dessus de sa tete.) Ou est le probleme ?
— Eh bien, repondit Jase, si on a laisse entrer le Mental, c’est uniquement parce qu’il etait…
— En detresse, oui. Je sais. Continue.
Jase, qui, depuis le jour ou elle lui avait apporte une fleur de la montagne, ne lui en voulait plus de lui couper sans arret la parole, poursuivit :
— Il existe sur le Monde de Schar une base de taille modeste, comme sur toutes les Planetes des Morts ou presque. Et, comme toujours, le personnel en est une petite societe non dynamique, officiellement neutre, ayant atteint une certaine maturite galactique…
— Le Metamorphe, coupa a nouveau Fal, mais avec lenteur, comme si elle venait de percer une enigme qui la tracassait depuis des heures, et dont la solution aurait pourtant du lui paraitre simple. (Elle contempla a travers la tonnelle un ciel bleu ou evoluaient paresseusement quelques petits nuages, puis reporta son regard sur la machine.) C’est bien ca, hein ? Il s’agit de ce Metamorphe qui… et aussi de cette femme de Circonstances Speciales, Balveda ; et ce Monde, c’est l’endroit ou il faut etre senile pour gouverner. Ces gens sont des Metamorphes, et ce type… (Elle s’interrompit et fronca les sourcils.) Mais je le croyais mort.
— Nous n’en sommes plus aussi surs. Le dernier message de l’UCG
— Qu’est-il arrive a cette UCG ?
— Nous ne le savons pas. Le contact a ete coupe au moment ou elle tentait de capturer le vaisseau idiran au lieu de le detruire. L’un comme l’autre sont portes disparus.
— Le capturer, hein ? fit Fal d’un ton acerbe. Encore un Mental frimeur. Bref, je ne me trompe pas, si ? Les Idirans peuvent utiliser ce type… comment s’appelle-t-il, d’ailleurs ? Est-ce qu’on le sait ?
— Oui : Bora Horza Gobuchul.
— Tandis que nous, nous n’avons pas de Metamorphe.
— Si, une, mais elle se trouve actuellement a l’autre bout de la galaxie, en mission urgente sans rapport avec la guerre ; il nous faudrait une demi-annee pour l’envoyer la-bas. Par ailleurs, elle n’a jamais mis les pieds sur le Monde de Schar ; et la ou ca se complique, c’est que Bora Horza Gobuchul, lui, y a deja sejourne.
— Je vois.
— De plus, des informations non confirmees laissent entendre que la flotte idirane responsable de la destruction du vaisseau en fuite a egalement tente – mais en vain – de suivre le Mental jusque sur le Monde de Schar en expediant une petite troupe au sol. Donc, le Dra’Azon concerne va former des soupcons. Il laissera peut-etre passer Bora Horza Gobuchul, puisque celui-ci a deja travaille comme sentinelle de la planete, mais ce n’est pas certain. Quant aux autres, c’est pratiquement exclu.
— Naturellement, il se peut aussi que ce pauvre type soit mort a l’heure qu’il est.
— Les Metamorphes sont reputes coriaces ; en outre, il parait peu sage de considerer uniquement cette possibilite.
— Donc, tu crains qu’il n’arrive jusqu’a ce precieux Mental, et qu’il ne le rapporte aux Idirans.
— Ce n’est pas impossible.
— En supposant que cela se soit reellement passe, Jase, reprit Fal en plissant les yeux et en se penchant vers la machine, qu’est-ce que ca peut faire ? Quelle importance, sincerement ? Qu’arriverait-il si les Idirans mettaient la main sur ce petit Mental pretendument si malin ?
— Considerant que nous allons de toute facon gagner la guerre…, repondit pensivement Jase, cela pourrait rallonger le processus d’une poignee de mois.
— Ca fait combien, ca ?
— Disons, entre trois et sept. Tout depend de la main.
Fal sourit.
— Et le probleme est que ce Mental ne peut pas s’autodetruire sans rendre cette Planete des Morts encore plus morte qu’elle n’est. En fait, elle se transformerait illico en ceinture d’asteroides, reprit-elle.
