dessous du genou. Il flairait une odeur de brule.
La navette retrouva son equilibre et sa trajectoire rectiligne. Horza se releva et se dirigea en boitant vers la porte pratiquee dans la paroi avant, ou le contour des sieges et du corps effondre de Lenipobra – a present plaque, bras et jambes ecartes, pres de la porte arriere – s’etait inscrit en noir comme un jeu d’ombres figees, sur la surface beige du mur. Il franchit le seuil.
Ecroule sur les commandes, Mipp occupait le siege du pilote. Les ecrans de controle etaient vides, mais l’epaisse vitre polarisee de l’appareil laissait entrevoir des nuages, de la brume, quelques tours qui filaient sous la navette et, plus bas, un ocean desert lui aussi recouvert de nuages.
— Je te… croyais… mort, fit Mipp d’une voix pateuse en se tournant a demi vers Horza.
Ainsi tasse dans son siege, le dos voute, les paupieres tombantes, il paraissait touche. La sueur luisait sur son front au teint sombre. Une fumee a la fois acre et douceatre planait dans la cabine de pilotage.
Horza ota son casque et se laissa tomber dans l’autre siege. Puis il examina sa jambe droite. Il y avait un petit trou d’un centimetre de diametre, bien net et borde de noir dans le mollet de sa combinaison, ainsi qu’un autre, plus gros et plus irregulier, sur le cote. Il plia la jambe et grimaca ; ce n’etait qu’une brulure superficielle, deja cauterisee. On ne voyait pas de sang.
Il leva les yeux sur Mipp.
— Et toi, ca va ? demanda-t-il tout en connaissant d’avance la reponse.
— Non, repondit doucement l’autre en secouant la tete. Ce fou furieux m’a eu a la jambe, et quelque part dans le dos.
Horza scruta l’arriere de la combinaison de Mipp, la ou elle s’appuyait au dossier, et apercut dans la partie horizontale du siege une perforation qui se prolongeait par une longue et sombre eraflure sur la surface de la combinaison. Horza reporta son attention sur le plancher de la cabine.
— Merde ! Ce truc est plein de trous.
Le sol etait crible de crateres, dont deux juste au-dessous du siege de Mipp ; la trainee noiratre avait ete provoquee par un tir-laser, dont un autre avait du toucher Mipp.
— J’ai l’impression que ce salaud m’a tire en plein dans le cul, Horza, declara Mipp en s’efforcant de sourire. Alors comme ca c’etait bien vrai, cette histoire de bombe atomique, hein ? C’est elle qui a explose. Ca m’a neutralise tous mes instruments electroniques. Seuls les controles optiques fonctionnent encore. Foutue navette, inutilisable…
— Mipp, laisse-moi prendre les commandes.
Ils etaient maintenant perdus dans les nuages ; l’ecran cristallin ne laissait filtrer qu’une vague lueur cuivree. Mipp secoua la tete.
— Impossible. Tu ne sauras pas la piloter… dans l’etat ou elle est.
— Ecoute, il faut qu’on y retourne. Les autres ont peut-etre pu…
— Impossible. Ils seront tous morts, fit Mipp en serrant encore plus fort les manettes, les yeux rives a l’ecran. Bon Dieu, elle m’echappe. (Il examina tour a tour tous les moniteurs et secoua tristement la tete.) Je le sens.
— Ah, merde ! s’ecria Horza, impuissant. Et les radiations ? ajouta-t-il subitement.
Il etait bien connu qu’avec une combinaison correctement concue, quand on survivait a l’explosion proprement dite ainsi qu’a l’onde de choc, on resistait egalement aux radiations. Mais Horza n’etait pas si sur que sa combinaison reponde a cette definition. Il lui manquait bon nombre d’instruments, et notamment un indicateur de radiations, ce qui, en soi, etait mauvais signe. Mipp scruta un petit cadran sur le tableau de bord.
— Les radiations…, fit-il en secouant a nouveau la tete. Non, rien de grave de ce cote-la. Faible taux de neutrons… (Il grimaca de douleur.) Plutot propre, comme bombe. Surement pas ce qu’escomptait ce salaud. Il devrait la ramener au magasin…
Mipp eut un petit rire etrangle, desespere.
— Il faut y retourner, insista Horza.
