couches successives de graisse, cou, epaules et buste, telle une grosse cloche d’or au faite d’un temple a etages. Le geant tout luisant de sueur remua subitement les mains : elles se retournerent au bout de leurs bras gonfles et rebondis comme des ballons jusqu’a ce que les doigts, simplement boudines, se nouent aussi serre que le leur permettait leur gabarit. Au moment ou la bouche s’ouvrait pour parler, un humain efflanque, dont les haillons etaient moins laceres que la moyenne, entra dans le champ de vision de Horza et vint se tenir au cote du geant, un pas en arriere.
La tete-cloche s’inclina lateralement de quelques centimetres puis pivota ; le geant – ou la geante ? – lui adressa quelques mots que le Metamorphe ne saisit pas. Puis il ou elle leva les bras avec un effort manifeste et examina le cercle d’humains assembles autour de Horza. Sa voix rendait un son de graisse figee qu’on deverse dans un pot ; une voix de noye, songea-t-il, une voix de cauchemar. Il preta l’oreille, mais ne put en identifier le langage. Il voulut apprecier l’effet produit par les paroles du monstre sur l’assistance famelique, et la tete lui tourna un instant, comme si son cerveau se mouvait dans son crane reste immobile ; il se revit brusquement dans le hangar de la
— Oh, non… Voila que ca recommence, geignit-il en marain.
— Oh-hoo ! firent les bourrelets de chair doree dont la voix degringola des pentes de chair grasse en passant par toute une serie de tonalites defaillantes. Bonte divine ! Voila que notre don de la mer
— Le sort nous est favorable, Prophete, repondit l’autre d’un ton bourru.
— Le sort accorde en effet ses faveurs aux elus, monsieur Premier. Il eloigne nos ennemis et nous apporte un tresor – le butin de la mer ! Que le sort soit loue !
La colossale pyramide de viande tremblota : ses bras s’elevaient, entrainant des replis de chair plus pale tandis que la tete en forme de tourelle se rejetait en arriere et que la bouche s’ouvrait, revelant un trou d’ombre ou de rares crocs luisaient d’un eclat d’acier. Lorsque la voix glougloutante retentit a nouveau, ce fut dans la langue que Horza ne comprenait pas ; il remarqua cependant qu’elle prononcait sans relache la meme phrase. Les autres humains se joignirent au geant et se mirent a agiter les mains au-dessus de leur tete en psalmodiant d’une voix rauque. Horza ferma les yeux, s’efforcant de se reveiller, de sortir de ce qu’il savait pourtant ne pas etre un mauvais reve.
Lorsqu’il les rouvrit, il constata que, toujours psalmodiant, les etres s’etaient rapproches de lui et lui cachaient a present le monstre mordore. L’air avide, les dents denudees, leurs mains tendues crochues comme des griffes, le groupe d’humains affames se jeta sur lui.
Ils lui enleverent son short. Il voulut se debattre, mais ils le plaquerent au sol. Harasse comme il l’etait, il n’avait pas plus de force que les affames, qui n’eurent aucun mal a l’immobiliser ; puis ils le retournerent a plat- ventre et lui lierent les mains derriere le dos. Ensuite ils lui attacherent les pieds et lui flechirent les jambes jusqu’a ce que ses talons touchent presque ses mains et, pour finir, ils lui ficelerent ensemble les chevilles et les poignets avec un court morceau de corde. Nu, ligote comme un animal a l’abattoir, Horza fut traine sur la plage brulante, passant non loin d’un feu qui couvait. On le redressa, puis on le fit redescendre verticalement tout contre un piquet plante dans le sable, qui se glissa alors entre son dos et ses membres lies. Ses genoux s’enfoncerent dans le sable, supportant la plus grande partie de son poids. Le feu brulait devant lui, une fumee acre lui revenait dans les yeux ; l’horrible odeur se manifesta de nouveau. Elle semblait provenir d’une serie de pots et recipients divers disposes autour du foyer. D’autres feux, d’autres collections de marmites etaient eparpilles sur la plage.
On deposa pres du foyer l’enorme tas de viande auquel le denomme M. Premier donnait le titre de « prophete ». M. Premier se tenait au cote de l’obese et rivait sur Horza des yeux profondement enfonces dans leurs orbites, tournant vers lui un visage bleme d’une proprete douteuse. Le geant dore frappa dans ses mains potelees et dit :
— Etranger, don de la mer, sois le bienvenu. Je… suis le grand prophete Fwi-Song. (La creature s’exprimait en un marain rudimentaire. Horza voulut ouvrir la bouche pour lui dire son nom, mais l’autre poursuivit :) Tu nous as ete envoye en ces temps difficiles, morceau de chair humaine porte par une maree de neant, chose-moisson arrachee a la vague sans saveur de la vie, friandise a partager et repartir en cette victoire qui est la notre sur la bile toxique de l’incroyance. Tu es un signe du Destin, a qui nous rendons grace !
