le sacrifiaient, si c’etait bien la le sort qu’ils lui reservaient, soit il se retrouverait prisonnier de la Culture.

Il s’obligea a ne pas envisager le pire. Apres tout, il avait desormais l’apparence de Kraiklyn et, en fin de compte, il n’etait pas tellement probable que les Mentaux de la Culture fassent le rapport entre lui, la TAC et Kraiklyn. Meme la Culture ne pouvait penser a tout.

Tout de meme… Ils etaient surement au courant de sa presence sur la Main de Dieu 137 ; ils savaient sans doute qu’il s’en etait echappe, et que la TAC se trouvait dans les parages a ce moment-la. (Il se rememora les statistiques qu’avait donnees Xoralundra au commandant de la Main ; oui, l’UCG avait du gagner la bataille… Il se rappela aussi les gauchisseurs cahotiques de la TAC : ils produisaient certainement un sillage que toute UCG qui se respectait pouvait reperer a des siecles de distance.)

Non, cela ne l’etonnerait pas outre mesure. Peut-etre testaient-ils tous les individus qu’ils evacuaient de Vavatch. Une seconde leur suffirait ; un echantillon cellulaire, un squame, un cheveu… On pouvait meme supposer qu’il avait deja ete teste, par exemple au moyen d’un micromissile depeche par la navette avec pour mission de prelever un fragment de tissu organique… Il laissa retomber sa tete ; les muscles de son cou le faisaient souffrir, comme tous les autres, comme la totalite de son corps malmene, meurtri, harasse.

Ca suffit, se morigena-t-il. Assez pense en termes d’echec. Cesse de t’apitoyer sur ton propre sort. Tire-toi plutot de ce mauvais pas. Tu as encore tes dents et tes ongles… et aussi ton cerveau. Attends ton heure…

— Car, helas ! roucoulait Fwi-Song, les etres sans Dieu, les plus hais de tous, indignes entre les indignes, les Athees, les Anathematiques nous ont envoye cet instrument du Neant, du Vide… (Horza leva les yeux et le vit designer la navette.) Mais notre foi ne faiblira pas ! Nous resisterons a la tentation du Neant qui regne entre les etoiles, domaine des etres sans Dieu, des Anathematises du Vide : Nous demeurerons partie de ce qui fait partie de nous ! Nous ne pactiserons pas avec le grand Blaspheme de la Materialite. Nous resterons a l’image du roc et de l’arbre : fermes, enracines, solides, loyaux et a toute epreuve !

Les bras de Fwi-Song s’ecarterent a nouveau ; il s’exprimait a present sur le mode tonitruant. L’homme a la voix bourrue, a la peau bleme et sale, cria quelque chose a l’assistance, qui lui repondit sur le meme ton. De l’autre cote du feu, le prophete sourit a Horza. La bouche de Fwi-Song etait un trou noir d’ou saillaient, quand ses levres souriaient, quatre petits crocs qui luisaient au soleil.

— Et c’est comme ca que vous traitez tous vos invites ? demanda Horza en essayant de ne pas tousser avant la fin de sa phrase.

Il s’eclaircit la gorge. Le sourire de Fwi-Song s’effaca.

— Tu n’es pas un invite, cadeau-de-la-mer, don-du-sel, mais une recompense : a nous de te garder, a moi de t’utiliser. Present de la mer, du soleil et du vent, offert par le Destin. Hi-hi. (Le sourire de Fwi-Song reapparut, accompagne d’un gloussement de jeune fille, et une de ses grosses mains vint se poser sur ses levres pales.) Le Destin reconnait son prophete et lui fait parvenir de gouteuses gateries ! Et juste au moment ou certains membres de mon troupeau commencaient a douter, en plus ! N’est-ce pas, monsieur Premier ?

La tete-tourelle se tourna vers la silhouette filiforme de l’homme au visage pale, qui se tenait, les bras croises, aupres du geant. M. Premier hocha la tete.

— Le Destin est notre jardinier, dit-il, et notre loup. Il arrache les mauvaises herbes afin d’honorer les plus resistantes. Ainsi parle le prophete.

— Et la parole qui meurt dans la bouche survit dans l’oreille de celui qui la recoit, ajouta Fwi-Song en retournant son enorme tete vers Horza.

Le prophete…, songea Horza. Au moins, je sais maintenant qu’il est de sexe male. Si cela peut m’etre d’une quelconque utilite.

— Puissant prophete, reprit M. Premier. (Le sourire de Fwi-Song s’elargit, mais l’obese ne quitta pas Horza des yeux. L’autre poursuivit :) Le don-de-la-mer devrait connaitre le sort qui l’attend. Peut-etre Vingt-septieme, ce traitre, ce lache…

— Oh, oui ! (Fwi-Song frappa a nouveau dans ses mains et un sourire illumina son visage. L’espace d’une seconde, Horza crut distinguer de petits yeux blancs au fond des fentes tournees vers lui.) Oh, oui, oui ! Faites venir le lache, que ce qui doit etre soit a present accompli.

