d’individus traversait la bande de sable en direction de la jungle, portant une espece de grosse pyramide de sable dore sur une litiere ou une civiere supportee par des perches.
Horza regarda la scene defiler sous ses pieds. On voyait sur la plage de petits feux de camp ainsi que de longs canoes. A une extremite, la ou les arbres rejoignaient l’eau, etait stationnee une navette trapue au nez aplati, a peu pres deux fois plus grosse que celle de la
La plage etait a present quasi deserte ; les rares individus restes sur place, qui semblaient fluets et pratiquement nus, coururent se mettre a l’abri des arbres comme s’ils avaient peur que la navette leur passe au- dessus de la tete. Une silhouette gisait a terre non loin du module. Horza entrevit un humain plus vetu que les autres qui, au lieu de fuir, montrait du doigt la navette en vol. Il tenait quelque chose a la main. Puis la cime de la montagne s’encadra dans la porte arriere entrouverte et lui boucha la vue. Il entendit une serie de detonations seches qu’il identifia comme etant dues a autant d’explosions benignes mais sonores.
— Mipp ! appela-t-il en revenant vers la porte close.
— Tout est fini pour nous, Horza, fit la faible voix de son compagnon, ou percait une sorte de jovialite desesperee. Meme les indigenes sont hostiles !
— Ils ont surtout l’air effrayes.
L’ile disparaissait derriere eux. La navette ne faisait pas mine de rebrousser chemin, et Horza la sentit accelerer.
— J’en ai vu un brandir une arme, fit Mipp, qui toussa puis gemit.
— Tu as vu cette navette ?
— Ouais, j’ai vu.
— Je crois qu’on devrait faire demi-tour, Mipp.
— Non, non, je ne crois pas que ce soit une bonne idee. Cet endroit ne me plait guere.
— Mipp, au moins c’est la terre ferme. Qu’est-ce que tu veux de plus ?
Horza regarda par la porte ; l’ile se trouvait deja a un bon kilometre en arriere, et la navette ne cessait de prendre de la vitesse en meme temps que de l’altitude.
— Il faut continuer, Horza. Rejoindre la cote.
— Mais enfin, Mipp ! On n’y arrivera jamais ! On en a pour quatre jours au moins, et je te rappelle que la Culture va tout faire sauter dans trois jours !
Silence de l’autre cote de la porte. Horza la secoua ; legere, elle avait beaucoup souffert.
— Ne fais pas ca, Horza ! hurla Mipp d’une voix que le Metamorphe reconnut a peine tant elle etait a la fois rauque et percante. Arrete ! Tu vas nous tuer tous les deux, je t’assure !
L’appareil s’inclina subitement, pointant le nez vers le ciel et ses portes arriere vers la mer. Horza glissa, ses pieds deraperent. Il enfonca ses doigts gantes dans les rainures murales destinees a accueillir les sieges de l’habitacle et resta suspendu la tandis que la navette, toujours en pleine ascension, commencait a perdre de la vitesse.
— Ca va, Mipp ! lanca-t-il. J’ai compris !
Le vehicule se redressa et roula sur le cote, projetant Horza contre la paroi avant. Puis il cessa de piquer du nez, et le Metamorphe se sentit tout a coup plus pesant. La mer defilait a toute allure au-dessous d’eux, a une cinquantaine de metres seulement.
— Je te demande seulement de me ficher la paix, Horza.
— Entendu, Mipp. C’est d’accord.
La navette s’eleva, prit de la vitesse et de la hauteur. Horza se detacha de la paroi de la cabine et repartit vers l’arriere.
Puis il secoua la tete et alla se tenir devant la porte ouverte, contemplant derriere eux l’ile et ses hauts- fonds verdatres, sa roche grise, ses frondaisons bleu-vert et son ruban de sable jaune. L’ensemble decroissait rapidement ; l’encadrement de la porte laissait voir une quantite grandissante d’eau et de ciel a mesure que l’ile se perdait dans la brume lointaine.
Il se demanda quoi faire, et en conclut qu’il ne lui restait qu’une seule solution. Sur cette ile se trouvait une navette ; elle ne pouvait pas etre beaucoup plus endommagee que la leur. Pour l’heure, il n’y avait pratiquement aucune chance qu’on vienne les secourir. Toujours agrippe au rebord de la porte arriere, tout environne de courants d’air, il se retourna vers la porte fragile qui le separait de la cabine et de Mipp.
