5. Megavaisseau

Vavatch s’etirait dans l’espace tel le bracelet d’un dieu. Ce cerceau de quatorze millions de kilometres jetait mille feux dores et bleus sur la toile de fond noir de jais des espaces alentour. Tandis que la Turbulence Atmospherique Claire gauchissait l’espace en direction de l’Orbitale, la plupart des membres de la Compagnie regardaient le but de leur voyage se rapprocher sur le grand ecran du mess. L’ocean aigue-marine qui recouvrait la quasi-totalite de cet artefact au materiau de base ultradense etait piquete de nuages blancs amasses en gigantesques systemes orageux ou en vastes matelas dont certains semblaient s’etendre sur toute la circonference – trente-cinq mille kilometres – de l’Orbitale en lente rotation.

On n’apercevait la terre ferme que sur un des cotes de la bande de mer circulaire ; elle se pressait contre un des murs de retenue qui, dresse a l’oblique, paraissait fait de cristal pur. Bien qu’a cette distance le croissant de terre prenne des allures d’infime fibre brune deposee au bord d’un enorme rouleau deplie de tissu bleu vif, il mesurait bien deux mille kilometres de large ; il n’y avait pas penurie de terre sur Vavatch.

Neanmoins, la principale attraction de Vavatch etait et avait toujours ete les Megavaisseaux.

— Tu n’as donc pas de religion ? demanda Dorolow a Horza.

Si, repliqua-t-il sans quitter des yeux l’ecran mural situe au-dessus de la grande table du mess. Celle de ma propre survie.

— Alors ta religion mourra avec toi. Comme c’est triste ! declara-t-elle en revenant a son tour a l’ecran.

Le Metamorphe ne releva pas la remarque.

Cet echange de propos avait commence lorsque Dorolow, frappee par la beaute de l’immense Orbitale, avait exprime sa conviction : Vavatch avait beau etre le fait de creatures indignes, en rien meilleures que les humains, elle n’en demeurait pas moins la preuve triomphante de la puissance de Dieu, car Dieu avait fait l’Homme, ainsi que toutes les autres creatures dotees d’une ame. Horza avait manifeste son desaccord, profondement irrite de l’entendre utiliser le produit incontestable de l’intelligence et du labeur acharne pour justifier le systeme de croyance parfaitement irrationnel qui etait le sien.

Yalson, qui avait pris place a table a cote de Horza et dont le pied caressait doucement la cheville du Metamorphe, posa ses coudes sur la surface plastifiee, entre les assiettes et les cruches a bec.

— Et ils vont faire sauter tout ca dans quatre jours. Quel gachis, merde !

Parade qui aurait peut-etre suffi a detourner la conversation s’ils avaient eu le temps d’en apprecier l’efficacite. Mais a ce moment-la, le haut-parleur du mess emit un crepitement sec, puis transmit en clair la voix de Kraiklyn, lequel se trouvait alors sur la passerelle.

— J’ai pense que vous voudriez voir ca, les gars.

A la lointaine Orbitale succeda un ecran noir ou se mit alors a clignoter un message :

ALARME / SIGNAL D’ALARME / SIGNAL D’ALARME / SIGNAL D’ALARME / ALERTE : A TOUS LES APPAREILS ! L’ORBITALE ET LE MOYEU DE VAVATCH AVEC TOUTES LEURS UNITES ANCILLAIRES SERONT DETRUITS, JE REPETE DETRUITS A EXACTEMENT A/4872. 0001 HEURE-MARAIN (EQUIVALENT HEURE MOYEU-G 00043. 2909. 401 ; EQUIVALENT HEURE BRAS GALACTIQUE TROIS 09. 256. 8 ; EQUIVALENT HEURELATIVE IDIR QU’URIBALTA 359. 0021 ; EQUIVALENT HEURE-VAVATCH SEG 7e 4010. 5) PAR INTRUSION NIVEAU NOVA EN HYPERGRILLE ET BOMBARDEMENT EAM SUBSEQUENT. MESSAGE EMIS PAR L’ESCHATOLOGISTE (NOM PROVISOIRE), VEHICULE SYSTEME GENERAL DE LA CULTURE, HEURE : A/4870. 986 ; GENETRANS BASE-MARAIN… SIGNAL FIN DE SECTION… REPETITION SIGNAL UN SUR SEPT VA SUIVRE : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ALARME / SIGNAL D’ALARME / SIGNAL D’ALARME…

— On vient de penetrer dans la sphere-radio du message, commenta Kraiklyn. A plus tard.

Le haut-parleur crachota encore un peu, puis se tut. Le message s’effaca de l’ecran, et l’Orbitale revint en vue.

— Mmm…, fit Jandraligeli. Bref et droit au but.

— Comme je vous le disais, retorqua Yalson en hochant la tete.

