en plus profondement dans le brouillard, remarqua Wubslin en tendant le doigt vers l’avant.
Une formidable paroi nuageuse se dressait dans les airs, d’un bord de l’horizon a l’autre, plus haute que toutes les tours du Megavaisseau, et leur renvoyait la clarte de plus en plus vive du jour.
— Ca se dissipera peut-etre quand la temperature s’elevera, fit Dorolow d’un ton peu convaincu.
— Si on y penetre, on peut dire adieu aux lasers, dit Horza en se detournant de ses compagnons pour regarder en direction de la navette, ou Kraiklyn s’entretenait avec Mipp (ce dernier avait ordre de monter la garde pres de l’appareil tandis que les autres tentaient de gagner la proue). Etant donne qu’on n’a pas de radar, il faudra redecoller avant de s’enfoncer dans la brume.
— Peut-etre…, commenca Yalson.
— Bon, je vais jeter un coup d’?il en bas, annonca Lenipobra en rabattant sa visiere et en posant une main sur le parapet.
Horza se retourna vers lui. Le jeune homme agita la main.
— Rendez-vous a la p-p-proue ! Yahou !
Puis il sauta avec agilite par-dessus le parapet et se laissa tomber vers le pont situe cinq etages plus bas. Horza voulut crier et se precipiter pour retenir le jeune homme, mais, comme les autres, il avait compris trop tard ce qu’allait faire Lenipobra.
En une seconde il avait saute et disparu de l’autre cote.
— Non !
— Leni… !
Ceux qui ne se penchaient pas deja par-dessus le parapet accoururent ; la petite silhouette tournoyait. En la voyant, Horza se prit a esperer que Lenipobra pourrait se rattraper, se stabiliser, bref, faire quelque chose. Son cri s’eleva dans les casques lorsqu’il fut parvenu a une dizaine de metres du pont inferieur, et s’interrompit net au moment ou, bras et jambes ecartes, le jeune homme s’ecrasa sur la bordure d’un jardinet. Il rebondit mollement, retomba a un metre de la, sur le pont, et s’immobilisa.
— Oh, mon Dieu…
Neisin s’assit brusquement, ota son casque et appliqua ses mains sur ses yeux. Dorolow baissa la tete et entreprit a son tour de defaire son casque.
— Qu’est-ce que c’etait que ce cri ?
Kraiklyn venait en courant de la navette, Mipp sur ses talons. Horza etait toujours penche par-dessus le parapet et fixait obstinement le petit pantin desarticule qui gisait en tas au niveau en dessous. Les volutes de brume s’epaissirent momentanement autour de lui.
— Lenipobra ! Lenipobra ! cria Wubslin dans le micro de son casque.
Yalson se detourna et jura a voix basse, apres avoir pris bien soin d’eteindre son intercom transmetteur. Aviger restait plante la, tout tremblant, bleme derriere sa visiere. Kraiklyn s’arreta devant le parapet, derapa puis se pencha par-dessus bord.
— Leni… ? (Il les regarda les uns apres les autres.) Est-ce que c’etait… ?
— Il a saute, coupa Jandraligeli d’une voix mal assuree. (Il essaya de rire.) Je suppose que de nos jours, les jeunes ne savent plus distinguer la gravite de la rotation du cadre de reference.
— Il a
— Lenipobra etait en retard, s’interposa Lamm. (Il donna un coup de pied dans le mince revetement metallique du parapet, sans reussir a l’abimer.) Ce petit cretin etait en
Kraiklyn lacha Jandraligeli et se retourna vers le reste de la Compagnie.
— C’est la verite, declara Horza. (Il secoua la tete.) Je n’y ai pas pense. Et les autres non plus. Lamm et Jandraligeli se sont meme plaints devant lui, dans la navette, de devoir marcher jusqu’a la proue, et vous l’avez dit vous-meme, mais il n’a sans doute pas entendu. (Un haussement d’epaules.) Il etait tellement excite !
— On s’est tous plantes, ajouta Yalson d’une voix chargee d’emotion.
Elle avait rallume son communicateur. L’espace d’un instant, personne ne dit plus rien. Kraiklyn resta la a les devisager, puis alla poser les deux mains sur le parapet et regarda en bas. Wubslin l’imita.
— Leni ? lanca-t-il dans son communicateur.
Sa voix ne tremblait pas.
— Chicel-Horhava. (Dorolow fit le signe de la Flamme, ferma les yeux et ajouta :) Gente dame, prends cette ame et accorde-lui la paix.
— Des conneries, tout ca !
Lamm jura et tourna les talons. Puis il entreprit de tirer au laser sur le haut des tours qui les surplombaient.
— Dorolow, ordonna Kraiklyn. Wubslin, Yalson et toi vous descendez voir ce que… Ah, merde ! (Il fit demi- tour.) Enfin, allez-y, quoi. Mipp, tu leur donnes une corde, ou le medikit, bref. Nous autres…, nous nous dirigeons vers la proue, d’accord ? (Il les regarda d’un air de defi.) Vous avez peut-etre envie de tout arreter, mais dans ce cas, il sera mort pour rien.
Yalson s’en alla de son cote en eteignant a nouveau son transmetteur.
— Autant y aller, declara Jandraligeli. Vous ne trouvez pas ?
