Neisin ? Ou es-tu ? Neisin ! J’ai…

— Quoi !

— DE LA GLACE ?

Le vrombissement s’accrut ; tout autour de Horza, les parois du corridor se mirent a grincer. Quelques panneaux de plafond craquerent et tomberent par terre devant lui. Une portion de mur s’ouvrit d’un seul coup, comme une porte, et le Metamorphe faillit s’y engouffrer par megarde. Le vacarme lui emplissait les oreilles.

Lamm tourna la tete et vit derriere lui se rapprocher l’extremite du couloir ; toute la section finale du tunnel se refermait dans un grincement dechirant et avancait vers lui a la vitesse d’un homme au pas de course. Il fit feu, mais la muraille mouvante continua d’avancer ; la fumee envahit le corridor. Il jura, fit volte-face et se rua vers Horza.

A present, des hurlements s’elevaient de toutes parts. De toutes petites voix babillaient aux oreilles de Horza, qui n’entendait plus que ce grondement de tonnerre derriere lui. Sous ses pieds le pont se soulevait et vibrait, comme s’il ne se trouvait pas a bord d’un gigantesque navire mais dans un immeuble ebranle par un tremblement de terre. Les plaques recouvrant les parois du couloir se detachaient a leur tour ; le sol se surelevait par endroits. De nouveaux panneaux eclaterent au plafond avant de tomber en pluie. Et cette force insidieuse qui ne cessait de le tirer vers l’arriere, de ralentir son allure comme s’il evoluait dans un reve… Enfin il deboucha a l’air libre et entendit Lamm arriver non loin derriere lui.

— Kraiklyn, cretin de salaud de fils de pute ! s’epoumonait ce dernier.

Les voix lui carillonnaient aux oreilles. Son c?ur battait a grands coups. Il mettait toutes ses forces dans chacune de ses enjambees, mais le grondement se rapprochait sans cesse, toujours plus present. Il repassa devant les salons ou voletaient les pans de tissu precieux ; le plafond des appartements commencait a ceder, le pont s’inclinait. L’holosphere roulait de-ci, de-la et rebondissait par les fenetres qui s’effondraient a leur tour. A cote de Horza, une ecoutille explosa sous la poussee de l’air pressurise qui s’echappait et des debris violemment projetes. Sans cesser de courir, il se protegea comme il put mais sentit des echardes se planter dans sa combinaison. Les soubresauts du pont le faisaient deraper. Il entendait les pas de Lamm marteler le sol derriere lui. L’homme continuait de clamer par l’intercom des insultes destinees a Kraiklyn.

Et toujours derriere lui ce vrombissement de cataracte ou d’avalanche de rochers, cette explosion continue, cette eruption volcanique… Il avait mal aux oreilles, la tete lui tournait, il se sentait etourdi par le vacarme insoutenable. Un alignement de fenetres percees dans la paroi qui lui faisait face vira au blanc, puis explosa dans sa direction ; une volee de particules solides atteignit sa combinaison par petits nuages successifs. Il rentra la tete dans les epaules et fonca vers la porte. Lamm hurlait toujours a pleins poumons :

— Salaud ! Salaud ! Salaud !

— … s’arrete pas !

— … par ici !

— La ferme, Lamm !

— Horzaaaa… !

Un tumulte incessant de voix. Il y avait a present un tapis sous ses pieds ; il se trouvait dans un couloir spacieux. Des portes battaient, les lustres du plafond fremissaient. Soudain, une trombe d’eau se deversa dans le couloir, a vingt metres devant lui et, l’espace d’une seconde, il se crut parvenu au niveau de la mer ; mais il savait bien que c’etait impossible. En depassant l’endroit d’ou avait surgi la vague, il la vit et l’entendit bouillonner, gargouiller au fond d’une cage d’escalier en colimacon ; d’autre part, seuls quelques filets d’eau degouttaient du plafond. L’attraction creee par la lente deceleration du navire semblait maintenant moindre, mais le fracas continuait de resonner autour de lui. Il sentait faiblir ses forces et courait, hebete, en s’efforcant de garder son equilibre tandis que le couloir tressautait et se deformait de toutes parts. Un courant d’air venait maintenant a sa rencontre ; des bouts de papier et de plastique voletaient ca et la comme des oiseaux barioles.

— … salaud, salaud, salaud…

— Lamm…

Devant lui il voyait la lumiere du jour par les larges baies vitrees d’une veranda. Il franchit d’un bond une rangee de plantes en pot et atterrit au beau milieu d’un groupe de sieges pliants disposes autour d’une petite table, qu’il brisa en mille morceaux.

