maudit d’avoir dormi si longtemps. Il enleva sa combinaison desormais inutile, et qui meritait bien d’etre enfin mise au rebut, et l’abandonna sur le toit a peine emerge de la navette. Il avait faim, son estomac gargouillait, mais il se sentait en pleine possession de tous ses moyens, et tout a fait capable de rejoindre la terre ferme a la nage. Il estima la distance a pres de trois kilometres. Il plongea et se mit a brasser puissamment l’eau. Sa brulure de laser a la jambe droite le faisait souffrir et son corps etait endolori en de multiples endroits, mais il y arriverait ; il s’en savait capable.
Au bout de quelques minutes, il jeta un unique regard en arriere et distingua la combinaison, mais pas la navette. Vide, le vetement evoquait le cocon deserte de quelque animal recemment metamorphose, flottant, ouvert et vacant, a la surface des vagues qui venaient derriere lui. Le Metamorphe se remit en mouvement.
L’ile se rapprochait, mais lentement. L’eau tout d’abord tiede semblait se refroidir, et ses douleurs se reveiller. Il voulut ne pas en tenir compte, essaya meme de les neutraliser, mais vit bien qu’il ralentissait l’allure, qu’il avait pris un depart trop rapide. Il se reposa donc quelques instants en faisant du surplace, puis, apres avoir bu un peu d’eau, il repartit en se propulsant plus regulierement, avec une determination grandissante, vers le monticule gris que formait l’ile a l’horizon.
Il prit une nouvelle fois conscience de sa bonne fortune. Il n’avait pas ete serieusement blesse dans l’accident – meme si ses contusions se rappelaient constamment a son souvenir, comme des cousins trop bruyants qu’on aurait enfermes dans une piece tout au fond de la maison, et rendaient la concentration problematique. L’eau tiede, qui commencait toutefois a se rafraichir, etait douce : il eviterait donc la deshydratation. Il lui vint tout de meme a l’esprit que, salee, elle l’aurait mieux porte.
Il nageait toujours. La tache aurait du etre aisee, mais il avait de plus en plus de mal a avancer. Il cessa de s’en preoccuper pour se concentrer sur sa progression, la lente poussee rythmique de ses membres qui lui faisait fendre, surmonter, franchir les vagues. Fendre, surmonter, franchir…
La montagne de l’ile grandissait peu a peu. Il avait l’impression de l’eriger lui-meme, comme si l’effort requis pour lui faire prendre de l’ampleur dans son champ de vision etait de meme nature que le travail necessaire a son edification ; comme s’il l’assemblait, roc apres roc, de ses propres mains…
Deux kilometres. Puis un.
Le soleil se detacha de l’horizon, s’eleva dans le ciel.
Enfin vinrent les premiers recifs, les premiers hauts-fonds ; il les depassa, en proie a un engourdissement croissant ; l’eau etait a present moins profonde.
Une mer de douleur. Un ocean d’epuisement.
Il nagea vers la plage, franchissant un eventail de vagues et d’embruns emanant du recif qu’il venait de traverser…
… et eut la sensation de ne pas avoir laisse sa combinaison en arriere : on aurait dit qu’il l’avait toujours sur le dos, et que, raidie par la rouille ou par l’age, emplie de liquide ou de sable mouille, elle l’enfoncait dans l’eau, entravait ses mouvements, le tirait vers l’arriere.
Il entendait le ressac sur la plage ; en levant les yeux, il apercut des gens sur le sable : des individus minces a la peau sombre qui, vetus de haillons, s’assemblaient autour de tentes ou de feux de camp, ou bien allaient et venaient de-ci de-la. Il y en avait aussi dans l’eau, devant lui ; ils avancaient en portant des paniers, de grands paniers a claire-voie cales sur la hanche dans lesquels ils placaient des objets qu’ils ramassaient dans l’eau.
Ils ne l’avaient pas vu. Il continua donc de crawler lentement en agitant faiblement les jambes.
Les moissonneurs de la mer ne semblaient pas se rendre compte de sa presence ; ils pataugeaient comme si de rien n’etait en s’arretant de temps en temps pour fouiller le sable a leurs pieds ; leurs yeux balayaient, sondaient, scrutaient, mais restaient rives devant eux. Ils ne le voyaient pas, lui. Il ralentit encore, haletant, a bout de forces. Ses mains refusaient de sortir de l’eau, ses jambes demeuraient paralysees…
Puis, par-dessus le bruit des vagues, comme en un reve, il entendit des cris ca et la, suivis d’eclaboussures de plus en plus rapprochees. Une vague le souleva et, nageant toujours, il vit venir dans sa direction quelques individus maigrichons portant pagne et tunique en lambeaux.
