— Non, repondit Neisin. Moi, je reste a la navette. (Sur quoi il s’assit, le menton sur la poitrine, son casque pose a cote de lui sur le pont.) Ne comptez pas sur moi. Ca non. Ca me suffit pour aujourd’hui. Je reste la.
Kraiklyn consulta Mipp du regard, puis lui designa Neisin.
— Occupe-toi de lui. (Puis il se retourna vers Dorolow et Wubslin.) En route. On ne sait jamais ; on peut peut-etre encore faire quelque chose. Yalson, tu les accompagnes.
Cette derniere ne regardait pas le commandant, mais revint tout de meme emboiter le pas a Wubslin et a l’autre femme, qui partirent en quete d’un acces au pont inferieur.
Soudain le sol trembla, et tous sursauterent. En se retournant, ils apercurent la silhouette de Lamm qui, sur fond de nuages lointains, tirait en l’air en visant les poutrelles des pistes-aeros situees cinq ou six ponts plus haut ; le rayon invisible emis par son arme faisait naitre des langues de flamme tout autour du metal torture. Une deuxieme piste ceda et tomba en tournoyant comme une gigantesque carte a jouer avant de s’ecraser sur leur pont avec un bruit sourd qui le fit a nouveau fremir.
— Lamm ! explosa Kraiklyn. Ca suffit !
L’homme en combinaison noire dont le fusil restait pointe en l’air fit semblant de ne pas l’avoir entendu ; Kraiklyn leva a son tour son lourd fusil-laser et pressa la detente. A cinq metres en avant de Lamm, une portion du pont se detacha dans une gerbe de flammes et de metal rougeoyant, se souleva puis retomba en laissant echapper une bouffee de gaz qui fit vaciller Lamm et manqua le renverser. L’homme recouvra son equilibre mais resta ou il etait ; meme a cette distance, on voyait bien qu’il tremblait de rage. Kraiklyn le tenait toujours en joue. Puis Lamm se redressa, remit son arme a l’epaule et revint vers eux d’un pas nonchalant, comme s’il ne s’etait rien passe. Les autres se detendirent quelque peu.
Kraiklyn leur donna l’ordre de se regrouper et ils se mirent en marche en suivant le meme chemin que Dorolow, Yalson et Wubslin, c’est-a-dire vers l’interieur de la tour et le large escalier en spirale recouvert d’un tapis qui allait se perdre, majestueux, dans les entrailles du Megavaisseau
— Aussi mort qu’un fossile, fit la voix amere de Yalson dans les haut-parleurs de leurs casques lorsqu’ils furent parvenus a mi-hauteur. Aussi mort qu’un putain de fossile !
En croisant les trois autres sur le chemin de la proue, ils virent que Yalson et Wubslin attendaient aupres du corps que Mipp leur fasse descendre une corde au moyen d’un treuil. Dorolow, elle, priait.
Ils traverserent l’etage ou etait venu mourir Lenipobra, s’enfoncerent dans la brume et longerent une etroite passerelle cernee de part et d’autre par le vide.
— Pas plus de cinq metres, les rassura Kraiklyn en se servant du radar a aiguille leger compris dans sa combinaison Rairch pour sonder les profondeurs emplies de vapeur qui s’ouvraient sous leurs pieds.
A mesure qu’ils progressaient, la brume se dissipait ; ils remonterent vers un pont superieur a present parfaitement degage, puis redescendirent par un escalier exterieur debouchant sur une serie de passages. Un soleil indistinct leur apparut a plusieurs reprises, disque rouge tantot vif, tantot terne. Ils traverserent des etages entiers, contournerent des piscines, croiserent des promenades et des terrains d’atterrissage, rencontrerent des tables et des chaises, s’enfoncerent sous des bosquets d’arbres et passerent sous des marquises, des arcades et des arches. Ils distinguaient a travers la brume des tours au-dessus de leurs tetes, et sonderent une ou deux fois du regard des puits creuses au c?ur du vaisseau, eux-memes bordes de ponts et de zones a ciel ouvert ; tout en bas, on entendait la mer. Le fond de ces colossales cuvettes, tapisse de volutes de brume, evoquait un breuvage irreel.
Ils s’arreterent devant une rangee de petits vehicules a roues, equipes de sieges mais depourvus de portieres, auxquels des auvents stries de couleurs gaies tenaient lieu de toit. Kraiklyn regarda autour de lui afin de s’orienter. Wubslin essaya de faire demarrer les petites voitures, mais aucune n’etait en etat de marche.
