arriere, sinon il serait pris au piege.
Pendant une minute, il inspira aussi profondement que le lui permettait sa cage thoracique endolorie ; la montee des eaux lui repoussait la tete en arriere, dans l’angle forme par le haut, du tableau de bord et le plafond de la cabine. Puis il plongea tete la premiere.
Il se propulsa pour repartir vers l’arriere, depassant le siege broye ou Mipp avait trouve la mort, puis les panneaux en metal leger de la cloison. Il distinguait sous lui une zone rectangulaire plus claire, vaguement gris- vert. L’air contenu dans sa combinaison bouillonnait tout autour de lui, remontait le long de ses jambes, jusqu’a ses pieds. Il y en avait aussi dans ses bottes, qui formerent une bouee improvisee et ralentirent un instant sa progression ; l’espace d’une seconde, il crut qu’il n’y arriverait pas, qu’il resterait suspendu la, la tete en bas, jusqu’a ce qu’il se noie. Mais l’air s’echappa par les trous des tirs-laser de Lamm, et Horza s’enfonca a nouveau.
Il nagea peniblement vers le rectangle de lumiere, puis s’engagea dans l’ouverture et se retrouva dans les profondeurs miroitantes de l’eau vert jade, au-dessous de la navette ; il donna un coup de pied et entama son ascension ; il creva bientot la surface au milieu des vagues et, hors d’haleine, emplit ses poumons d’un air tiede et pur. Ses yeux s’adapterent aux rayons obliques mais encore radieux du soleil ; c’etait la fin de l’apres-midi.
Il agrippa le nez cabosse et crevasse de la navette – qui depassait de deux metres au-dessus de la surface –, et regarda autour de lui dans l’espoir d’entrevoir l’ile ; mais en vain. Se contentant pour le moment de pedaler sur place en laissant se remettre son corps et son esprit malmenes, Horza regarda le nez pointe de l’appareil s’enfoncer graduellement dans l’eau tout en s’inclinant quelque peu vers l’avant, de sorte qu’au bout d’un temps, la navette se retrouva presque a l’horizontale, le dos a peine emerge. Les muscles des bras douloureusement contractes, le Metamorphe reussit finalement a se hisser sur la navette et resta etendu la, comme un poisson echoue sur la plage.
Puis il s’employa a neutraliser un par un les signaux de douleur dans son corps, tel un serviteur fourbu qui ramasse ca et la les debris d’objets fragiles apres la crise de rage destructrice de son maitre.
Ce fut a ce moment-la seulement, au milieu des vaguelettes qui venaient clapoter contre la partie superieure du fuselage, qu’il se rendit compte d’une chose : l’eau qu’il avait avalee puis recrachee etait de l’eau douce. Il ne lui etait pas venu a l’idee que la Mer Circulaire puisse ne pas etre salee comme tous les oceans planetaires, ou presque ; non, pas le moindre arriere-gout de sel. Au moins ne mourrait-il pas de soif. Il s’en rejouit.
Il se mit prudemment debout au centre de la carlingue. Les vagues venaient lui lecher les pieds. Scrutant les alentours, il finit par apercevoir l’ile. Elle lui parut bien petite, bien eloignee sous les premieres lueurs du soir, et, s’il sentait une faible brise soufflant plus ou moins en direction de l’ile, il n’y avait aucun moyen de savoir vers ou l’emporteraient les courants.
Alors il se rassit, puis se recoucha, laissant les eaux de la Mer Circulaire napper la surface plane de l’appareil et heurter avec de petits bouillonnements d’ecume sa combinaison durement eprouvee. Au bout d’un moment il sombra tout bonnement dans le sommeil, sans l’avoir deliberement cherche mais sans essayer non plus de resister. Il s’autorisa donc une heure de lethargie.
Lorsqu’il s’eveilla, il vit que le soleil, toujours assez haut dans le ciel, avait pris une teinte d’un rouge plus sombre au-dela des couches de poussiere qui surplombaient le lointain Mur-Limite. Il se remit sur ses pieds ; la navette ne semblait pas s’etre enfoncee davantage. L’ile n’etait plus tout a fait aussi lointaine ; manifestement, les vents ou les courants l’entrainaient plus ou moins dans la bonne direction. Il se rassit.
