leurs emotions. Leur seul credo infonde etait de dire que la vie avait un sens, qu’il existait une chose appelee « Dieu » pour laquelle toutes les langues ou presque possedaient un equivalent, et que ce Dieu desirait une existence meilleure pour Ses creatures. Alors ils poursuivaient eux-memes ce but, et se prenaient pour les bras, les mains et les doigts de Dieu. Mais le moment venu, ils reconnaitraient leur erreur, ils verraient qu’il ne leur appartenait pas d’instaurer l’ordre ultime. Ils atteindraient a la serenite et trouveraient la place qui leur revenait. La galaxie et ses civilisations multiples les assimileraient.
La Culture etait d’une autre trempe. Elle pratiquait une politique interventionniste continuelle et de plus en plus etendue dont Horza ne voyait pas la limite. Son expansion pouvait se perpetuer indefiniment, puisqu’elle n’etait pas regie par des contraintes naturelles. Telle une cellule maligne, un cancer genetiquement, constitutionnellement prive d’interrupteur « marche-arret », la Culture continuerait de s’etendre tant qu’on le lui permettrait. Donc, puisqu’elle refusait de s’arreter d’elle-meme, il fallait bien qu’on le fasse a sa place.
Voila la cause a laquelle il avait depuis bien longtemps decide de se devouer. Telles etaient les pensees de Horza, tandis que Fwi-Song s’escrimait a lui parler. Et cette cause, il ne pourrait plus la servir s’il ne reussissait pas a echapper aux Mangeurs.
Fwi-Song deblatera encore quelque temps puis, sur un mot de M. Premier, ordonna qu’on fasse pivoter sa litiere afin de pouvoir haranguer ses fideles. Ceux-ci etaient pour la plupart tres malades, ou manifestement sur le point de l’etre. Fwi-Song revint au langage que Horza ne comprenait pas et delivra un discours aux allures de sermon sans preter attention aux vomissements intempestifs qui secouaient certaines de ses ouailles.
Le soleil sombra sous l’horizon, la temperature se rafraichit.
Son sermon acheve, Fwi-Song siegea en silence sur sa litiere tandis que les Mangeurs s’avancaient un par un vers lui et s’inclinaient en prononcant quelques mots, l’air penetre de serieux. Le prophete arborait un grand sourire et hochait a l’occasion sa tete-dome, sans doute pour exprimer son assentiment.
Un peu plus tard, les Mangeurs se mirent a psalmodier et a chanter tandis que Fwi-Song se faisait laver puis oindre par les deux femmes qui avaient officie a ses cotes dans le meurtre de Vingt-septieme. Puis, luisant tout entier sous les rayons du soleil declinant et agitant joyeusement la main, il se fit emporter dans la petite foret qui bordait la plage en direction de l’unique mont emousse de l’ile.
On apporta du bois, on alimenta les feux. Les Mangeurs se disperserent parmi les tentes et les foyers, ou s’eloignerent en emportant des paniers rudimentaires, probablement pour aller ramasser de nouveaux detritus, qu’ils tenteraient ensuite de consommer.
A l’approche du crepuscule, M. Premier vint se joindre aux cinq Mangeurs muets assis autour du feu, que Horza etait a present las de contempler. Les maigres humains n’avaient guere pris garde au Metamorphe, mais M. Premier, lui, vint s’asseoir pres du prisonnier lie a l’epieu. Il tenait dans une main une petite pierre, et dans l’autre quelques-uns des dentiers dont Vingt-septieme avait fait un peu plus tot les frais. Il entreprit de les aiguiser ou de les polir tout en s’entretenant avec les autres. Au bout d’un moment, deux ou trois d’entre eux regagnerent leurs tentes, et M. Premier passa derriere Horza pour denouer son baillon. Le Metamorphe respira par la bouche histoire de dissiper le gout infame qui l’emplissait, puis fit jouer sa machoire et se tortilla pour soulager les douleurs qui s’accumulaient dans ses membres.
— A l’aise ? fit M. Premier en s’accroupissant de nouveau.
Il se remit a affuter les crocs metalliques qui scintillaient sous la lueur des flammes.
— Je me suis deja senti mieux, repondit Horza.
— Le pire est encore a venir…, l’ami, repliqua M. Premier en prononcant ce dernier mot comme s’il exprimait une malediction.
— Je m’appelle Horza.
— Je ne veux pas le savoir. (Il secoua la tete.) Ton nom n’a pas d’importance ? Tu n’as pas d’importance.
— C’est bien ce que je commencais a me dire, en effet, reconnut Horza.
— Tiens donc ! fit M. Premier, qui se releva et se rapprocha du Metamorphe. Vraiment ? (Il brandit le dentier d’acier et egratigna Horza a la joue gauche.) On se croit tres malin, hein ? On croit peut-etre qu’on va s’en sortir ? (Il lui donna un coup de pied dans le ventre. Horza suffoqua.) Tu vois… Tu ne comptes pas. Tu n’es qu’un morceau de viande. Comme tous les autres. Rien que de la viande. Et puis de toute maniere, ajouta-t-il en lui decochant une nouvelle ruade, la douleur n’a pas de realite. Ce n’est qu’un ensemble de phenomenes chimiques et electriques, ou quelque chose dans ce genre,
— Ah ! coassa Horza en sentant flamber brievement ses douleurs. Si. C’est vrai.