Il s’efforca de se representer Yalson fuyant la zone d’ecrasement en beneficiant d’une meilleure avance que Lamm et lui. Il voulait se convaincre qu’elle avait reussi, qu’elle s’etait trouvee assez loin de la bombe au moment de l’explosion, et que le navire finirait par s’immobiliser une fois que le glacier de metal aurait progressivement ralenti pour enfin se figer. Mais comment s’echapperaient-ils du Megavaisseau, elle et les autres, en admettant qu’ils aient survecu ? Il essaya le communicateur de la navette, mais le trouva aussi mort que celui de sa combinaison.
— Tu ne reussiras pas a les faire sortir de la, fit Mipp. On ne se releve pas d’entre les morts. Je les ai entendus ; la communication a ete coupee au moment ou je leur disais…
— Mipp, ils ont change de canal, c’est tout. Tu n’as donc pas entendu Kraiklyn ? Ils sont passes sur une autre frequence parce que Lamm gueulait sans arret.
Recroqueville dans son siege, Mipp fit non de la tete.
— Je n’ai rien entendu de tel, declara-t-il au bout d’un temps. Ce n’est pas ce que j’ai compris, moi. J’essayais de leur parler de la glace…, de leur decrire sa taille, sa hauteur. Non, Horza ; crois-moi, ils sont morts.
— Ils se trouvaient a bonne distance de nous, Mipp, repliqua posement Horza. Au moins un kilometre. Ils en ont probablement rechappe, au contraire. S’ils etaient a l’abri, s’ils se sont mis a courir en meme temps que nous… Ils etaient plus loin vers l’arriere. Ils sont sans doute vivants, Mipp. Il faut retourner les chercher.
— On ne peut pas faire ca. Je suis sur qu’ils sont morts. Meme Neisin. Il est alle faire un tour… apres votre depart. J’ai du decoller sans lui. Pas pu le prendre a bord. Non, ils sont morts, tous.
— Mipp, reprit le Metamorphe. Ce n’etait pas une bombe atomique de forte puissance.
L’autre rit, puis poussa un gemissement.
— Et alors ? Tu n’as pas vu cet iceberg, Horza. Il etait…
A ce moment-la la navette piqua du nez. Le Metamorphe se retourna rapidement vers l’ecran, mais on y distinguait seulement le rougeoiement du nuage qu’ils traversaient de part en part.
— Oh, mon Dieu ! murmura Mipp. On est fichus.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Mais
— On perd de l’altitude ? fit Horza en le regardant.
— Oui. Tu veux commencer a lacher du lest ? Eh bien vas-y. Jette tout ce que tu veux par-dessus bord. Ca nous fera toujours regagner un peu d’altitude.
La navette plongea a nouveau.
— Tu parles serieusement ? demanda Horza en faisant mine de se lever.
L’autre opina.
— On tombe. Oui, je suis serieux. Nom de nom, meme si on rebroussait chemin on ne pourrait plus franchir le Mur-Limite, meme si l’un de nous, ou les deux…
La voix de Mipp s’eteignit. Horza reussit a s’extraire de son siege et a repasser la porte.
L’habitacle passagers n’etait que fumee, brume et vacarme. La meme lueur diffuse penetrait toujours par les portes arriere. Horza tenta d’arracher les sieges a la paroi, mais en vain. Il contempla alors le corps brise et le visage noirci de Lenipobra. La navette piqua a nouveau du nez. L’espace d’une seconde, Horza sentit son poids decroitre a l’interieur de sa combinaison. Il attrapa le jeune defunt par le bras et le traina jusqu’a la passerelle. Puis il le poussa par-dessus bord et, telle une coque vide, le cadavre s’enfonca dans la brume ou il disparut bientot. La navette gita d’un cote, puis de l’autre, et faillit desequilibrer Horza.
Il trouva quelques objets epars a jeter : un casque de combinaison surnumeraire, une cordelette, un harnais anti-g, un lourd trepied de mitraillette. Puis il mit la main sur un petit extincteur. Il regarda autour de lui mais ne vit aucune flamme ; d’autre part, la fumee ne s’epaississait pas. Il s’en empara et regagna la cabine de pilotage. La aussi, la fumee semblait se dissiper.
— Comment on s’en sort ? s’enquit-il.
— Je ne sais pas. (Il designa l’autre siege.) On peut le debloquer. Balance-le aussi.
Horza trouva les loquets qui le maintenaient fixe au sol, les defit et traina le siege jusqu’a la passerelle ; la,