— Deux itineraires possibles, declara le commandant en froncant les sourcils, le regard dirige vers l’avant.
L’espace d’une seconde, le soleil resplendit et stria d’or la vapeur qui les enveloppait de tous cotes. Sous leurs pieds se dessinerent alors des lignes delimitant un terrain de jeu quelconque. Une tour reussit a s’extraire du brouillard environnant, et les boucles et tourbillons de brume se mirent a bouger comme d’immenses bras pour finir par masquer a nouveau le soleil. L’ombre de la tour se decoupa sur le sol de l’allee.
— On se separe, annonca Kraiklyn en examinant les alentours. Je prends par ici avec Aviger et Jandraligeli. Horza et Lamm, vous partez par la. (Il tendit le doigt.) Ca descend vers une des proues laterales. Vous devriez y trouver quelque chose ; ouvrez l’?il. (Il effleura un bouton sur son poignet.) Yalson ?
— Presente ! lanca l’interpellee par l’intercom.
Apres avoir surveille la remontee du corps de Lenipobra jusqu’a la navette, Wubslin, Dorolow et elle etaient a leur tour partis vers la proue.
— Bon, fit Kraiklyn en jetant un ?il a l’un des ecrans integres a sa combinaison. Vous n’etes qu’a trois cents metres environ.
Il se retourna pour voir le chemin qu’ils avaient parcouru, jalonne par toute une serie de tours distantes de plusieurs kilometres ; pour la plupart, elles prenaient naissance aux etages superieurs. Ils avaient une vue de plus en plus globale de l’
— Ah, oui ! reprit le commandant. Je vous vois.
Il agita la main. Sur un pont eloigne, pres d’un des grands puits emplis de brume, de petites silhouettes lui repondirent.
— Je vous vois aussi, dit Yalson.
Quand vous arriverez la ou nous nous trouvons en ce moment, prenez a gauche vers l’autre proue laterale ; il y a des lasers secondaires la-bas aussi. Horza et Lamm vont…
— Oui, on a entendu, coupa Yalson.
— Parfait. On pourra bientot rapprocher la navette, peut-etre meme a l’emplacement exact de ce qu’on trouvera. Allez, on y va. Regardez bien autour de vous.
Il fit signe a Aviger et Jandraligeli et tous trois se mirent en route. Lamm et Horza s’entre-regarderent, puis partirent dans la direction que leur avait indiquee le commandant. Du geste, Lamm fit comprendre a Horza qu’il devait couper son communicateur et relever sa visiere.
— Si on avait attendu un peu, on aurait pu directement poser la navette a l’endroit voulu, declara-t-il en ouvrant lui aussi sa visiere.
Horza acquiesca.
— Quel sale petit con ! reprit Lamm.
— Qui ca ?
— Mais ce gosse ! Quelle idee, de sauter comme ca de la plate-forme !
— Mmm.
— Tu sais ce que je vais faire ? ajouta Lamm en devisageant le Metamorphe.
— Quoi donc ?
— Lui couper la langue, a ce jeune cretin ! Voila ce que je vais faire. Une langue tatouee, ca doit bien valoir quelque chose, tu ne crois pas ? De toute facon, ce petit salaud me devait de l’argent. Qu’est-ce que tu en penses ? A ton avis, je peux en tirer combien ?
— Aucune idee.
— Petit salaud…, marmonna Lamm.
Les deux hommes obliquerent sur le pont, abandonnant la trajectoire en ligne droite qu’ils avaient suivie jusqu’alors, et poursuivirent leur progression d’un pas lourd. Ils ne voyaient pas tres bien ou cela allait les mener, mais, d’apres Kraiklyn, ils se dirigeaient bel et bien vers une des proues ; celles-ci saillaient du navire telles d’enormes plates-formes off-shore reliees a l’avant de l’
Ils atteignirent un secteur qui avait manifestement ete le theatre d’un recent echange de coups de feu ; c’etait une zone d’habitation criblee de brulures-laser, jonchee de verre brise et de metal tordu. Des rideaux dechires et des tentures murales claquaient sous la brise reguliere engendree par le deplacement du navire geant. Non loin de la gisaient sur le flanc, fracasses, deux des petits vehicules qu’ils avaient deja rencontres. Les deux hommes enjamberent tant bien que mal les debris et continuerent d’avancer. Les deux autres groupes
