pris une autre tonalite. M. Premier l’immobilisait, et les femmes lui faisaient avaler louche apres louche de leur mixture. Il rechignait, geignait, s’etranglait et cherchait a recracher le tout. Puis il poussa un ultime gemissement et vomit.

— Laissez-moi vous montrer mon armure, mon bienfait, reprit Fwi-Song a l’intention de Horza en saisissant un objet dissimule derriere son enorme corps.

Il fit apparaitre un paquet de chiffons qu’il entreprit de defaire, revelant progressivement un certain nombre de dispositifs metalliques semblables a des pieges qui etincelaient au soleil. Un doigt dans la bouche, l’obese examina sa collection ; puis il s’empara d’un des petits appareils et le placa dans sa cavite buccale en l’ajustant sur les pivots qu’y avait entrevus Horza.

— La, reprit-il en relevant la tete vers lui avec un sourire triomphal. Qu’est-che que tu penches de cha ? (Le dentier, une double rangee de pointes inegales et acerees, scintilla dans sa bouche.) Ou de chelles-la ?

Fwi-Song echangea son dentier contre un autre, compose cette fois de crocs minuscules et fins comme des aiguilles, puis un autre pourvu de dents inclinees pareilles a des crochets a barbillons, et encore un autre, dont les dents etaient toutes percees d’un trou.

— Bas mal, hein ? (Il garda en bouche le dernier dentier et sourit a nouveau ; puis il se tourna vers M. Premier.) Qu’est-che que vous en dites, monchieur Premier ? Celui-la ? Ou alors… (Il ota les dents a trou et en essaya un autre jeu, presentant cette fois des crocs effiles comme des lames.) Cha ? Moi, che les trouve plutot bien. Oui, commenchons par chelles-chi. Chations donc ches garnements.

La voix de Vingt-septieme se faisait rauque. Quatre hommes s’agenouillerent et lui souleverent une jambe. On transporta la litiere de Fwi-Song devant le prisonnier ; l’obese denuda ses dents pointues, puis se pencha en avant et, avec un bref mouvement de tete, arracha un des orteils de Vingt-septieme. Horza detourna les yeux.

Pendant la demi-heure qui suivit, et qu’il consacra a festoyer sans hate, le prophete grignota diverses parties du corps de Vingt-septieme en s’attaquant, grace a ses differents dentiers, aux extremites et aux rares depots adipeux qui demeuraient sur son corps. A chaque nouvel emplacement choisi pour la boucherie, le jeune homme retrouvait assez de souffle pour hurler.

Tantot Horza observait la scene, tantot il preferait regarder ailleurs ; tantot il se mettait lui-meme au defi de trouver comment punir cette grotesque caricature d’etre humain, tantot il se prenait simplement a souhaiter qu’on en finisse, que cesse cet epouvantable carnage. Fwi-Song garda pour la fin les doigts de son ex-disciple, puis se servit du dentier a trous comme d’un instrument a denuder les fils electriques.

— Exchtremement chavoureux, profera-t-il enfin en essuyant son visage tout ensanglante sur son colossal avant-bras.

Vingt-septieme etait terrasse ; gemissant, degoulinant de sang, il n’etait plus qu’a demi conscient. On le baillonna avec un lambeau de tissu, puis on le cloua au sol, sur le dos, au moyen d’eclats de bois fiches dans les paumes de ses mains mutilees tandis qu’un gros rocher lui ecrasait les pieds. Il se remit a crier faiblement, malgre son baillon, en voyant les disciples positionner Fwi-Song juste au-dessus de lui ; ce dernier manipula maladroitement des liens situes sur le cote de sa litiere et, au bout d’un moment, un petit rabat s’ouvrit mollement sous son poids enorme, a l’aplomb de l’humain etouffe et tout eclabousse de sang qui gisait sur le sable. Sur un signe du prophete, les hommes l’abaisserent jusque sur le prisonnier, dont les gemissements cesserent. Le prophete sourit et trouva enfin une position confortable par petits deplacements successifs de sa masse enorme, comme un oiseau qui s’apprete a couver ses ?ufs. Il etait si corpulent qu’il masquait entierement la forme humaine etalee sous lui. Il se mit a chantonner distraitement sous le regard attentif de l’assistance decharnee qui psalmodiait lentement, doucement, en se balancant debout avec un bel ensemble. Fwi-Song se mit a osciller doucement d’avant en arriere, insensiblement d’abord, puis de plus en plus nettement ; la sueur perla sur le dome dore de son visage. Haletant, il fit un geste imprecis en direction des fideles ; les deux femmes en bandelettes s’avancerent et entreprirent de lecher les filets de sang qui coulaient de la bouche du prophete, degoulinaient sur ses doubles mentons et descendaient jusqu’a sa formidable poitrine comme des trainees de sang vermillon. Fwi- Song emit un son etrangle, parut s’affaisser et demeura quelques instants inerte ; puis, d’un geste etonnamment vif et vigoureux des deux bras, il frappa en pleine tete les deux femmes occupees a le debarbouiller. Elles detalerent et retournerent se meler a l’assistance. M. Premier entonna un chant plus sonore, que les autres reprirent apres lui.