Les bras imposants de Fwi-Song se leverent a nouveau ; des bourrelets de chair trembloterent de part et d’autre de la tete-tourelle, manquant presque dissimuler ses oreilles. Le monstre cria quelque chose dans son langage inconnu, et la foule reprit sa phrase en la psalmodiant a plusieurs reprises.
Puis les bras etouffes sous la graisse retomberent.
— Tu es le sel de la mer, don-de-l’ocean. (La voix sirupeuse de Fwi-Song revint au marain.) Tu es un signe, une benediction du Destin ; tu es l’un devant devenir multiple, l’unique devant etre partage ; a toi l’offrande qui enrichit, la beaute benie de la transsubstantiation !
Horrifie, Horza contempla le geant dore, incapable de rien trouver a lui dire. D’ailleurs, que dire aux etres de sa sorte ? Il s’eclaircit la voix, esperant que, tot ou tard, il redeviendrait capable de repondre, mais a ce moment- la Fwi-Song reprit :
— Apprends donc, don-de-la-mer, que nous sommes les Mangeurs ; les Mangeurs de cendre, Mangeurs de terre, Mangeurs de sable, d’arbres et d’herbe ; les plus fondamentaux parmi les etres vivants, les plus aimes, les plus reels aussi. Nous avons ?uvre pour nous preparer a l’epreuve, et voici que, dans toute sa gloire, ce jour est maintenant tout proche ! (La voix du prophete a peau doree monta dans les aigus ; Fwi-Song ecarta les bras et ses replis de graisse tremblerent.) Nous voici donc devant toi, attendant le moment de l’ascension qui nous delivrera de la mortalite, a ses ventres vides, ses entrailles evacuees et ses esprits affames !
Les mains grassouillettes de Fwi-Song se heurterent et ses doigts s’entrecroiserent tels de gros vers engraisses.
— Si je puis me…, coassa Horza.
Mais le geant s’adressait de nouveau a l’assistance pouilleuse de sa voix gargouillante, qui s’eleva au-dessus des sables d’or, des feux de cuisson et de ses sujets ternes et mal nourris.
Horza secoua legerement la tete et regarda, au-dela de la plage, la navette aux portes beantes qui attendait la-bas. Plus il l’etudiait, plus il avait la conviction d’avoir affaire a un vehicule de la Culture.
Il n’arrivait pas a savoir pourquoi, mais il en etait de plus en plus persuade. La navette pouvait avoir une capacite de quarante ou cinquante passagers ; c’etait suffisant pour transporter tout ce qu’il avait vu de la population de l’ile. Elle n’avait l’air ni particulierement recente, ni particulierement rapide, et ne semblait pas comporter d’armes, mais il y avait quelque chose dans son dessin simple et purement fonctionnel qui evoquait immanquablement la Culture. Si celle-ci se mettait en tete de concevoir une charrette a traction animale ou une automobile, le resultat aurait toujours quelque chose de commun avec l’appareil qui se dressait au bout de la plage, malgre les abimes de temps entre les epoques respectives de ces moyens de locomotion. Il aurait ete plus pratique d’utiliser un quelconque embleme, un logo ; mais la Culture etait peu disposee a rendre ce service aux autres (on se demandait bien pourquoi), et irrealiste au dernier degre. Elle refusait de se fier aux symboles, soutenant que les choses etaient ce qu’elles etaient et qu’on n’avait donc nul besoin de telles representations exterieures. La Culture etait chaque individu, chaque machine contenus en son sein, et non une seule et unique entite. Il lui etait tout aussi impossible de s’emprisonner dans des lois, de s’appauvrir par l’usage de l’argent ou de se donner des chefs qui risqueraient de l’egarer, que de presenter une image trompeuse d’elle-meme en ayant recours aux signes.
Neanmoins, la Culture possedait tout de meme un jeu de symboles dont elle s’enorgueillissait a loisir ; Horza avait la certitude que, s’il avait bien sous les yeux un vaisseau lui appartenant, il devait s’y trouver quelque part, a l’interieur ou a l’exterieur, des inscriptions en marain.
Y avait-il un rapport quelconque entre l’appareil et la masse de chair qui continuait de haranguer les humains efflanques groupes autour du feu ? Horza en doutait. Le marain de Fwi-Song etait hesitant et mal maitrise. Bien que ses connaissances dans ce domaine fussent elles-memes limitees, Horza possedait suffisamment cette langue pour comprendre que le monstre l’ecorchait. D’ailleurs, la Culture n’avait pas coutume de preter ses vehicules aux fanatiques religieux dements. Etait-elle donc la pour les evacuer ? Les mettre en securite en prevision du moment ou la technologie super-evoluee de la Culture heurterait de plein fouet l’Orbitale de Vavatch ? Oui c’etait surement ca ; le c?ur lui manqua. Ainsi, il n’avait aucune porte de sortie. Soit ces cingles