— Je me souviens…, commenca lentement Wubslin en fixant la bande de bleus et de blancs brillants sur l’ecran. Quand j’etais tout petit, ma gouvernante faisait flotter un petit bateau metallique, un jouet, a la surface d’un seau rempli d’eau. Puis elle soulevait le seau par l’anse et, de l’autre bras, me tenait serre contre sa poitrine de maniere que je regarde dans la meme direction qu’elle. Alors elle se mettait a tourner de plus en plus vite sur elle-meme en laissant la force centrifuge eloigner le seau de nous ; celui-ci finissait par tourner a l’horizontale. La surface de l’eau formait alors un angle de quatre-vingt-dix degres avec le sol. Et moi je restais la, avec cette main de grande personne plaquee sur le ventre et tout qui tournait autour de moi, a regarder le petit bateau flotter imperturbablement a la surface de l’eau, meme si celle-ci etait a present a la verticale, juste sous mes yeux. Et elle me disait : « Souviens-toi de cela si tu as un jour la chance de voir les Megavaisseaux de Vavatch. »

— Ah ouais ? intervint Lamm. Eh bien, ils sont sur le point de lacher l’anse du seau, je te signale.

— Reste donc a esperer que nous ne serons pas a la surface de l’eau a ce moment-la, dit Yalson.

Jandraligeli se tourna vers elle en haussant un sourcil.

— Apres ce dernier fiasco, ma chere, rien ne saurait me surprendre.

— On debarque et on rembarque, conclut Aviger.

Sur quoi le vieil homme se mit a rire.

Le voyage de Marjoin a Vavatch leur avait pris vingt-trois jours. La Compagnie s’etait peu a peu remise de son attaque avortee contre le Temple de la Lumiere. On comptait quelques foulures, des eraflures ; Dorolow etait restee aveugle d’un ?il pendant deux jours, et tous s’etaient montres plutot taciturnes. Mais le temps d’arriver en vue de Vavatch, leur lassitude de la vie a bord meme en nombre reduit – etait telle que deja ils attendaient avec impatience la prochaine operation.

Horza conserva le fusil-laser de kee-Alsorofus et mena a bien les reparations et perfectionnements rudimentaires que les ateliers limites de la TAC lui permirent d’apporter a sa combinaison. Kraiklyn ne tarissait pas d’eloges sur celle qu’il lui avait confisquee ; elle l’avait tire d’affaire en l’emportant dans les hauteurs de la grande salle du Temple et, malgre les graves impacts qu’elle avait essuyes, elle etait a peine marquee, et encore moins endommagee.

Neisin declara que, de toute facon, il n’avait jamais aime les lasers, et qu’il les laissait definitivement tomber ; il possedait un fusil a projectiles leger et rapide, avec beaucoup de munitions. A l’avenir, c’etait avec cela qu’il opererait, du moins quand il ne se servirait pas du Microhowitzer.

Horza et Yalson passaient desormais toutes leurs nuits ensemble, dans l’ancienne cabine des deux disparues, qu’ils s’etaient appropriee. Au fil des longues journees de voyage, ils etaient devenus assez proches ; pourtant, pour deux amants ils ne se parlaient guere. Chacun semblait preferer cela. Le corps de Horza avait acheve sa regeneration consecutive a la contrefacon du Gerontocrate, et ce role de composition n’avait laisse aucune trace chez lui. Neanmoins, il disait a la Compagnie qu’il etait a present tel qu’il avait toujours ete, en realite il modelait peu a peu son corps a l’image de Kraiklyn. Horza etait maintenant un peu plus grand que de coutume, avec des pectoraux plus developpes, une chevelure plus sombre et plus epaisse. Naturellement, il ne pouvait se permettre de modifier son visage mais, sous la peau brun clair, celui-ci etait pret pour la transformation. Une courte transe, et il pourrait se faire passer pour le commandant de la Turbulence Atmospherique Claire ; peut-etre Vavatch lui offrirait-elle l’occasion qu’il attendait.

Il avait longuement et intensement reflechi a la marche a suivre, maintenant qu’il faisait partie de la Compagnie et beneficiait donc d’une certaine securite, tout en se trouvant coupe de ses employeurs idirans. Il pouvait toujours s’en aller de son cote, mais ce serait laisser tomber Xoralundra, que le vieil Idiran soit encore en vie ou non. Ce serait egalement deserter, tourner le dos a la guerre, a la Culture, renoncer a la lutte qu’il avait resolu de mener contre elle. De toute facon, avant meme d’apprendre que sa nouvelle mission l’entrainerait sur le Monde de Schar, il avait eu dans l’idee, des le depart, de retourner a ses anciennes amours.

Elle s’appelait Sro Kierachell Zorant et etait ce qu’on appelait une Metamorphe dormante, c’est-a-dire qu’elle n’avait pas subi d’entrainement et n’eprouvait aucun desir d’exercer ses talents ; si elle avait accepte ce poste sur le Monde de Schar, c’etait un peu pour echapper a l’atmosphere guerriere de plus en plus pesante qui regnait sur l’asteroide de Heibohre, leur patrie a tous. Il y avait sept ans qu’elle l’avait quitte ; a l’epoque, Heibohre se trouvait

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