Il faisait toujours tiede. Horza songea a oter sa combinaison, puis se ravisa ; tout inconfortable qu’elle fut, sans elle il aurait froid. Il se recoucha.
Il se demanda ou pouvait etre Yalson. Avait-elle survecu a la bombe de Lamm, au naufrage du Megavaisseau ? Il l’esperait. D’ailleurs, c’etait probable ; il n’arrivait pas a l’imaginer mourante ou morte. Ce raisonnement n’etait pas tres solide, et il refusait de se considerer comme superstitieux, mais cette impossibilite de l’imaginer morte lui procurait un certain reconfort. Elle s’en sortirait. Il fallait autre chose qu’une bombe nucleaire tactique et une collision entre un navire d’un milliard de tonneaux et un iceberg de la taille d’un petit continent pour regler son compte a cette fille… Il se surprit a sourire en la revoyant en pensee.
Il aurait bien continue a penser a elle, seulement pour l’heure, il avait un autre sujet de preoccupation.
Ce soir, il se metamorphoserait.
Que faire d’autre, en effet ? Meme si, a present, ce n’etait plus reellement necessaire. Kraiklyn etait sans doute mort et, dans le cas inverse, il etait peu probable qu’ils se retrouvent un jour. Le Metamorphe s’etait pourtant prepare a la transformation ; son corps etait pret, et il n’avait pas de meilleure idee.
Il se dit que la situation etait loin d’etre desesperee. Il n’avait aucune blessure grave, il semblait se diriger vers l’ile, ou la navette se trouvait peut-etre encore, et s’il y parvenait a temps, il restait toujours Evanauth, avec cette partie de Debacle. Et puis de toute facon, a l’heure qu’il etait, il se pouvait que la Culture fut a sa recherche ; il valait donc mieux ne pas conserver trop longtemps la meme identite. Pourquoi pas ? se dit-il. Allons-y pour la metamorphose. Il s’endormirait sous l’aspect de Horza tel qu’on le connaissait, et a son reveil, il serait la copie conforme du commandant de la
Il appreta du mieux qu’il put son corps meurtri et douloureux en vue de l’alteration : en decontractant ses muscles, en preparant glandes et amas cellulaires, en donnant ordre a son cerveau d’emettre des signaux destines au reste de son corps, par l’intermediaire de nerfs que seuls les Metamorphes possedaient.
Il regarda le soleil, bas sur l’horizon, passer par toutes les nuances successives de rouge.
Oui, il allait dormir ; dormir et devenir Kraiklyn ; adopter encore une fois une nouvelle identite, une autre forme a ajouter a celles, nombreuses, qu’il avait deja contrefaites au cours de son existence…
Peut-etre la transformation s’accomplirait-elle en vain ; peut-etre ne prendrait-il cet aspect que pour se voir mourir dans une autre peau que la sienne.
Horza contempla l’?il cramoisi du soleil declinant jusqu’a sombrer dans le sommeil de la metamorphose, et, malgre ses paupieres closes qui elles aussi changeaient, en s’installant dans la transe il eut l’impression de voir encore cette lueur mourante…
Des yeux d’animal. Des yeux de predateur. De bete en cage qui regarde au-dehors. Ne jamais dormir, etre trois personnes a la fois. Posseder : fusil, vaisseau, Compagnie. Pas grand-chose encore, peut-etre, mais un jour, un jour… Avec un tout petit peu de chance, pas plus que la moyenne… Un jour il leur montrerait.
Horza s’eveilla a l’aube. Il etait toujours couche sur le dessus de la carlingue chahutee par les vagues, comme un objet rejete par la mer qu’on a ensuite dispose bien a plat sur une table. Il etait encore a moitie endormi. La temperature avait baisse, la lumiere etait plus faible et tirait plus vers le bleute ; mais cela mis a part, rien n’avait change. Il se laissa a nouveau glisser dans le sommeil, loin des souffrances et des espoirs perdus.
Rien n’avait change… sauf lui.
Il dut gagner l’ile a la nage.
A son second reveil, ce matin-la, il s’etait senti different, en meilleure forme, repose. Le soleil s’elevait au- dessus de la brume.
L’ile s’etait rapprochee, mais s’il n’intervenait pas il allait passer au large. Les courants l’emportaient, lui et la navette, en le maintenant a deux kilometres environ des recifs et des bancs de sable qui entouraient l’ile. Il se