Fallait-il foncer directement, ou tenter d’abord de raisonner Mipp ? Comme il reflechissait a la question, la navette fut prise de soubresauts, puis tomba comme une pierre vers la mer.
6. Les Mangeurs
L’espace d’une seconde, Horza ne sentit plus son poids. Les remous qui s’engouffraient par la porte arriere s’emparerent de lui et l’attirerent a eux. Il se retint vivement a la rainure murale. La navette piqua du nez, le rugissement du vent s’accrut. Horza flottait, les yeux clos, les doigts cramponnes a la rainure, attendant le moment ou ils s’ecraseraient ; mais au lieu de cela l’appareil se redressa, et il se retrouva debout.
— Mipp ! hurla-t-il.
Il s’avanca en titubant vers la porte de communication. Il sentit la navette virer de bord et jeta un regard par l’ouverture. Ils tombaient toujours.
— C’est fini, Horza, fit la voix affaiblie de Mipp. Je n’ai plus aucun controle sur l’appareil. (L’homme semblait epuise, en proie a un desespoir tranquille.) Je retourne vers l’ile. On n’arrivera pas jusque-la, mais… On va s’ecraser dans tres peu de temps… Tu ferais mieux de te coucher par terre contre la cloison et de te preparer au choc. Je vais essayer de nous poser aussi doucement que…
— Mipp, coupa Horza en s’asseyant par terre, le dos a la cloison. Est-ce que je peux faire quelque chose ?
— Non, rien. On y est. Desole, Horza. Cramponne-toi.
Le Metamorphe fit exactement l’inverse : il se laissa aller. L’air qui penetrait furieusement par la porte lui hurlait aux oreilles ; la navette tremblait sous son corps. Dehors, le ciel etait bleu. Il apercut des vagues… Son dos restait juste assez contracte pour lui permettre de plaquer sa tete contre la paroi. Alors il entendit Mipp pousser un long cri, un cri inarticule exprimant la terreur pure ; un son bestial.
L’appareil heurta une surface indeterminee. Il y eut un choc violent qui aplatit momentanement Horza contre la cloison. Puis la navette releva legerement le nez. Pendant quelques instants il se sentit tres leger ; il entrevit des vagues et de l’ecume blanche par la porte arriere, puis tout cela disparut et fut remplace par le ciel. Alors l’appareil plongea a nouveau et il ferma les yeux.
Ils s’ecraserent dans les vagues, puis s’immobiliserent sous l’eau. Horza se sentit aplati contre la paroi comme par la patte d’un gigantesque animal. Ses poumons se viderent, ses oreilles carillonnerent, sa combinaison le meurtrit. Il fut secoue, ecartele, et juste au moment ou l’impact semblait prendre fin, un second choc s’abattit sur ses reins, sa nuque et son crane. Il se retrouva aveugle.
Sa premiere sensation fut qu’il etait environne d’eau. Il haleta, crachota en se debattant dans le noir ; il heurtait des deux mains des surfaces dures aux brisures acerees. Il entendit l’eau gargouiller, sentit sa propre respiration entrecoupee former des bulles a la surface. Il cracha pour expulser le liquide qui lui emplissait la bouche, puis toussa.
Il flottait dans une eau tiede emplissant a demi une poche d’air plongee dans les tenebres. La quasi-totalite de son corps lui faisait mal, chaque membre, chaque parcelle clamait haut et fort son propre message de douleur.
Il explora precautionneusement l’espace restreint qui le retenait prisonnier. La paroi s’etait effondree ; il se trouvait – enfin ! – dans la cabine de pilotage avec Mipp. Il trouva le corps de ce dernier tasse entre le siege et le tableau de bord, coince, inerte, cinquante centimetres sous la surface de l’eau. Son crane, que Horza pouvait tater en passant la main entre le repose-tete et ce qui devait etre l’interieur de l’ecran de controle principal, bougeait trop librement dans le col de sa combinaison ; le front etait defonce.
Le niveau de l’eau montait. L’air fuyait par le nez fracasse de la navette, qui flottait et dansait verticalement dans la mer. Horza comprit qu’il devrait plonger et se diriger a la nage vers l’habitacle, puis gagner les portes