— Tout juste.
— Conclusion, ce petit malin n’aurait pas du prendre la peine d’echapper au naufrage ; son devoir etait en fait de sombrer avec le navire.
— On appelle ca l’instinct de survie. (Jase vit Fal hocher la tete et marqua une pause avant de poursuivre.) Un trait de caractere programme chez la plupart des etres vivants. (La machine soupesa ostensiblement la jambe blessee de la jeune fille dans son champ de soutien.) Encore qu’il y ait des exceptions, naturellement…
— C’est ca, repliqua Fal avec un sourire qu’elle voulait condescendant. Tres amusant, Jase.
— Tu saisis donc le probleme.
— Je saisis. Bien sur, on pourrait debarquer en force et reduire la planete en miettes si necessaire, et tant pis pour les Dra’Azon, ajouta-t-elle en souriant.
— Certes, conceda Jase, et mettre ainsi en peril l’issue de la guerre en eveillant l’hostilite d’une puissance dont le nombre (d’ailleurs completement inconnu) traduit l’etendue meme de son immensite. Nous pourrions egalement nous rendre aux Idirans, mais je doute que nous choisissions cette solution-la.
— Ma foi, autant considerer toutes les options disponibles, fit-elle en riant.
— Absolument.
— Bon, si c’est tout ce que tu avais a me dire, laisse-moi reflechir un moment maintenant, dit Fal ’Ngeestra en se redressant sur son banc. (Elle bailla en s’etirant.) Tout ca m’a l’air fort interessant. (Elle secoua la tete.) Mais il y a un petit cote « l’affaire est entre les mains des dieux » la-dedans. Communique-moi… tout ce qui pourra te paraitre utile. J’aimerais me concentrer quelque temps sur cet aspect de la guerre ; donne-moi toutes les informations dont nous disposons sur le Golfe Morne… en tout cas, tout ce qui est de mon ressort. D’accord ?
— D’accord.
— Mmm…, reprit Fal en opinant vaguement, le regard perdu dans le vide. Oui… tout ce qu’on sait de cette region… Je veux dire, sur ce volume…
Sa main dessina un cercle qui, dans son imagination, englobait plusieurs millions d’annees-lumiere cubes.
— Tres bien, dit Jase en sortant progressivement du champ de vision de la jeune fille.
Il retraversa la terrasse en direction du chalet, sous les fleurs et le quadrillage de lumiere et d’ombre.
Fal resta seule, a se balancer d’avant en arriere en chantonnant a voix basse, les mains plaquees sur la bouche et les coudes poses sur les genoux, dont l’un etait flechi et l’autre raide.
Elle changea de position et s’assit de biais sur le banc afin que sa jambe cassee repose a l’horizontale ; puis elle tourna la tete vers les montagnes etincelantes, a l’autre bout de la plaine. Calant son coude contre le parapet de pierre, puis son menton dans le creux de sa main, elle s’absorba dans le spectacle.
Elle se demanda s’ils respectaient effectivement leur promesse de ne pas la surveiller quand elle partait faire de l’escalade. Elle les croyait bien capables de la faire suivre a distance par un petit drone ou un micromissile, ce genre de chose, au cas ou il lui arriverait malheur. Apres l’accident, la chute, ils avaient pu la laisser la toute seule, a demi morte de froid, de frayeur et de douleur, pour mieux la convaincre qu’ils ne la tenaient pas a l’?il, et observer les effets, du moment qu’elle n’etait pas vraiment en danger de mort. Apres tout, elle connaissait bien le fonctionnement des Mentaux. Elle-meme aurait envisage cette initiative, si elle avait detenu le pouvoir.
Elle baissa les yeux sur sa main, qu’un rayon de soleil illuminait d’or brun. Elle l’ouvrit, la referma, contempla ses doigts.
Elle reporta son regard sur les lointaines montagnes, par-dessus la plaine mouchetee d’ombres, et poussa un soupir.