M. Premier s’adressa d’une voix vibrante aux humains emacies regroupes autour du feu. Quelques-uns se leverent et disparurent derriere Horza, en direction de la foret. Les autres se mirent a chanter et psalmodier.

Au bout de quelques minutes, le Metamorphe entendit un cri, suivi d’une serie de hurlements, de glapissements de plus en plus rapproches. Enfin les hommes revinrent avec un tronc d’arbre court et epais tout a fait comparable a celui auquel etait attache Horza. Un jeune homme y etait suspendu et se balancait en se debattant tout en vociferant dans la meme langue inconnue. Le Metamorphe vit la sueur et la salive degoutter du visage du jeune homme pour aller ensuite souiller le sable. Le tronc d’arbre etait epointe a une extremite, celle qu’ils planterent dans le sol de l’autre cote du feu, de maniere que les deux prisonniers se retrouvent face a face.

— Ceci, libation apportee par la mer et a moi destinee, dit Fwi-Song a Horza en indiquant le jeune homme qui, tremblant et gemissant, roulait des yeux fous et bavait, ceci est mon mechant garcon, baptise Vingt-septieme a sa seconde naissance. Il etait l’un de nos fils tres respectes et fort aimes, un des oints, un de nos freres- morceaux de choix, une de nos papilles-s?urs sur la vaste langue de la vie. (L’obese gloussait tout en parlant, comme s’il se rendait compte de l’absurdite du role qu’il jouait mais ne pouvait s’empecher d’en rajouter.) Cette echarde issue de notre arbre, ce grain de sable issu de notre plage, ce deprave a ose courir vers le vehicule sept fois maudit envoye par le Vide. Il a meprise le fardeau dont nous lui avions fait cadeau afin de l’honorer ; il a choisi de nous abandonner et de fuir sur le sable quand l’ennemi venu d’ailleurs nous a survoles hier. Il n’a pas eu confiance en notre grace salvatrice et a prefere se tourner vers un instrument de tenebres et de neant, vers l’ombre maceree des etres sans ame, les Anathematiques. (Fwi-Song contempla l’homme qui tremblait toujours contre son piquet sous les yeux de Horza, et son visage prit une expression severe, chargee de reproche.) Par la grace du Destin, le traitre qui a fui nos rangs et mis en danger la vie de son prophete a ete repris, afin qu’il prenne conscience de ses funestes egarements et fasse penitence de son crime odieux.

Le bras de Fwi-Song retomba. Sa tete boursouflee opina.

M. Premier appela les etres rassembles autour du feu, qui se tournerent vers le denomme Vingt-septieme et entonnerent un chant. Les odeurs repugnantes revinrent piquer les yeux et les narines de Horza.

Pendant que les autres psalmodiaient sous le regard de l’obese, M. Premier et deux des disciples femmes se mirent a fouir le sable pour en extraire deux sacs. Ils retirerent de ceux-ci de minces bandelettes de tissu, dont ils entreprirent ensuite de recouvrir leurs corps. Tandis que M. Premier se parait, Horza apercut une arme a projectiles d’allure assez encombrante glissee dans un baudrier de ficelle sous sa tunique crasseuse. Il en conclut que c’etait avec cela qu’on avait tire sur la navette, lorsqu’il avait survole l’ile avec Mipp.

Le jeune homme ouvrit les yeux, vit les trois individus enveloppes dans leurs bandelettes et se mit a crier.

— Vois comme l’ame eperdue reclame a grands cris son chatiment, comme elle supplie qu’on lui accorde le remords, la paix de la souffrance regeneratrice, fit en souriant Fwi-Song, qui regardait Horza. Notre enfant Vingt- septieme sait ce qui l’attend, et si son corps – dont la faiblesse a d’ores et deja ete revelee – se rompt des avant la tempete, son ame, elle, s’ecrie : « Oui ! Oui, puissant prophete ! Viens a mon secours ! Fais que je devienne partie integrante de toi ! Accorde-moi ta force ! Viens a moi ! » N’est-ce pas la un son bien doux aux oreilles, bien ennoblissant pour l’ame ?

Horza regarda le prophete dans les yeux mais ne repondit pas. Le jeune homme criait toujours et s’efforcait de se liberer. M. Premier etait prosterne devant lui, a genoux, tete basse, et marmonnait des mots inaudibles. Les deux femmes ficelees de tissu terne remplissaient des recipients pleins de liquide fumant a partir des bacs et autres pots dissemines autour du feu, et le faisaient rechauffer sur les flammes. Horza huma de nouveau les memes odeurs qu’avant, et sentit son estomac se soulever encore.

Fwi-Song s’adressa aux femmes dans leur langue. Elles regarderent Horza, puis vinrent a lui munies de leurs recipients et les lui placerent sous le nez. Il detourna la tete et fronca le nez de degout devant ce qui evoquait, pour l’?il comme pour l’odorat, des entrailles de poisson baignant dans une sauce aux excrements. Puis elles remporterent leur infame brouet dont la puanteur lui resta dans les narines. Il s’efforca de respirer par la bouche.

Celle du jeune homme etait a present maintenue en position ouverte par des cales en bois ; ses cris avaient

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