Ils l’aiderent a franchir les brisants, a traverser les nappes peu profondes et striees de soleil qui bordaient le rivage, puis a gagner le sable dore ou il resta etendu, immobile, tandis que des etres minces et hagards s’attroupaient autour de lui en parlant a mi-voix dans une langue qu’il n’avait encore jamais entendue. Il voulut bouger et n’y reussit pas. Ses muscles s’etaient mues en bouts de chiffons flasques.
— Bonjour, coassa-t-il.
Il essaya de les saluer dans toutes les langues qu’il connaissait, mais aucune ne parut etablir la communication. Il les devisagea. Ils etaient humains, certes, mais le terme recouvrait tant d’especes differentes de part et d’autre de la galaxie qu’on pouvait debattre a l’infini pour determiner qui l’etait et qui ne l’etait pas. Comme souvent, trop souvent, l’opinion generale commencait a coincider avec celle de la Culture. Celle-ci etablissait des lois (encore que, bien sur, la Culture n’ait aucune loi a proprement parler) definissant la nature humaine, le degre d’intelligence de telle ou telle espece (tout en affirmant bien haut que l’intelligence pure n’avait guere de sens en soi), ou la duree souhaitable de l’existence humaine (mais seulement a titre indicatif, naturellement), et les gens acceptaient tout cela sans rechigner, car tout le monde ajoutait foi a la propagande de la Culture, tout le monde la croyait juste, impartiale, desinteressee, uniquement preoccupee par la verite absolue… et ainsi de suite.
Alors ces gens qui l’entouraient, etaient-ils reellement humains ? Ils etaient a peu pres de la taille de Horza, avec en gros la meme structure osseuse, la meme symetrie bilaterale, le meme appareil respiratoire. Quant aux visages – bien que tous fussent differents –, ils avaient des yeux, une bouche, un nez, des oreilles.
Mais ces etres etaient tous plus maigres qu’ils n’auraient du, et leur peau, en dehors des nuances de couleur variees, avait un aspect malsain.
Horza resta couche la sans bouger. Il se sentait de nouveau tres lourd, mais au moins se trouvait-il a present sur la terre ferme. D’un autre cote, il semblait y avoir penurie de nourriture sur cette ile, a en juger par l’etat des personnes qui l’entouraient. C’etait sans doute pour cela qu’ils etaient si maigres. Il leva peniblement la tete et s’efforca de regarder, entre la rangee de jambes decharnees, en direction de la navette entrevue precedemment. Il en distingua tout juste la partie superieure, qui pointait au-dessus des longs canoes echoues sur le sable. Ses portes arriere etaient ouvertes.
Une odeur lui parvint aux narines et lui souleva le c?ur. Il laissa retomber sa tete sur le sable, extenue.
Les conversations cesserent et les individus filiformes a la peau naturellement sombre ou bien brulee par le soleil se retournerent pour faire face a l’interieur des terres. Ils s’ecarterent juste au niveau de la tete de Horza ; mais celui-ci eut beau rassembler toutes ses forces, il ne reussit ni a se redresser sur un coude, ni a tourner la tete pour voir qui – ou ce qui – venait. Il se contenta donc d’attendre. Alors, sur sa droite l’assistance fit un pas en arriere et une file composee de huit hommes fit son apparition ; tous tenaient de la main gauche une longue perche, le bras droit leve afin de conserver leur equilibre. C’etait la litiere qu’il les avait vus emporter dans la jungle la veille, lors de son passage au-dessus de l’ile a bord de la navette. Il chercha a voir ce qu’elle supportait. Deux rangees d’hommes firent pivoter la litiere de maniere a la lui presenter de face, puis la poserent au sol. Alors les seize hommes s’assirent, l’air epuises. Horza en resta bouche bee.
La litiere contenait l’etre humain le plus gros, le plus obscene dans son obesite qu’il ait jamais vu de sa vie.
C’etait ce geant qu’il avait pris la veille pour une pyramide de sable dore, en voyant la litiere et son monstrueux fardeau depuis la navette de la
Horza chercha a distinguer la tete. Juche au sommet d’un cou en cone epais, depassant d’un rempart de doubles mentons concentriques, un dome glabre de chair boursouflee laissait voir des levres molles et pales au trace inegal, un petit nez en trompette et des fentes qui devaient renfermer des yeux. L’ensemble reposait sur ses