Au bout d’un moment, Fwi-Song ordonna qu’on souleve a nouveau sa litiere. Les porteurs le hisserent peniblement dans les airs, mettant au jour le cadavre ecrase de Vingt-septieme, dont les geignements s’etaient tus a jamais.

On releva le corps, on le decapita et on detacha la calotte cranienne. Puis on mangea son cerveau, et a ce moment-la seulement Horza vomit.

— Et maintenant, chacun de nous deux est devenu l’autre, entonna solennellement Fwi-Song en s’adressant au crane evide du jeune homme.

Puis il jeta dans le feu, par-dessus son epaule, le contenu sanglant de son bol. Le reste du corps fut jete a la mer.

— Seuls le ceremonial et l’amour du Destin nous distinguent de la bete, o signe de la devotion du Destin, gazouilla Fwi-Song tandis que, sous les yeux de Horza, les servantes lavaient et parfumaient son corps.

Toujours lie a son piquet, maintenu au sol et la bouche pleine de bile, Horza respirait methodiquement. Il n’essaya meme pas de repondre.

Le cadavre de Vingt-septieme derivait lentement vers le large. On secha Fwi-Song de la tete aux pieds. Ses maigres fideles restaient assis alentour, apathiques, ou surveillaient l’ebullition du liquide infect dans les bacs. M. Premier et ses deux assistantes oterent leurs bandelettes et se retrouverent donc qui en tunique souillee mais sans accroc, qui en haillons dechiquetes. Fwi-Song se fit apporter devant Horza et deposer sur le sable.

— Sache, offrande des vagues, moisson de l’ocean moutonneux, que mon peuple s’apprete a mettre fin a son jeune. (Le prophete tendit brusquement un bras tout tremblotant de graisse afin d’englober les disciples qui s’affairaient aupres des chaudrons et des feux. Une puanteur d’aliments putrefies envahit l’atmosphere.) Ils mangent ce que les autres laissent, ce que les autres ne veulent pas toucher, car ils souhaitent se rapprocher de la substance meme du Destin. Ils mangent l’ecorce a meme l’arbre, l’herbe a meme le sol, la mousse a meme le rocher ; ils mangent le sable, les feuilles, les racines et la terre ; ils mangent la coquille et les entrailles des animaux marins, la charogne de la terre et des mers ; ils mangent les produits de leur propre corps et partagent les miens. Je suis la source de toute chose. Je suis la fontaine, la saveur sur leur langue. Toi, bulle d’ecume sur l’ocean de la vie, toi tu es signe. Fruit de l’ocean, tu comprendras avant le moment de ta desagregation que tu es tout ce que tu as mange, et que la nourriture n’est rien d’autre qu’excrements non encore digeres. Voila ce que j’ai compris, voila ce que tu verras aussi.

L’une des assistantes revint du rivage avec les dentiers propres de Fwi-Song. Il les lui prit des mains et les replaca dans leurs chiffons, quelque part derriere lui.

— Toute chose perira, mais nous ne perirons pas ; tout prend le chemin de la mort et de la desagregation nees de la splendeur de l’ultime consommation.

Le prophete souriait toujours a Horza ; autour de lui s’allongeaient sur le sable les ombres de l’apres-midi, tandis que ses sujets souffreteux se preparaient a absorber leur immonde repas. Horza assista a leurs tentatives, parfois infructueuses malgre les encouragements de M. Premier, mais qui, dans l’ensemble, s’achevaient par des vomissements. Ils cherchaient leur souffle entre deux gorgees laborieuses, mais rejetaient le plus souvent ce qu’on les forcait a engloutir. Fwi-Song les regardait tristement en secouant la tete.

— Vois-tu, meme mes plus proches enfants ont encore des progres a faire. Il nous faut supplier et prier pour qu’ils soient prets quand le moment viendra, car il viendra, et ce dans quelques jours a peine. Nous devons esperer que leurs corps, qui ne sont pas assez en prise, en communication avec toute chose, ne fera pas d’eux des etres meprisables aux yeux et dans la bouche de Dieu.

Espece de sale bouffi. Si tu savais… Tu es a ma portee. Je pourrais te rendre aveugle, a cette distance ; cracher dans tes petits yeux, et alors peut-etre…

Mais peut-etre pas, songea Horza. Les globes oculaires du geant etaient si profondement enfouis entre la peau flasque de son front et celle de ses pommettes que la salive venimeuse qu’il aurait pu projeter en direction du monstre dore pouvait tout aussi bien ne pas atteindre comme prevu les membranes de l’?il. Mais c’etait tout ce qu’il avait trouve pour se consoler. Il pouvait toujours cracher dans les yeux du prophete, et voila tout. Peut-etre cette methode se revelerait-elle efficace ulterieurement, mais il etait stupide de vouloir l’appliquer maintenant.

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