— … salaud de cretin de…

— Lamm, ferme-la ! (C’etait la voix de Kraiklyn.) On n’entend pas…

Les baies vitrees devinrent toutes blanches, se craquelerent comme des pans de glace et exploserent vers l’exterieur. Horza plongea par l’ouverture ainsi pratiquee et se retrouva sur le pont, de l’autre cote, parmi les gravats epars. Derriere lui, le haut et le bas des baies en miettes commencerent a se rapprocher lentement, telle une gigantesque bouche.

— Espece de salaud ! Espece d’enc…

— On change de canal, bordel ! On passe sur…

Horza glissa sur un tesson de verre et faillit tomber.

Seule la voix de Lamm resonnait a present dans son casque, lui emplissant les oreilles de jurons dont la plupart se perdaient dans le vacarme du naufrage qui n’en finissait pas de rugir dans son dos. Horza jeta un regard en arriere l’espace d’une fraction de seconde, juste le temps de voir Lamm se jeter entre les machoires qui se refermaient ; il deboula sur le pont en virevoltant, tomba, se releva sans lacher son arme. Horza avait deja detourne les yeux. Ce fut a ce moment-la seulement qu’il se rendit compte que son arme a lui n’etait plus la ; il avait du la laisser tomber, mais il ne savait plus ni ou ni quand.

Le Metamorphe ralentit l’allure. Il avait beau etre en pleine forme physique, la gravite artificielle de Vavatch et sa combinaison mal adaptee le handicapaient serieusement.

Sans cesser de courir, en proie a une espece de transe, inspirant et expirant la bouche grande ouverte, il s’efforca d’imaginer la distance qui les separait de la proue au moment ou ils avaient fait demi-tour, et le laps de temps pendant lequel la masse colossale du navire serait susceptible de comprimer sa partie avant tandis que ses milliards de tonnes s’enfoncaient comme un belier dans ce qui devait etre – s’il emplissait reellement la totalite du nuage – un formidable iceberg tabulaire.

Horza percevait comme dans un reve la presence du navire alentour, tout environne de nuages et de brume mais illumine d’en haut par une nappe de soleil doree. Les tours et les spires ne semblaient pas affectees par la catastrophe : l’ensemble de la structure titanesque continuait de glisser vers le mur de glace, pousse par l’inertie de sa propre masse. Horza croisa des terrains de jeux, des tentes argentees gonflees par le vent, puis un tas d’instruments de musique. Devant lui se dressait une gigantesque paroi ou s’etageaient d’autres ponts, et au- dessus de sa tete oscillaient dangereusement des passerelles dont les etais, qui plongeaient vers l’avant du navire, hors de la vue du Metamorphe, se rapprochaient progressivement de la vague de destruction qui les avalait au fur et a mesure. Sous ses yeux, sur un cote, il vit le sol s’enfoncer brusquement dans un neant brumeux. Le plancher se mit a s’elever doucement sous ses pieds, sur une quinzaine de metres ; il dut gravir tant bien que mal une pente de plus en plus raide. Sur sa gauche, un pont suspendu s’ecroula et ses cables de soutien s’envolerent ; il fut englouti par la brume doree, et le bruit de sa chute se perdit dans le fracas assourdissant. Horza se sentit glisser sur le pont a present incline. Il perdit l’equilibre, se recut lourdement sur le dos et se retourna pour regarder en arriere.

Le Megavaisseau se jetait contre une muraille de pure blancheur plus haute que la plus haute de ses spires, et s’aneantissait dans un bouillonnement de debris et de glace. On aurait dit la plus imposante vague de tout l’univers, moulee et sculptee dans un tas de ferraille jetee au rebut. Et sur le devant, sur les cotes, sur le dessus et dans son corps meme, des cascades de glace et de neige scintillantes qui se detachaient de la falaise d’eau gelee pour s’abattre ensuite comme de grands voiles lents. Horza contempla le tout, puis commenca a glisser le long de la pente, vers la scene du desastre. A sa gauche, une tres haute tour s’effondrait petit a petit, et s’inclinait vers le surgissement de metal comprime comme un esclave devant son maitre. Horza sentit un cri naitre dans sa gorge en voyant ces ponts, ces rambardes, ces parois, ces murs et ces encadrements de porte qu’il venait a peine d’emprunter se recroqueviller et se pulveriser tout en se rapprochant sans cesse de lui.

Il roula sur lui-meme en ecrasant sous son poids des eclats et des tessons mouvants, pour rejoindre le bastingage anime de sursauts ; il agrippa la rambarde, exerca une traction des deux bras, balanca ses jambes et sauta.

Il fit un tour complet sur lui-meme et se retablit en tombant lourdement sur le sol metallique incline du pont etroit situe juste en dessous. Il se releva tant bien que mal, inspira entre ses dents et deglutit, luttant pour

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