— Bien, fit l’autre avec un grand sourire. Tu n’auras qu’a penser a ca demain, d’accord ? Tu n’es qu’un tas de viande, et le prophete n’est qu’un tas de viande un peu plus gros que toi, c’est tout.
— Mais alors…, euh, vous ne croyez pas a l’existence de l’ame ? demanda Horza sur un ton de defi en esperant que cela ne lui vaudrait pas un nouveau coup de pied.
— Merde a ton ame, etranger, s’esclaffa M. Premier. Tu as interet a ce que l’ame n’existe pas. Il y a les mangeurs naturels, et puis ceux qui se feront toujours manger ; je ne vois pas en quoi leurs ames different. Donc, comme tu fais manifestement partie de ceux qui se font manger, tu as interet a ce qu’elle n’existe pas. Crois-moi, c’est ce que tu as de mieux a attendre de l’avenir. (M. Premier fit reapparaitre le chiffon qu’il avait ote un peu plus tot de la bouche de Horza et le remit en place en disant :) Non, l’ame ne serait pas une solution pour toi, l’ami. Mais si jamais il s’avere que tu en as une, reviens me le dire, que je rigole un bon coup, d’accord ?
M. Premier serra tres fort le bout de tissu noue autour de sa tete en lui plaquant l’arriere du crane contre l’epieu.
Quand le lieutenant de Fwi-Song eut fini d’affuter les protheses de metal luisant, il se leva et alla parler aux autres Mangeurs assis autour du feu. Au bout d’un moment, ils se dirigerent tous vers certaines petites tentes et eurent bientot deserte la plage. Horza resta seul a contempler les foyers mourants.
Les vagues s’ecrasaient doucement sur la ligne de brisants, les etoiles decrivaient lentement leur orbe au- dessus de sa tete, et la face diurne de l’Orbitale dessinait un trait de lumiere vive dans le ciel. Eclatante sous les feux du soleil et de l’Orbi-jour se dressait la masse silencieuse et patiente de la navette de la Culture avec, derriere ses portes beantes, une zone d’ombre qui etait la promesse d’un abri sur.
Horza avait deja maintes fois eprouve la solidite de ses liens. Il ne lui servirait a rien de tortiller les poignets ; la corde – ou la ficelle – dont ils s’etaient servis se resserrait insensiblement a mesure que le temps passait, et aurait tot fait de compenser le mou qu’il reussirait a obtenir. Peut-etre retrecissait-elle en sechant, auquel cas ils avaient du la mouiller avant de le ligoter. Comment savoir ? Il avait toujours la possibilite d’intensifier les secretions acides de ses glandes sudoripares a l’endroit du contact entre les liens et sa peau, tactique qui meritait toujours d’etre tentee, mais meme la longue nuit de Vavatch ne suffirait pas a l’accomplissement du processus.
Il s’eveilla a l’aube, en meme temps que quelques-uns des Mangeurs qui se dirigerent sans hate vers le bord de l’eau pour aller faire leurs ablutions dans les rouleaux. Horza avait froid. Il se mit a trembler aussitot reveille, et se rendit compte que sa temperature corporelle avait du considerablement baisser pendant la nuit, durant la transe legere necessaire a la modification des cellules de la peau de ses poignets. Il tira sur ses liens, esperant y sentir un certain relachement, une certaine rupture des fibres ou des filaments, mais rien. Rien qu’une souffrance supplementaire dans ses paumes, ou la transpiration s’etait repandue sur une peau non metamorphosee, et donc non protegee contre les acides secretes. Il s’en inquieta momentanement, songeant que s’il voulait contrefaire correctement Kraiklyn, il devrait se doter des empreintes digitales et palmaires du commandant de la
Il envisagea vaguement la possibilite de mettre fin a ses jours. C’etait faisable : moyennant quelques preparatifs internes, il pouvait se servir sur lui-meme de ses dents toxiques. Mais tant qu’il lui restait une chance, meme infime, de s’en tirer il n’arrivait pas a l’envisager serieusement. Il se demanda comment les citoyens de la Culture reagissaient face a la guerre ; eux aussi etaient censes decider du moment de leur mort, encore que, d’apres la rumeur, le processus fut plus complexe qu’un simple empoisonnement. Comment resistaient-ils donc, ces etres mous a l’ame gatee par le pacifisme ? Il se les representa au combat, s’autoeuthanasiant des les premiers echanges d’artillerie, des les premieres blessures. L’idee le fit sourire.
Les Idirans avaient parfois recours a la transe mortelle, mais seulement en cas d’extreme humiliation, d’extreme infamie, ou lorsque l’?uvre de toute une vie voyait son achevement, ou encore sous la menace d’une
